1988 - Première ascension du CHO OYU (8210 m) par un membre
du CAB
A la mémoire de Claude Kogan et de Claudine
van der Straeten disparues sur les pentes du Cho Oyu en septembre 1959.
7450 m, camp 3, 1 h. du matin, je viens de m'éveiller
- mais me suis-je vraiment endormi ? Il était convenu qu'on commencerait à
se préparer à 1 h, départ pour l'assaut final prévu vers 3 h. Plutôt insomniaque
je réveille le reste du camp puis, passant un bras sous le rabat de la tente,
je gratte la neige avec un gobelet et la tasse dans une petite bouilloire
que je pose délicatement sur le Bleuet.
Avec ses 5700 m d'altitude, le camp de base du Cho Oyu est
le plus élevé du monde
Il faut être très prudent car, sous l'effet
de la chaleur, la neige fond sous le tapis de sol, le réchaud risque de tomber
et de mettre le feu au sac de couchage ou à la tente. Mon compagnon Jean-Paul
s'affaire également, nos gestes sont lents et quelque peu imprécis. La neige
met très longtemps à fondre (il faut autant de temps pour faire passer l'eau
de -1° à +1° que pour la faire passer de 1° à 75° C, température d'ébullition
à cette altitude); en outre, le volume d'eau obtenu est assez insignifiant.
Boire, boire et encore boire, telle doit être notre obsession permanente,
en l'occurrence une ou deux tasses de café soluble, un petit déjeuner lyophilisé
et une gourde thermos d'un litre. C'est peu, mais cela nous occupe déjà pendant
plus d'une heure. Sortir du sac de couchage, enfiler doudoune, chaussons,
coques et surbottes ! Encore toute une opération. Enfin, vient le plus pénible:
s'extraire de la tente par un froid épouvantable pour mettre les crampons.
Seuls les crampons à lanières sont utilisables sur des grosses surbottes enveloppant
toute la chaussure. Les lanières sont fort gelées ce qui rend le laçage bien
compliqué, surtout avec les gants de boxe que sont nos moufles d'altitude,
et gare aux gelures lorsqu'on les retire, ne serait-ce que 30 secondes pour
passer la lanière dans un oeilleton rebelle. Enfin, à 3 h.30' tout le monde
est prêt et le départ est donné. Lentement, à la lumière des frontales, nous
progressons dans une neige profonde, heureusement en partie durcie par le
froid intense.

Très vite, je commence à souffler, je me sens
faible et me rends compte que je n'irai pas loin. 750 m nous sépare du sommet;
c'est folie de continuer dans l'état où je suis. Je fais demi-tour, rentre
seul au camp et replonge dans mon sac de couchage. Avec le jour, je vaque
tranquillement à quelques occupations dont la principale consiste à chasser
les énormes corbeaux qui lacèrent les sacs contenant nos réserves de nourriture.
Entre le camp 1 et le camp 2 des cordes fixes permettent
d'assurer les passages les plus exposés
Le reste du temps, je me force à manger et surtout
à boire, scrutant de temps en temps la montagne pour tenter d'y distinguer
mes compagnons. Ils sont douze à constituer la première vague; parmi eux,
des professionnels de la montagne tels les guides Michel Vincent et Eric Decamp,
le parapentiste Bruno Cormier, le champion de surf Bruno Gouvy, et Véronique
Périllat qui, en monoski, veut refaire honneur à son père. Les autres sont
tous des amateurs. Moi-même je fais normalement partie de la seconde vague
mais, étant en bonne condition physique jusqu'ici, il m'a été possible avec
l'Espagnol José Luis de rejoindre le premier groupe. Je paie à présent cette
montée trop rapide. Vers 10 heures j'aperçois les premiers qui redescendent:
Pierre d'abord, le cadet de l'équipe, transi de froid il a dû abandonner;
Yves ensuite, à cause d'une fausse manœuvre il a perdu son sac et, au lieu
de poursuivre, il a préféré descendre le chercher; il est à présent épuisé
et ne sent plus ses pieds. Vers midi, un des deux sherpas redescend aussi,
très fatigué. Au même moment il me semble entendre des appels. Yves et Pierre
les ont entendus aussi et sortent de leur tente. Ces cris semblent venir d'un
petit point noir juste en-dessous de la barre rocheuse à 7700 m; ce sont bien
des appels au secours! Il faut y aller. Le temps de mettre une gourde et la
pharmacie d'altitude dans mon sac et nous partons. Le sherpa, trop fatigué,
ne peut nous accompagner. En fait, je ne vaux guère mieux, les forces m'ont
complètement abandonné et je ne progresse que très lentement, faisant de nombreux
arrêts. Je pense faire demi-tour mais mes compagnons sont déjà loin devant
et c'est moi qui ai la pharmacie. Je ne peux pas les abandonner. En altitude
on n'est jamais trop nombreux pour secourir un blessé.

Du camp 2 on aperçoit dans le lointain le Shisha Pangma (8046 m)
Il
y a maintenant plus d'une heure que nous grimpons quand tout à coup, apparaît
dans le ciel le superbe parapente de Bruno qui s'est élancé du sommet. Une belle
victoire pour lui. Tout à son affaire il ne me voit pas les bras tendus en signe
de détresse et poursuit tranquillement son vol vers la vallée. L'instant d'après,
c'est l'autre Bruno qui passe à quelques centaines de mètres de nous, réalisant
ainsi la première descente d'un 8000 en surf ! Lui non plus ne nous voit pas.
Une
heure plus tard, Yves arrive le premier à proximité de l'accidenté qui a effectué
une chute d'une cinquantaine de mètres, heureusement sans gravité. Le problème
est qu'il a terminé sa chute dans une zone fort crevassée et qu'il n'ose plus
bouger de peur de briser un pont de neige. Le sauvetage est aisé mais je ne
peux m'empêcher de songer à l'extrême précarité de notre situation. En ce qui
me concerne, en tout cas, je suis bien décidé à redescendre. C'est déjà le 6e
jour que je passe au-dessus de 6000 m, dont trois d'affilée. Or, d'après le
docteur Richalet, spécialiste en médecine d'altitude, ces deux paramètres ne
devraient pas dépasser respectivement 8 et 4 jours. Revenus au camp 3, les grimpeurs
les plus valides du premier groupe s'apprêtent à redescendre au camp 2 après
avoir bu et repris leur souffle quelques instants, tandis que ceux du deuxième
groupe commencent à affluer. Plusieurs d'entre eux m'enjoignent de rester avec
eux et d'aviser demain matin de la conduite à suivre. Je n'ignore pas qu'une
nuit supplémentaire passée à 7450 m risque de m'épuiser davantage encore; la
raison me dicte de redescendre mais cette descente est longue et pénible, je
me laisse tenter et décide de rester. Le camp, ce soir, va être très encombré
car plusieurs grimpeurs ne sont pas encore redescendus ou n'ont pas la force
de poursuivre immédiatement vers les camps inférieurs. Nous nous retrouvons
à trois: Claude Jaccoux, Jean-Paul et moi, en tête-bêche sous une tente de 1
m sur 2. Autant dire tout de suite que Morphée ne sera pas de la partie cette
nuit; sans compter que Claude souffre de l'altitude et a des nausées. Etant
donné la distance qui nous sépare encore du sommet, nous décidons d'installer
un camp 4 vers 7700 m. Ceci nous permet d'attendre le lever du jour et donc
des températures un peu plus clémentes pour attaquer. Contre toute attente ma
forme est revenue, grâce, sans doute, à une bonne réhydratation. La montée jusqu'à
7700 m ne me pose plus grand problème. Il n'en va pas de même de Claude J. qui
progresse très péniblement.

Le
camp 4 est installé juste en dessous de la barre rocheuse, en pleine pente.
Il nous faut piocher la neige durant plusieurs heures pour façonner une petite
terrasse susceptible d'accueillir les tentes. A cette altitude ce travail est
épuisant mais je suis heureux de constater que j'arrive à l'accomplir alors
que d'autres n'en ont pas la force. Avec l'aide précieuse de deux sherpas, une
première tente est montée et solidement ancrée par des piolets.
Vincent
qui n'est pas au mieux de sa forme s'y réfugie pour en assurer le maintien et
préparer l'eau. Le vent est violent et le montage devient très ardu. Malgré
plusieurs points d'ancrage, une seconde tente est emportée par une rafale et
entraînée vers le glacier. Une troisième et une quatrième tentes sont enfin
accrochées mais il n'y a plus assez de place pour tout le monde. Courageusement,
Claude J. décide de redescendre avec un sherpa. Nous restons à six: Vincent,
Jean-Paul, Claude Krieg, Jose-Luis, un sherpa, moi. Jean-Paul et José-Luis en
sont à leur deuxième tentative pour atteindre le sommet. Vers 1 heure du matin,
j'apprends par la radio que Michel Vincent et un sherpa remontent du camp 3.
Michel a déjà atteint le sommet hier. L'itinéraire étant assez délicat à trouver
il a accepté de remonter une seconde fois. C'est un geste remarquable et, s'il
réussit, une performance peu commune. Vers 3 h. il nous rejoint et, tandis que
j'enfile mes crampons, il se repose quelques minutes sous ma tente. Le froid
est toujours piquant mais plus supportable qu'avant-hier (mon thermomètre affiche
tout de même -24°). A 3 h. 30 nous partons. Je marche en tête avec un sherpa;
le rythme est bon car la neige a été soufflée par le vent et forme une croûte
dans laquelle les crampons accrochent bien. Nous longeons la barre rocheuse
à la recherche d'un passage plus aisé. L'usage du piolet en traction devient
nécessaire puis la pente, bien que toujours forte, s'adoucit. Par une longue
traversée, nous rejoignons l'arête sud-ouest et passons sur le versant sud où,
avec le lever du soleil, nous découvrons le gigantesque panorama du Khumbu.
C'est un spectacle fascinant qui justifie bien un arrêt de quelques minutes.
L'altimètre indique 8000 m. Je ne sais si j'atteindrai le sommet, mais j'éprouve
déjà un immense réconfort. Le temps de sortir ma gourde et de croquer un "Mars"
Michel nous rejoint, et la pente diminue encore; la neige, en revanche devient
traîtresse; de temps en temps la croûte cède et une jambe s'enfonce jusqu'à
mi-cuisse. Les signes d'épuisement réapparaissent petit à petit et les arrêts
deviennent fréquents. Un pas, quatre respirations, un pas, quatre respirations,
un pas, quatre respirations... A cette altitude, nos possibilités physiques,
(V02 max.) sont réduites au 1/5e de ce qu'elles sont au niveau de la mer. Je
peux encore monter mais me sera-t-il possible de redescendre ensuite ? Je pense
aux victimes du K2 en 1986: sur 14 décès, il y a eu 8 morts par épuisement à
la descente. Je fais part de mon inquiétude à Michel qui trouve ces paroles
réconfortantes: "Ecoute, tant que tu parles et que tu pisses, il n'y a pas de
problème !". Ragaillardi, je poursuis donc en direction de cet horizon qui n'en
finit pas de reculer. Je crois découvrir enfin le sommet sur la gauche: un superbe
mamelon d'une trentaine de mètres de haut. Mais, Michel me fait signe de désenchanter:
ce n'est qu'une antécime qui a déjà trompé plus d'un alpiniste surtout par temps
bouché. Il faut s'élever encore à 70 m. sur une sorte de plateau en très légère
pente, un véritable chemin de croix. A trois reprises je me laisse tomber dans
la neige, pensant ne plus pouvoir continuer. Presque une heure d'effort encore,
puis apparaît à l'horizon le profil d'une petite pyramide. Et cette pyramide
monte, monte, au fur et à mesure que j'avance.
Les trois tentes du camp 4 à 7700 m
C'est
l'Everest! Ce 14 septembre 1988 à 13 h, je viens d'atteindre le sommet du Cho
Oyu - 8201 m, sixième sommet du monde, et je suis incapable de décrire mes sentiments
à cet instant merveilleux. Bilan d'une expédition Bien qu'essentiellement française,
sous la conduite de Claude Jaccoux et Michel Vincent, l'expédition rassemblait
des membres des Clubs alpins français, espagnol, suisse et belge. Parvenus le
28 août par le versant tibétain, au camp de base à 5800 m. (l'un des plus élevés
de l'Himalaya), nous y sommes restés 3 semaines.
Jean-Michel H. au sommet, à l'arrière plan l'Everest et le Lhotse
Le temps fut honorable, les seules grosses difficultés étant
celles de l'altitude et du froid (ascension sans oxygène). Malgré de très
petits moyens (l'expédition était entièrement financée par ses participants)
huit des dix-huit alpinistes ont atteint le sommet (5 professionnels et trois
amateurs) de même que deux sherpas. Deux autres grimpeurs ont dépassé les
huit mille mètres. En plusieurs endroits, au-dessus de 7000 m, il était possible
de faire usage de skis. Hélas, nous avons eu à déplorer le décès du guide
Daniel Bovéro, mort brutalement d'un oedème aigu des poumons en tout début
d'expédition. De plus, suite aux gelures contractées lors de l'attaque sommitale,
trois d'entre nous durent subir des amputations à leur retour en France.
Jean-Michel HOEFFELMAN