
Il fait beau ce dimanche à Yvoir, une chance en ce mois de juillet
pourri. Après 15 jours de vacances familiales, il me tarde de remonter
sur les dalles, le souffleur n’aura pas à me suggérer
les prises.
Comme d’hab, je grimpe avec Edouard. On se choisit une voie pas trop
difficile, du côté de « l’Aiglon », pour s’échauffer.
C’est une dalle école, les points d’assurage ne manquent
pas. Aussi, pour éviter un relais fastidieux, peut-on par ci par là,
économiser une dégaine afin de filer directement tout en haut
de la dalle.
Dans les dalles supérieures, pas de grimpeurs ; on en profite pour
s’offrir la petite traversée délicate qui va de gauche
à droite sous un dièdre surplombant. Il faut grattonner, en
le suivant jusqu’en haut de la paroi. Pas de grimpeur, donc pas de cordes
qui se croisent, allons-y.
Je rejoins bientôt Edouard, et nous descendons en rappel, ça
fait juste 35 mètres.
En longeant le pilier qui borde la dalle sur sa gauche, nous nous remémorons
deux ou trois longueurs intéressantes, sur son flanc droit. Le côté
gauche nous est moins connu et nous décidons de suivre des broches
qui filent vers un petit surplomb : 5a, 5b ? Nous verrons bien, je démarre
en tête, franchissant ce premier dévers. Il est dominé
par un surplomb bien plus impressionnant, qui me fait fuir vers la droite,
longeant une fissure-dièdre. Le passage est un peu délicat,
mais bien protégé, et je me sens bien. La sortie sur la droite
du pilier est franchie sans trop d’hésitation, et je me redresse
dans une dalle facile, mais un peu délitée car très fracturée.
Je progresse prudemment jusqu’à la chaîne-relais, et après
m’y être assuré par une dernière dégaine,
je me vache et préviens Edouard que je vais descendre en moulinette.
Je dois tirer un peu pour reprendre les 2 ou 3 mètres de mou nécessaires,
mais cela ne me surprend pas ; après une traversée en diagonale,
c’est un peu normal. Je ne vois plus mon second, mais je sais qu’il
m’a compris. Le nœud de vache sur le pontet du baudrier, je défais
mon nœud et passe l’extrémité de la corde dans le
maillon rapide de la chaîne, avant de me ré encorder. Ca y est,
je suis prêt, je défais la « vache », récupère
la dégaine, et crie pour avertir de ma descente. Ensuite, personnelle
détachée, geste répété maintes fois, je
me laisse aller, doucement d’abord, puis me sentant en tension, je me
lâche carrément.
Horreur, je prends de la vitesse, je ne comprends pas, je crie, effleure la
roche de la main gauche, puis, déjà plus durement, de la cuisse
gauche, pivote, et c’est le bas du dos qui entre violemment en contact
avec la paroi. La violence du choc m’arrache des cris lancinants et
puissants, qui doivent faire penser à un porc qu’on égorge,
mais c’est pour moi la seule façon d’évacuer peur
et douleur.
La corde s’est tendue, mon compagnon a bien joué son rôle,
mais je suis en colère, comment ai-je pu commettre une telle erreur
? Je viens de me rendre compte que ma chute vient sans doute du mou que j’ai
tiré pour la moulinette ; la corde a du se coincer quelque part, avant
de lâcher sous mon poids.
Edouard est choqué ; je le ramène à la réalité
en le suppliant de me laisser descendre. Le mal va peut-être s’atténuer
si je peux changer de position. Dès l’atterrissage, restant assis
et m’appuyant sur les mains, je commence à descendre le sentier.
Mes compagnons, accourus sur les lieux, m’en empêchent : «
Arrête, les secours vont arriver, tu ne dois surtout pas bouger le dos
! »
« C’est plus fort que moi, il faut que je bouge, ça m’aide
à supporter la douleur »
Dans l’angoisse d’être paralysé, j’ai ce geste
un peu fou : j’accroche des mains un arbuste et me redresse ; cette
fois, rasséréné, je m’assieds enfin. On m’aide
à enlever baudrier et chaussures, un ami se pose derrière mon
dos pour le soutenir.
Arrive alors l’équipe de secours. Le médecin urgentiste
se présente et m’ordonne de m’étendre. Il faut répondre
à toute une série de questions : pouvez-vous bouger les doigts
de pied, les mains, avez-vous des sensations aux extrémités,
à combien, sur une échelle de dix, évaluez-vous maintenant
la douleur, etc., etc..
On me pose une minerve, me perce une veine du bras droit avec une énorme
aiguille, puis on m’administre un calmant. Pendant 3 ou 4 secondes,
je tourne de l’œil, ma voix devient rauque et faiblit, mais je
reste conscient. Les pompiers aussi sont présents, ils me sanglent
sur une civière après m’avoir délicatement soulevé
de terre. On surveille de près tension et pulsations : 11-6,74 pulsations
par minute. C’est bon, on peut entamer la descente. Elle sera fastidieuse
pour l’équipe de secours : le chemin est étroit et escarpé
d’abord, puis il se resserre dans les ronces et les orties, quand il
longe la voie ferrée, et passe enfin par un petit tunnel sous les voies,
avant de déboucher sur la route.
Enfin, je suis dans l’ambulance, direction l’hôpital de
Mont-Godinne.
Merci à Géraldine et Monique d’avoir rapidement prévenu
les secours, merci aux amis qui m’ont tenu compagnie pendant de longues
heures à la clinique, puis m’ont raccompagné à
la maison, après une dernière perf pour encaisser la douleur.
Deux semaines après ma chute, le diagnostic formulé après
le scan à la clinique était confirmé : fracture de la
première lombaire sans recul du mur postérieur, ni atteinte
aux nerfs et aux disques, avec cependant léger tassement.
Soit deux mois minimum sans pouvoir grimper ni courir……
Moulinette, quand tu ne nous tiens pas…..
Yves Raymaekers