
Grand Capucin (3838 m.)
- Versant Est -
« Les montagnes n’appartiennent à personne, c’est bien connu, mais les expériences appartiennent à chacun. Beaucoup d’autres peuvent grimper sur les montagnes, mais personne ne pourra jamais s’emparer des expériences qui sont et demeurent nôtres. »
Walter Bonatti


Devant nous, sa Majesté le Grand Capucin avec sa verticalité
absolue, déconcertante ; rien qu’à s’imaginer suspendu
là-haut, on en a presque le vertige. Je suis saisi de ce sentiment
de fragilité qu’on éprouve toujours devant la Grande Nature.


Nous franchissons la rimaye du glacier avec difficulté pour aborder
le couloir des Aiguillettes (glace, rochers brisés), sur environ trois
longueurs pas faciles en mixte, qui nous prennent pas mal de temps. Il faut
ensuite abandonner les chaussures rigides et les crampons pour se préparer
à l’escalade en paroi et intégrer les notions d’engagement
et d’aventure. Nous attaquons tout droit par des fissures en partie
englacées et l’ambiance devient de plus en plus impressionnante.
Depuis hier, je suis dans un état d’esprit épuisant, dû
à l’altitude, mais aussi à l’exploration de la face
du Grand Capucin. J’ai étudié la montagne avec mes jumelles
pour trouver la bonne voie. Les choix d’itinéraires étaient
très complexes à évaluer dans ce premier tiers de la
paroi, il ne fallait surtout pas se tromper
Dans la cinquième longueur en 5c/6a, j’escalade avec méfiance.
Après une dizaine de mètres à peine, la difficulté
est très marquée… Et l’engagement est total, je
ne vois ni le relais ni mon assureur… Ce qui ajoute encore une dose
d’adrénaline !!!
Enfin, après plus de cinquante mètres d’escalade difficile,
tout en traditionnel, j’arrive à un relais bien vertical et suspendu
dans le vide.
C’est à cet endroit précis que commence vraiment le problème
de la face, une fissure rectiligne et sans aucune protection sur vingt-cinq
mètres, avec des coulées d’eau dans la fissure, ce qui
n’arrange rien pour la progression. Le temps file très vite et
Philippe, mon compagnon de cordée, s’élance dans cette
longueur où la verticalité est maximale.

Masses gigantesques faussement débonnaires, les glaciers
possèdent une âme et une personnalité qu’on ne saurait
négliger. A mi-chemin, nous sommes confrontés à des passages
très crevassés, et devons redoubler d’efforts pour nous
frayer un chemin entre ces murs de glace … juste en dessous de la pointe
Adolphe Rès …

Nous n’avons déjà plus beaucoup d’eau et la bouche se dessèche très vite… Philippe avance avec peine. Mon baudrier commence à me faire mal et surtout, une de mes jambes s’engourdit peu à peu… Je suis pendu dans un vide absolu… J’essaye d’encourager mon compagnon de cordée pour le soutenir moralement dans les derniers passages de cette longueur où la détermination doit être au maximum, un combat entre homme et montagne est engagé…La cotation de cette longueur est de 6b (ce fut un des plus dur 6b de ma vie, je le coterais plutôt 7a …), l’ambiance est des plus sévères, et se trouver là, suspendu, a vraiment de quoi faire peur !!
Je le rejoins avec difficulté et ne réussis pas à enchaîner
cette longueur, j’essaye de faire de mon mieux mais l’altitude,
la fatigue et la peur sont omniprésentes…
Devant moi, une fissure qui part en traversée vers la gauche, le vide
est de nouveau impressionnant, mais le rocher est sain et bien fissuré
; ce qui est plus gênant, ce sont les coulées d’eau continues
dans la fissure, où il faut placer correctement les protections. La
fatigue se fait ressentir à nouveau, c’est une interminable longueur
d’environ cinquante mètres, où le relais n’est pas
visible non plus ; le temps s’écoule très vite, tout occupé
par d’âpres virtuosités… Je suis en lutte avec cette
large fissure, utilisant un minimum de friends, pour être sûr
d’en avoir assez jusqu’à la fin de la longueur. Un moment,
je pense arriver au relais, mais il n’en est rien, il me faut encore
engager plus de 6 mètres au-dessus de la dernière protection
; je glisse tant bien que mal, mais à force d’entêtement,
je parviens à sortir de cette interminable longueur… Et enfin
j’arrive au relais, tout à fait épuisé. À
cet endroit, il faut prendre une décision : continuer ou descendre.
Au-dessus de moi des surplombs trempés : c’est la fonte des neiges
sur les vires supérieures…et la voie passe juste à cet
endroit !!
Le spectacle est magnifique, mais mon esprit et mon corps sont fatigués par cette ascension ; au soleil couchant, le vent se lève… Je prends avec tristesse la décision de battre en retraite ; le relais est composé de deux vieux pitons rouillés, dont un qui bouge légèrement quand je m’y pends. Je n’ai pas le choix… Il faut redescendre et récupérer le matériel laissé dans les fissures plus bas.


Philippe Ceulemans