Liverpool Land - Groenland 2002

Où cela a-t-il commencé? Ah oui, c'était il y a plusieurs années déjà, j'étais allé voir une exposition sur l'Antarctique et j'en étais revenu avec le livre d'Alain Hubert sur sa première expédition au pôle Nord: « North to the pôle ». Ce livre, je l'ai lu d'une traite et j'ai été fasciné par l'exploit de ces deux hommes dans le froid polaire. Jamais je n'imaginais à l'époque qu'un jour je tirerais moi aussi ma pulka sur mon petit bout de banquise, que je ferais ma petite aventure au pays des ours blancs et qu'il ne faut pas nécessairement être un aventurier ni être sponsorisé par Compaq pour y arriver.

Ce "Grand Nord", j'en rêvait depuis des années et voici que l'occasion se présente: Monique Borlée me parraine pour que je puisse devenir membre de l'association Nunatak, une ASBL qui tourne autour d'un groupe d'amis tous passionnés de bateau et de grand nord. Un projet flotte dans l'air en cet automne 2001: le Liverpool Land sur la côte Est du Groenland.

Les semaines passent et le réunions se succèdent avec ceux qui seront mes compagnons de voyage. Début 2002, le groupe est définitivement formé et le programme se dessine. Le mois de février est consacré aux préparatifs qui prennent presque autant de temps que les vacances elles mêmes. Mais ma tâche est facilitée grâce aux conseils d'Hubert Leclère, Albert Soudan et de Monique Borlée.

Et le 15 mars 2002, c'est le départ. Nous sommes cinq (Albert Soudan, Hubert Leclère, Jean-Pierre et Jacky Devaux et moi) à monopoliser le compartiment bagages du Thalys pour Paris-Charles-de-Gaulle sous les regards interloqués des navetteurs qui ne doivent pas souvent voir des pulkas écraser leur attaché case. Puis c'est l'aéroport et l'arrivée à Reykjavik où l'Armée du Salut islandaise nous héberge. En cous de route nous rencontrons un français qui part pour une traversée de l'Islande en solo .

Le lendemain nous nous envolons vers Constable Pynt au Groenland et nous sommes accueillis pas les -23 degrés ambiants et par Mr Klaus, chef de cette base-aéroport et militaire de sont état. Et là, premier contact avec l'humour local: nos bagages ne sont pas déchargés de l'avion à cause d'un douteux problème d'étiquettes et repartent vers l'Islande. Le téléphone chauffe et l'avion fait finalement demi tour pour nous ramener nos bagages. Nous aurions eu l'air fin au Groenland sans même une paire de gants...

Après une nuit au frais sous la tente pour les frères Devaux et au chaud dans une chambre de Constable Pynt pour Albert, Hubert et moi, nous attaquons le coeur du problème: le Liverpool Land. Nous partons pour une première semaine d'exploration de la partie Nord de cette péninsule. Il fait superbe mais froid: -31 degrés la première nuit, moi qui rêvais de grand Nord, je suis servi! Nous longeons d'abord la côte puis nous remontons une large vallée avant de traverser le massif pour rejoindre les vallées qui font face à l'océan et forment de longs fjords encadrés de montagnes.

L'équipe se rôde au fil des jours et la progression est émaillée de petits incident. J'arrache une attache de mon harnais après une demi-heure de marche et Jacky arrache une fixation de ski dés le troisième jour. C'est alors la séance "garage" sur la banquise, où les talents de bricoleur d'Hubert sont appréciés à leur juste valeur. Les réchauds MSR, eux, apprécient moyennement le kérosène que nous avons acheté à Constable Pynt et nous apprécions tout aussi moyennement de devoir les nettoyer par -28!

Mais le pays est magnifique, nous sommes comme transportés vers une ère glaciaire, vers un passé lointain et révolu et nous en oublions le froid et le vent. Tout est blanc dans ce pays "vert", tout semble fait de trois éléments essentiels: l'eau, le rocher et la lumière. Le plus hautes herbes que nous verront ont quelques centimètres de haut et la seule vie que nous rencontreront sont quelques corbeaux, deux boeufs musqués et un lièvre arctique.

Après une semaine d'itinérance, nous retournons en direction de Constable Pynt en traversant la montagne par une calotte glaciaire puis nous rejoignons un abri de chasseurs groenlandais. Nous nous y installons pour attendre la deuxième partie de l'équipe qui arrive de Belgique avec une semaine de décalage. Cette cabane où nous sommes est le point de rendez-vous que nous avions fixé avec les autres, mais elle se trouve à 5 km de l'endroit indiqué sur la carte et quand nous apercevons les membres de la deuxième équipe à l'horizon, nous devons tirer des coups de feux et lancer des fusées éclairantes pour qu'ils nous voient et leur indiquer le bon cap. Il ne doit pas y avoir souvent de feux d'artifice par ici, et, comme attiré par le spectacle, le vent se lève, le temps tourne au vinaigre et nous bloque trois nuits complètes dans cette cabane. Nous avions été accueillis par le froid, José, Michel, Xavier et Jean-Pierre sont accueillis par le vent...

La tempête passe et nous repartons pour explorer une autre partie du Liverpool Land. Nous traversons par deux fois la péninsule de part en part en empruntant les vallées, les fjords et les glaciers qui nous mènent au coeur du massif. Le soleil qui ne nous avait jamais quitté la première semaine fait à présent le timide et se cache bien souvent derrière les nuages. Mais les jeux de lumière sont souvent si beaux que j'écris dans mon carnet de bord "j'ai l'impression d'être sur une planète glacée et lointaine".

Le groupe s'est étoffé et l'ambiance est très bonne. Comme les températures sont plus douces et que les journées sont de plus en plus longues, nous bavardons le soir autour des tentes alors que la première semaine, nous nous réfugions le pus vite possible dans les duvets pour échapper au froid.

Nous campons dans des endroits inoubliables. Un soir nous plantons les tentes à l'entrée d'un fjord, face à l'océan. A quelques mètres des tentes commence le pack, les glaces brisées et poussées par les vents et les marées qui se chevauchent dans un chaos infini. Nous pensons tous à Alain Hubert ce jour là. Un autre soir, nous tirons les pulkas dans une neige profonde jusqu'au fond d'un fjord dans lequel se jette un glacier. Le front du glacier forme une falaise de glace bleue turquoise et, le plus simplement du monde, nous campons au pieds de cette falaise transparente, abrités du vent par un petit iceberg échoué là.

Par deux fois nous laissons le camp en place pour consacrer une journée à randonner dans le massif sans les pulkas. Nous montons alors un peu plus vers les sommets et admirons l'étonnant spectacle que sont ces massif montagneux sans vallées. Les vallées sont bien là, mais remplies de glaciers jusqu'au pieds des parois et seuls les sommets de granit beige émergent de l'océan de glace. Le sommet du Liverpool Land, le seul sommet à porter un nom sur notre carte, ressemble à un château issu d'un conte fantastique.

Mais le vent ne nous avait pas oublié et se rappelle à notre bon souvenir alors que, à quelques jours de la fin, nous commençons tous à tourner nos skis et nos esprits vers le chemin du retour. Nous campons sur un glacier et le vent se lève pendant la nuit. Au matin il est impossible de lever le camp et cela ne fait que commencer, les trente heures que dureront la tempête resteront dans la mémoire de tous. Je suis sûr que certaines bourrasques voulaient s'emparer des tentes et j'écris dans mon carnet de bord ce soir-là: "quand on sait que tout ce qui nous sépare de la furie du monde extérieur est une petite épaisseur de nylon de quelques dixièmes de millimètres d'épaisseur, on devient rêveur...".

Cette tempête passe comme la précédente et nous prenons le chemin du retour avec le soleil. Le dernier jour verra le groupe se séparer en trois selon les envies de chacun avant de se retrouver tous à Constable Pynt, comme on rejoint un oasis dans le désert. Mais ce beau temps n'est qu'une trêve car le vent revient le jour du départ, trop de vent pour l'avion qui, lui, ne vient pas. Nous arrivons à Bruxelles avec 24 heures de retard et je termine mon journal de bord par cette remarque: " par la fenêtre du train, je vois de arbres verts; c'est fou comme ça fait du bien d'avoir de la couleur dans le paysage".

L'équipe: Jacques Devaux, Albert Soudan, Michel Lejeune, Xavier Sépulcre, José Vandevoorde, Hubert Leclère, Jean-Pierre Devaux et Jean-Pierre Pièret (et moi qui ai fait la photo).

Je tiens à remercier Monique Borlée pour son aide, Albert Soudan et Hubert Leclère pour avoir encadré le "petit nouveau" dans ce voyage, Jean-Pierre Devaux pour sa motivation inébranlable et tous les autres pour leur bonne humeur... (et tous ceux qui m'ont prêté du matos pour que je puisse partir).

René Lemoine

 


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