Expédition au Groenland - Hiver 1998
( José Vandevoorde )
Toujours est-il que nous nous sommes tous retrouvés avec nos équipements sur
la banquise regardant un petit avion s'éloigner dans la brume du soir entre
les parois verticales d'un fjord de la région.
C'était
avec une petite pointe d'angoisse que je clôturais mes derniers paquetages,
non pas vraiment la peur de l'ours ni celle des crevasses sombres ou du blizzard
glacial mais un peu de tout ou plutôt celle de ce lieu isolé du Groenland figé
où le premier homme vivant est à 500 km et comme cordon nous avons une balise
argos. La veille du départ il fallait encore que je franchisse au galop une
porte vitrée, fermée pour que meurtri je puisse me faire chouchouter par mes
huit compagnons. Rien n'y fit, pas même mon équipement un peu sous-développé
ne les attendrit. Il y avait + 23° en mars dernier, au moment d'embarquer à
Luxembourg, la terre ou plutôt la mer groenlandaise allait nous accueillir avec
la même température mais négative. Un passage obligé par L'Islande allait permettre
à plus d'un d'entre nous de découvrir un pays étrange où la lumière en fait
les couleurs, où les villes, si on peut dire, n'ont pas de cintre et où l'armée
du salut accueille sans distinction les vagabonds de la banquise.
Il faudrait 264 lignes pour décrire clairement les mouvements effectués par
l'équipe divisée en deux prenant l'une un gros avion, l'autre un petit faisant
escale pour prendre les passagers du gros. Cette stratégie de l'air sera à peu
près la même au retour et nous nous demandons toujours quel était le mobile
réel de toute cette affaire. Ce n'est évidemment pas en islandais que l'explication
pouvait s'éclaircir.













Plus
de quinze jours plus tard, nous serons au même endroit à regarder arriver ce
petit cordon qui nous ramènera vers notre petite terre d'héroïsme.

Une équipe s'est nouée au fil des jours sans se détricoter. Sans se connaître,
chacun avait déjà trimbalé ses godasses avec d'autres pour former au total une
chaîne dont aucun maillon bien heureusement ne s'est usé en cours de route.
Nous avions tous une expérience du Grand Nord mais le Groenland était notre
nouvel enfant commun. Très vite, nous reprenions les gestes de l'installation
du camp, de la préparation de l'ineffable lyophilisé, des problèmes de godasses
et de doigts qui collent sur le métal, de la promenade pelle à la main qui signifie
qu'un grand moment de libération de besoins personnels va s'accomplir et qu'il
vaut mieux poser son regard sur un autre horizon. Le paysage de notre premier
camp est grandiose, un glacier gigantesque se déverse dans un mouvement arrêté
par le froid dans la mer, elle aussi arrêtée dans son ressac, des blocs comme
des immeubles de 20 étages aux faces noires, au bleu intense ou encore blanches
forment un labyrinthe impénétrable.
On
devine les bras du fjord mais l'échelle est trompeuse et ce que l'on croit près
est à l'infini. Nous avons un objectif, monter sur la calotte glacière et là,
gravir le Schakelton, sommet vierge qui s'élève à plus de 3.000 mètres sachant
que l'on part de la mer. Mais ce sacré Schackelton est à plus de 100 km d'ici.
La carte la plus détaillée est très sommaire et tous les GPS du monde n'y changent
rien. Daniel, notre maître à penser, aux allures de trappeur, la pipe accueillante
et la barbe prise dans les glaces, y a tracé un itinéraire théorique qu'il nous
reste à tester. Le constat est vite fait, il n'y a tout simplement pas assez
de neige pour remonter une vallée qui est censée nous conduire au pied de notre
montagne. Ce glacier au bas duquel nous nous trouvons est infranchissable et
nous voilà partis pour plusieurs jours de contournements pour attaquer une nouvelle
vallée. Un long trajet sur la banquise rode nos pulkas, notre rythme et nos
caractères. Gérard en tète a une silhouette qui ne trompe personne. Jean-Pierre
fouineur va voir derrières les icebergs s'il n'y a pas d'ours au moment où tout
le monde a envie d'une petite pause. Son frère Jacky le suit partout. Est-ce
pour éviter qu'il ne fasse une bêtise? Ces étapes de banquise se déroulent de
manière très relaxe jusqu'au croisement de traces toutes récentes d'un ours
en ballade.
Les
traces vont se succéder à un rythme de plus en plus dense et le fusil gentiment
couché au fond d'une pulka se retrouve passant d'une épaule à l'autre, comme
il est lourd et sa bandoulière cisaillante. Bien chargé avec des balles susceptibles
de volatiliser un mammouth, nous redevenons plus intrépides jusqu'au moment
d'apercevoir une mère et son petit qui vous bousculerait d'une petite lèche.
Mais quand la mère se redresse sur ses pattes arrières, elle a beau se trouver
à 500 m, nous nous posons des questions sur l'entraînement de notre tireur d'élite.
L'accoutumance a du bon et notre deuxième ours avec deux petits, sans nous crisper,
ne nous agite pas outre mesure. Nous irons même à entourer notre camp d'une
corde déposée sur nos skis mollement plantés dans la neige. Image d'un camp
de romanichels plus près de pendre du linge que de repousser les attaques de
l'ours blanc.
Yves
et Paul vont se distinguer en effectuant une fort jolie noria pour tenter de
retrouver leur bidon blanc, de carburant perdu dans un virage ou un cassis.
Leurs efforts seront récompensés et tout le monde en profitera car on installe
de ce fait le camp un peu plus tôt que prévu. Le lendemain, un joli canyon laisse
présager une brèche dans les contreforts de la calotte. Le passage est superbe
comment ne pas évoquer le Tassili. Les choses se compliquent et une cascade
de glace barre la route qu'à cela ne tienne, cordes et broche à glace font fi
de ce petit obstacle ! Rebelotte mais là c'est un mur de glace de 20, 30 m de
haut qui nous bloque. Un glacier est venu s'écraser dans la vallée que nous
remontons, les côtés ne sont pas plus amènes que le fond, et c'est demi-tour.
Cordes et poulies vont encore nous aider à passer les obstacles car les pulkas
frôlent toutes les 50 kilos et elles ne sont pas plus aimables en montée qu'en
descente. Le ciel toujours bleu laisse apparaître de grandes lentilles et un
léger duvet de neige donnera au camp un côté propret très photogénique. Il ne
nous reste qu'à attaquer un gigantesque glacier que nous ne prendrons pas de
front mais en se glissant entre son flanc gauche et une moraine en formation.
Nous sommes sous les blocs de pierre prisonniers de la glace, elle-même en porte
à faux au-dessus de nos têtes. En prenant enfin pied sur le glacier, nous abandonnons
les petits troupeaux de bœufs musqués dont l'apparence est celle de l'aurochs
ou d'un petit yack trapu au front têtu. Ils nous auront suivis de loin pendant
deux jours. Nous devinons des crevasses qui n'ont rien à envier des glaces himalayennes
aussi nous nous encordons et encordons nos pulkas.
Ici
les débats vont nous occuper pendant plusieurs jours quant à savoir qui encorde
qui? Les pulkas entre elles et les hommes entre eux où le premier homme avec
la deuxième pulka et ainsi de suite. La discussion n'est pas tout à fait achevée
à l'heure actuelle mais très heureusement l'expérience n'a rien pu démontrer.
La montée lente et longue vers le gigantesque plateau qui se profile face à
nous va durer plusieurs jours mais cette fois, la voie est libre. Nous sondons
la glace avant d'établir nos camps avec raison car sous nous, il y a un réseau
de crevasses heureusement peu larges mais suffisantes que pour y perdre un ski,
un réchaud, un gant, une jambe... Nous approchons du jour J où nous allons pouvoir
dominer le paysage et juger de la distance réelle qui nous sépare de Schakelton.
Il est là dominant, à notre portée mais il faut encore 3 jours pour y arriver
et 3 jours pour en revenir plus l'ascension qui présente peut-être l'un ou l'autre
piège. Le choix est douloureux et malgré les hypothèses les plus optimistes,
le renoncement est sage.
C'est Yves qui le premier entend l'avion. Nous retirons nos
capuchons et nos casquettes pour l'écouter et le repérer. Il est là, ce mince
cordon qui en quelques secondes nous ramène à la civilisation.Notre
immense isolement semble tout à coup se rompre.
L'aventure s'achève par le survol de ce pays sans limites
qui bientôt va s'échauffer pour laisser apparaître ce peu de vert qui en fait
son nom mais, croyez moi, c'est plutôt blanc.
A perte de vue, ce sont les ondulations de ces infinies dunes de neige et de
glace. Les poussières ne semblent pas arriver jusqu'ici, nous ne nous laverons
pas jusqu'au retour et nous sentons plutôt bon, musqué mais bon. La descente
est difficile car le freinage avec nos skis de fonds n'est pas évident aussi
nous gardons nos peaux de phoque. L'arrêt de midi est bref, nous avalons nos
collations le dos au vent. L'effort et les conditions ne favorisent rarement
la discussion, le débat. Ceux qui cuisinent et mangent dans leur tente sont
privilégiés à cet égard. Par contre Hubert et moi avions une production d'eau
chaude qui dépassait largement celle des autres équipages. Dans notre ménage,
Herbert et moi, peu de confort et pas de laisser aller dans la luxure. Nous
mangeons debout et quand nous entrons dans la tente, c'est pour dormir. Notre
faiblesse sans être du laisser aller, c'est un centwafer avant de se glisser
dans les duvets. Hubert prétendra à tort que je ronfle et il n'a jamais admis
que son ronflement faisait écho dans les falaises des fjords. Tenir les duvets
secs était un des soucis majeurs de nous tous car la respiration dégage en nuit
une importante quantité d'eau. Nous redescendons vers la mer en grande partie
par le même trajet mais tout a basculé de 180° et nous avons la sensation de
découvrir d'autres paysages. Une ampoule mal soignée me ronge un pied. Je ne
suis pas le seul ce qui ne me console pas. Nous nous retrouvons dans le site
privilégié des ours et les traces sont fraîches ce qui ne nous rassure pas.
Des points noirs apparaissent de loin en loin, ce sont des phoques qui sortent
de leur aglou pour respirer ou se dorer au soleil. Leur méfiance est telle-
que nous ne les distinguerons jamais dans le détail. Nous avons un jour de battement
avant l'arrivée de l'avion et nous ferons, par petits groupes, une excursion
aux objectifs différents. Fascinés par la falaise de glace qui du glacier libère
d'énormes blocs, nous allons la frôler avant de revenir au camp. Le ciel est
couvert, l'avion viendrait-il? En quelques heures, là nuit qui à cette époque,
n'est plus tout à fait noire, dégage les nuages bas et la montagne s'éclaire,
couverte d'un duvet blanc qui déteint la couleur de la pierre.C'est le grand
beau qui frise les -30°. Nous piétinons en attendant l'avion. Il a fallu attendre
ces dernières heures pour se geler les deux bouts des gros orteils.
Nous
consacrerons la journée du lendemain à faire chacun son sommet. Infidèle à mon
compagnon de tente, nous atteindrons Albert et moi, le sommet le plus élevé
du coin, à skis, sans efforts, sans pulka. La glace brille -vite au soleil et
le -27' avec un peu de vent ne favorise pas la méditation dans la position du
lotus. Nous devinons l'équipe de Daniel, Yves et Paul sur la montagne d'en face.
Au camp, c'est le silence absolu, loin de nous, les traînées laissées par les
avions dans le ciel. Pas de traces humaines si ce ne sont les nôtres qui ne
s'incrustent pas dans la neige tellement elle est dure, chassée par le vent.