
« Tu crois qu’ ça ira ? » Cette phrase, je pouvais l’entendre n’importe où, je cherchais aussitôt Joseph des yeux. Cette phrase, c’était lui immanquablement ! Puis je voyais le bonhomme, le béret vissé sur la tête, la veste de montagne ou la chemise à carreaux, à la ville comme à la montagne, il était reconnaissable entre mille.

Je fais partie des très nombreux débutants que Joseph a pris
sous son aile pour un bout de chemin. Car il avait le sens du mot parrainage
en lui, et au-delà de l’apprentissage technique, il avait le
souci de faire découvrir à ses protégés tout l’Alpinisme
avec un grand A, cet alpinisme qu’il vivait presque comme une religion.
Avec lui j’ai découvert Freyr et les premières voies :
ah, il fallait le voir, dans la dalle des Buses, déplier son échelle
magique, qui réglée au millimètre près lui permettait
de mousquetonner le clou de sortie !
Avec lui j’ai découvert le camping à Freyr, hiver comme
été : sa place c’était sous les trois bouleaux.
Comme il y venait chaque WE, l’herbe avait renoncé à repousser,
et sa place était nettement marquée. Il fallait voir l’organisation
du petit déj’, avec le café à couper au couteau
accompagné d’autres gâteries qu’il avait gentiment
prévues pour partager avec nous.
Avec lui j’ai découvert Fontainebleau, où il nous a expliqué
comment poffer les prises proprement ! Il a aussi voulu me faire découvrir
le Saussois, massif de référence de son époque.

Avec lui, l’hiver, j’ai découvert lors de longues randonnées
en peaux de phoque, les Vosges mais aussi les Fagnes du temps où aucune
restriction n’existait car rares étaient les personnes les fréquentant
à ce moment de l’année.
Moi, ce qui me passionnait aussi, c’était les histoires de Joseph
: Il a largement contribué à me faire connaître toute
une génération d’anciens du club alpin, à travers
toute une série d’anecdotes qu’il adorait nous faire partager.
Et puis il avait aussi vécu : la campagne de 1939 en tant que jeune
soldat, puis le travail forcé en Autriche, et le service militaire
en Angleterre, ses premières escapades dans les Ardennes avec son frère,
ses courses en montagne, Chamonix, et plus tard le Ruwenzori et le Pérou,
et plus tard encore ses voyages. La pipe vissée, souvent une bonne
bouteille de vin plantée entre nous, les soirées au bivouac
ou au refuge passaient bien vite ainsi.
Puis j’ai pris mon envol, et j’ai eu l’occasion de l’emmener
faire des courses en montagne, avec encore une série de souvenirs:
le Corno Stella, dans les Alpes Maritimes, réalisé dans des
conditions hivernales, ou lors de cet orage spectaculaire que nous avions
encaissé alors que nous réalisions l’ascension de la Cougourde,
à Saas-Fee, où nous avions mis à notre actif quelques
4000 dont le Nadelgrat et le Rimpfishorn, ou encore lors de la traversée
des aiguilles de Chambeyron.
Car même s’il ne se vantait pas beaucoup, Joseph avait à
mes yeux une qualité importante pour un alpiniste, celle de rester
calme et optimiste en toute circonstance! On entendait bien parfois quelque
juron mais cela n’allait jamais plus loin même si la situation
était parfois limite…
Et comme bien de ses amis, j’ai aussi des anecdotes drôles à
son sujet, comme par exemple le truc que nous avions mis en place pour bien
dormir en refuge : en effet Joseph avait une capacité de ronflement
assez épouvantable. Lors de l’attribution des couchettes, nous
nous arrangions pour dormir chacun aux antipodes du dortoir, ce qui nous garantissait
à tous deux une excellente nuit. Le matin, nous devions rire des commentaires
qui ne manquaient pas de parvenir à nos oreilles! Mais le truc marchait
du tonnerre !
Alors voilà, Joseph, je voulais te remercier pour avoir su me parrainer
dans le sens authentique du mot, lors de mon arrivée au club alpin.
Ainsi que tu l’as fait pour beaucoup d’autres, tu m’as appris
l’alpinisme dans sa dimension « philosophie de vie » ainsi
que tu l’as pratiqué jusqu’à la fin de ta vie. Tu
l’as fait en toute gentillesse, en toute simplicité, en toute
générosité, à travers les différences de
générations, ce qui a donné à ton approche cette
richesse de la transmission de l’histoire de nos prédécesseurs.
Tu étais un chouette ami Joseph ! Merci pour nous tous, ça ira
!
Chantal SCOHY
