
Les pieds à plat en adhérence, les doigts disparaissant dans une fine fissure, j’enroule ma main et je ressens une douleur à l’index…Mais, plus important: ça coince ! En-dessous de moi, ça fait déjà quelques mètres que je n’ai plus mis de coinceurs. J’essaie de calculer le danger en cas de chute, …je ne tomberais pas très loin de la vire sur laquelle Mike m’assure… Avec un peu de mou, je me la bouffe…J’ai entièrement confiance en Mike et je sais qu’il fera tout son possible pour éviter que je ne touche le sol. Je sais aussi que je suis prêt de ma limite et que je risque de tomber à chaque mouvement. Bon, c’est le moment de rajouter un friend. En estimant la largeur de la fissure et ce qu’il me reste comme matos, je choisis un friend un peu au « feeling » et je le pousse dans la fissure. Le bruit du métal contre le granit et la vue des « cames » qui se mettent parfaitement dans la fissure, m’excitent…Je sais que c’est bon ! Je prends du mou avec la main droite pour cliffer le friend. J’essaye d’ouvrir le mousqueton avec mon index pour y glisser la corde, quand tout à coup, mon avant-bras gauche explose et je sens les doigts qui commencent à glisser hors de la fissure… « Merde ! Je n’l’ai pas vu v’nir celui là! » Désespéré, je lâche la corde avec la main droite et lance mes doigts dans la fissure. Ma main gauche gicle de la fissure mais à mon grand étonnement, les bouts de doigts de la main droite sont verrouillés et j’arrive tout juste à me retenir. Il faut que je me calme. Je me concentre sur ma respiration et essaye de récupérer «Ha, t’as vus ça dis? » Je demande à Mike. «Oui, ça manquait de peu» me répond-il. Expire…ok, je pense que mes doigts tiennent…prudemment je reprends du mou…«clif»… ouf! Sauvé!
Au pied de la longueur, j’étais super impressionné et je me sentais tout petit devant cette parfaite longue fissure à doigts, dans ce rocher divinement lisse. Mais dès l’engagement dans la voie, je me suis vite décidé à me donner à fond. Après ce petit moment d’excitation, le combat a continué et je suis finalement tombé au crux, à quelques mètres du relais. Mais quel plaisir de pouvoir se donner à cent pour cent sur ses propres protections! La sensation de les gérer, en cherchant sa limite, est indescriptible. Et même si je suis tombé, j’étais profondément content de mon effort apporté dans cette voie nommée «Ave Cesare».
Ce n’était pas la première fois que je visitais le
«Petit clocher du portalet». En 2004, juste avant de partir
au Yosemite, j’avais fait une petite initiation en fissures granitiques
avec Philou (ndlr. Philippe Ceulemans). Même si ce séjour
avait été très court, le rocher lisse, les parois
intimidantes et les fissures exceptionnelles m’avaient laissé
une forte impression. Je me souviens m’être perdu dans les
terrifiantes fissures, telle une proie dans les dents d’un crocodile.
Néanmoins, après ce fameux voyage, il restait une petite
insatisfaction qui me torturait comme une aiguille enfoncée dans
le cœur. L’objectif de ce séjour était la voie
mythique « Etat de Choc », mais la nuit nous a rattrapé
lors de l’escalade et nous avons décidé de contourner
la longueur crux en 7b par une variante en 5cA0. Je me suis juré
que je reviendrais.
Deux ans plus tard, me voilà de retour avec un plus gros bagage.
Mes voyages aux quatre coins du monde m’ont permis d’accumuler
une petite expérience en fissures granitiques. Cette expérience
me permettrait-elle d’acquérir plus de facilité dans
les inquiétantes crevasses verticales d’ «Etat de choc»?
Dès la première longueur, je sens la différence.
Je me souviens des batailles jusqu’au bout de mes forces, où
les cris de rage me permettaient de passer les sections compliquées.
Maintenant, ça passe bien. J’ai le réflexe du placement,
du coincement, pour me reposer ou avancer. C’est chouette de sentir
qu’on a évolué. Toute la voie se passe très
bien, sans les épisodes épiques d’il y a deux ans.
Mike aussi passe sans trop de problèmes. Néanmoins, la voie
reste mythique. Je comprends d’autant mieux que cette voie, aux
fissures effrayantes qui déchirent l’imposante face Nord
du petit Clocher du Portalet, est vraiment une ligne majeure.
Journée de repos: pour se trouver un nouveau défi, nous
feuilletons le topo dans la cabane d’Orny, avant de retourner à
notre bivouac. Tout à coup, on tombe sur un nom bien connu: Alexis
Mikolajak. «Ave Caesar! Morituri te salutant» ABO, 7c, face
Nord Petit Clocher du Portalet, ouverture du bas, Didier Bethod, Alexis
Mikolajak. «Quoi? Une voie sur le petit clocher, ouverte par un
Belge! »... Peu savent que Alexis ou Miko pour les copains est un
ancien Champion de Belgique (1995). Depuis quelques années, il
bourlingue et travaille, jamais loin des montagnes et des rochers des
Alpes. De temps en temps, de petits échos nous parviennent en Belgique:
«Il habite en Suisse. » «Il est parti en France. Il
s’est installé à Gap. » «Je l’ai
vu à Céüse. » «Il est toujours aussi mutant»
«Il ne grimpe plus trop. » «Il a la pêche en bloc.
» «Il a bougé dans le Briançonnais. »
Pendant sa période en Suisse, je me souviens vaguement avoir entendu
qu’il aurait ouvert une grande voie. Nous voilà en train
de fixer ce topo avec incrédulité. Ça a l’air
dur, très dur. Matos: beaucoup de petits friends… «On
en a pas beaucoup et on n’a pas les plus petits». «Mais
on a des nuts, espérons nous en sortir avec ce qu’on a.»
Une voie ouverte par Miko? D’office, il faut absolument qu’on
aille au moins l’essayer!
Difficulté: 6a-7b+-6c-7c-7c-6c, tout sur coinceurs, quelques spits
aux cruxs, non protégeables. On se retrouve sur de fines fissures
dans un rocher pur et lisse comme l’eau du lac les jours sans vent.
Des fissures à doigts parmi les plus pures que j’aie rencontrées
à ce jour. Des lignes coupées comme un cutter dans du beurre…dures,
impressionnantes, un vrai régal. Etonnant que quelqu’un,
venant du pays des handicapés de l’escalade sur coinceurs
et de la fissure granitique, ait pu participer à l’ouverture
d’une ligne aussi majeure.
Nous avons terminé notre séjour au petit clocher en grimpant
«la guerre de nerfs» une superbe ligne de fissure, qui a malheureusement
perdu beaucoup de son caractère et n’est plus vraiment digne
de son nom à cause d’un perdu qui l’a rééquipée
en mettant des spits partout à côté des belles fissures!
Sacrilège! Euh, pardon pour ce petit laisser- aller…









Où en étais-je ? Ah oui, fin juillet au Portalet. Après
ce super séjour en Suisse, nous avons avancé nos pénates
vers Chamonix…objectif: Aiguille du midi et Grand Capucin.
Mais ça, c’est une autre histoire…