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Sur le Cervin des Antipodes

Soumis par MARTIN Lambert le 10 March 2018

Il est devenu monnaie courante de rebaptiser ‘Cervin’ n’importe quelle montagne pointue et isolée dans des contrées proches ou lointaines. Cette pratique saugrenue s’est à ce point banalisée qu’il y a désormais un Cervin des Andes (l’Alpamayo), un Cervin des Rocheuses (Mont Assiniboine), un Cervin des savanes (Mont Kenya), de multiples Cervins de l’Himalaya (l’Ama Dablam, le Hagshu et d’autres), un Cervin des Dolomites (le Cimon della Pala…pour celui-là je n’ai d’ailleurs jamais compris ce sommet n’étant en rien isolé de ses voisins) et…un certain ‘Matterhorn of the Antipodes’: le Mont Aspiring.  

Pour ce dernier la comparaison tient assez bien la route: l’Aspiring (3033m), qui concurrence le Mt Cook pour le titre de plus convoité sommet de Nouvelle-Zélande, est une pyramide de glace parfaite et isolée dominant de 1000 mètres un vaste socle glaciaire. Trois glaciers kilométriques en font le tour: le Volta, le Therma et le Bonar. Comme au Cervin on y trouve une voie ‘normale’ sans réelles difficultés (l’arête NW), une voie classique pour les alpinistes aguerris (l’arête SW) et, pour les enragés une face glaciaire quasi-verticale de près de 1000m de haut avec escalade mixte de 4eme et 5eme degrés (la face Sud).

C’est donc vers le Mont Aspiring que je me dirige en ce matin de 1er Janvier 2017, ma voiture de location couvrant lentement les 6 heures de route sinueuse entre Christchurch et Wanaka. A l’origine du projet, une invitation à rejoindre un groupe d’alpinistes australiens dont l’objectif était de gravir l’arête Zurbriggen sur le Mont Cook, une voie engagée de type Brenva. N’ayant plus touché mes crampons depuis près de 20 ans, ce projet allait trop vite et trop loin à mon goût et je m’étais rabattu sur une tentative a l’arête NW du Mont Aspiring.

A Wanaka je rencontre mon équipier, Alasdair Campbell. Nous faisons connaissance et sympathisons très vite. ‘Al’ est comme moi membre du club alpin néo-zélandais (NZAC) et c’est par le site du club que nous nous étions mis en contact. Cela fait environ une semaine que nous nous écrivons régulièrement pour suivre et analyser les prévisions météo (très mauvaises).  Avec 13 ans de compétitions de voile à son actif et ayant fait plusieurs fois les courses les plus difficiles du globe Al sait lire des clichés satellites mieux que quiconque.  

Le peu de certitude que nous avons est que le temps est mauvais aujourd’hui mais qu’une fenêtre de 8-10 heures de beau temps va s’ouvrir tôt demain 2 Janvier.  Après cela le temps sera à nouveau mauvais pour au moins 3 jours. Par beau temps, un hélico peut déposer les grimpeurs sur le glacier Bonar à 1 heure de marche seulement de Colin Todd Hut (1700m), le point de départ pour l’ascension; mais le vent et la pluie aujourd’hui ne permettent pas aux hélicoptères de décoller.

Je suis intérieurement enchanté que l’option hélico nous soit fermée. Non seulement je ne vois pas beaucoup de mérite à grimper un sommet dont on a évité de grimper toute la base, mais de surcroît les approches compliquées de Colin Todd Hut depuis Wanaka ont une réputation légendaire et  je tiens à les explorer.

Nous faisons quelques emplettes, couvrons rapidement les 45 minutes de route en terre entre Wanaka et Raspberry Flat, refaisons les sacs et partons sous la pluie vers 1h de l’après-midi. Nous n’en parlons guère mais nous savons que nos chances sont pratiquement zéro, d’arriver aujourd’hui à Colin Todd sous la pluie et par des itinéraires réputés pour leur longueur et leur difficulté. Nous devons tout d’abord parcourir les 18km de fond de vallée (350m) de Raspberry Flat (le parking) jusqu’à Pearl Flat en suivant l’idyllique West Matukituki River (idyllique par beau temps, entendons-nous).

Nous arrivons à Pearl Flat vers 4h30. A ce stade un choix doit être fait : soit (i) traverser la rivière (sans pont) et s’élever directement dans la forêt en suivant French Ridge vers un haut col 2000m plus haut donnant accès au Bonar Glacier (Quaterdeck route), soit (ii) marcher encore 2h pour atteindre le fond de la West Matukituki valley et de la atteindre le Bonar par le Col Bevan, un itinéraire plus court (quand même 8-10h de marche) mais particulièrement réputé pour sa complexité et ses dangers objectifs (passages dangereux dans des gorges, murs de moraines très raides). Des groupes se sont notoirement perdus plusieurs jours en tentant cette approche.

Sans expérience de ce dernier itinéraire, sous la pluie et avec seulement 4 heures entre nous et la nuit, je ne vois aucune chance d’y parvenir. Nous optons donc pour French Ridge et franchissons la rivière à Pearl. Cette approche est beaucoup plus longue en distance et dénivelée que celle de Bevan Col mais offre l’avantage considérable d’avoir une cabane sur son tracé (French Ridge Hut 1400m) où nous pourrons passer la nuit. Il nous faut évidemment renoncer à cette fenêtre de beau temps pour le sommet le lendemain (French Ridge Hut étant trop bas et trop éloignée du socle de la montagne).

La traversée de la rivière gonflée par la pluie est limite pour moi, mais facile pour Al qui, plus grand et plus lourd, dispose de plus d’inertie et offre moins de prise au courant. Le redoublement de la pluie lors de la montée très raide dans la forêt (1km de dénivelée pour 2 km de longueur !) fait que nous arrivons comme deux chiens mouillés et transis à French Ridge Hut à la tombée de la nuit. A l’intérieur un guide américain de Aspiring Guides, Whitney, et ses clients, un couple européen. Leur objectif du lendemain : la chute de glace du Quarterdeck (2300m) et le col glaciaire qui donne l’accès au Glacier Bonar. C’est sur notre chemin et nous ferons équipe avec eux jusque-là. Nous partons tard en ce matin du 2 janvier car le brouillard, vestige du déluge d’hier,  traîne à se lever. Le temps est gris mais stable et il fait curieusement chaud.

Du Quaterdeck que nous atteignons à 2h, nous débouchons sur un paysage complètement glaciaire et avons enfin nos premières vues de l’Aspiring (face Sud). Colin Todd Hut, invisible, est à 7km en contrebas en suivant le glacier sur la gauche. Il nous est pénible de savoir que cette belle matinée sans vent aura été perdue à atteindre ce col (certes spectaculaire) et qu’il faudra attendre longtemps avant d’avoir une autre chance pour le sommet.

En fait à ce stade nos espoirs de faire le sommet ne volent plus très haut. Nous faisons nos adieux avec le groupe Whitney qui redescend sur French Ridge et décidons de nous attaquer à un sommet satellite de l’Aspiring,  le Mont Avalanche (2650m), dont l’arête W démarre du Flight Deck (le segment le plus haut du Glacier Bonar, à droite du Quarterdeck).  L’inconvénient est que cela nous éloigne diamétralement de Colin Todd Hut où nous devons arriver pour la nuit.

Il continue à faire chaud et nous transpirons abondamment en remontant le Flight Deck.  Au moment où nous prenons pied sur l’arête W proprement dite nous réalisons que le temps a changé derrière nous ; le Bonar a disparu dans une mer de nuages qui monte rapidement vers nous. Seule la pointe de l’Aspiring émerge encore. La fenêtre de 8-10h de beau temps est en train de disparaître. ‘Are we  idiots ?’ me demande Al. Il n’a pas tort: il est 4h. Nous devrions foncer vers Colin Todd Hut. Au lieu de cela nous n’avons fait que nous en éloigner dans la vaine poursuite d’un sommet secondaire.  Mais rebrousser chemin maintenant ne ferait plus guère de différence, les nuages sont sur nous en quelques minutes et quoiqu’il en soit nous n’échapperons pas à une navigation dans brouillard et nuit tombante sur glacier inconnu. Autant faire le sommet dont nous ne sommes plus fort loin.

Une fois sur l’arête il n’y a que 200m de dénivelée pour le sommet de l’Avalanche et pour gagner du temps nous gravissons les dalles de l’arête W sans corde.  Le sommet est atteint dans un brouillard opaque. Nous nous serrons la main et repartons illico. A la descente nous nous maudissons de ne pas avoir pris la corde; plusieurs stations de rappel avec anneaux de corde facilitent grandement la descente des dalles mais sans corde nous sommes forcés à une désescalade tendue et risquée qui nous prend temps et énergie. Retour au Flight Deck et de là au Quarterdeck à 6h.

Colin Todd Hut est à 600m de dénivelée en contrebas du glacier et à 7km de distance. Notre cheminement le long du Bonar contourne les faces Sud et Ouest de l’Aspiring pour atteindre un éperon appelé ‘Shipowner Ridge’  qui est dans la continuation de l’arête NW de l’Aspiring. Al consulte régulièrement son GPS  et moi la carte au 25 :000. Le brouillard s’ouvre de temps en temps pour révéler d’énormes champs de crevasses bleutées de part et d’autre de nos positions.  Mais notre navigation s’avère être la bonne et vers 7h30 nous localisons la cabane à travers une trouée dans le brouillard à 100m au-dessus de nous. Nous y trouvons 4 grimpeurs qui reviennent du sommet dont un guide. Ils attendent maintenant la première éclaircie pour repartir avec les hélicos.

Le temps se détériore très vite pendant la nuit : trois journées se passent apportant neige, grésil et rafales. Le refuge est devenu une coquille de glace. Nous flânons dans no lits et discutons les uns avec les autres. Andreas, le guide, nous apprend tout ce que nous souhaitons savoir sur notre objectif. Comme Whitney, il est d’un abord facile et généreux avec son savoir. L’accalmie et les hélicos arrivent en fin d’après-midi du troisième jour (5 janvier). Nos quatre amis disparaissent avec le premier hélico. Pendant deux heures Al et moi avons la cabane pour nous seuls. Puis, cette dernière (une pièce de 7m sur 4 avec 16 lits seulement) se remplit à toute vitesse de nouveaux arrivants.

Nous faisons tous des efforts pour faire de la place. Des sacs et du matériel jonchent chaque petit espace libre, mais le tout se fait avec bon esprit et dans la traditionnelle bonne humeur néo-zélandaise. A l’extérieur une équipe tente en vain de creuser un trou dans la glace. A priori les conditions sont bonnes pour le lendemain mais les vents ragent pendant la nuit à plus de 80km/h. Soudain c’est le silence dehors. Il est 3h du matin et la cabane s’affaire. A 4h, Al et moi sommes dehors dans la nuit crampons aux pieds et piolet en main. Les lampes d’une autre cordée 20 minutes devant nous nous montrent la marche à suivre sur de raides pentes de glace.

Vers 5h30 le jour se lève alors que nous approchons de la partie rocheuse de l’arête vers 2200m d’altitude. Le décor est féerique. De la glace bleue à perte de vue, un ciel jaune-orange. Un raidillon de glace en pointe avant nous dépose sur les dalles qui ouvrent l’accès de la partie rocheuse de l’arête NW. La cordée devant nous n’est plus visible. Aucune cordée derrière. Nous qui nous attendions à une ruée vers l’or depuis la cabane…nous sommes complètement seuls. Nous nous encordons.  La partie rocheuse est facile mais très exposée, perchée plusieurs centaines de mètres droit au-dessus du Glacier Therma. Nous savons que la semaine passée à cet endroit un alpiniste tchèque a fait une chute mortelle sur le Therma (une journée noire, où deux autres alpinistes avaient également chuté de 800m sur l’arête SW).

Les accidents sont hélas fréquents sur le Mont Aspiring (ainsi qu’ailleurs dans les Alpes néo-zélandaises). Les Alpes antipodiennes offrent un rocher de piètre qualité par rapport aux Alpes européennes, les montagnes y sont moins solides et la météo y est pire. La chronique nécrologique dans la revue alpine du club ne désemplit pas.  Sur la voie normale que nous gravissons en ce moment les accidents se produisent généralement à la descente et consistent presque toujours en glissades sur glace ou sur rocher pourri, suivies de chutes mortelles dans les gouffres flanquant les deux côtés de l’arête. Les trois glaciers de l’Aspiring font office de réceptacle-cimetière. Nous sommes avertis.

Une fois passées les dalles, nous grimpons sur la face au-dessus du Therma et la qualité du rocher est exécrable. Rien ne tient et nous nous désencordons par faute de trouver des points de relais convenables. Après 40 minutes environ nous avons rejoint le faîte de l’arête NW et la qualité du rocher redevient meilleure. Une cordée de trois apparaît en dessous de nous (d’où sortent-ils ?). Une heure plus tard nous sommes sept à gravir les pentes en glace dure qui en 600m de dénivelée mènent au sommet. Peu avant le sommet, les arêtes NW et SW ne sont plus séparées que par 20 ou 30m de distance horizontale et l’on a un point de vue remarquable sur le passage le plus difficile de la classique arête SW (3 longueurs de corde dans un couloir truffé de stalactites de glace en face Ouest – site de nombreux accidents ces dernières années).

De l’étroit sommet on domine tout le paysage: les Monts Cook et Tasman, les seules montagnes à l’altitude nettement plus élevée que l’Aspiring ne sont que de petits points à l’horizon, à peine perceptibles 200km au nord. Le Mont Avalanche que nous avions grimpé dans les nuages 4 jours plus tôt semble écrasé 400m en contrebas. Effusions de joie, photos, et déjà nos esprits se tournent vers la descente [‘opgelet!’ se lit dans tous les regards]. Cette dernière se déroule néanmoins sans incident en retraçant nos pas jusqu’aux dalles d’accès et de là, les pentes de glace remontées la nuit qui déjà se transforment en neige molle. A 2h nous sommes de retour à Colin Todd. Nous avons mis 10h pour l’allez-retour au sommet,  c’est un bon temps.

Le ciel est toujours dégagé mais les prévisions annoncent une nouvelle vague de détérioration pendant la nuit.  Après 2h à nous reposer sur les dalles ensoleillées entourant la cabane, je me décide à bouger. Il me reste 5h avant l’arrivée de la nuit, juste ce qu’il me faut pour explorer la fameuse approche Bevan Col à la descente et rejoindre la Matukituki tout en bas. Je fais part de mes plans à Al qui me regarde incrédule : ‘tu n’en a pas encore assez ?’ Il compte se reposer au refuge et peut-être tenter un autre pic secondaire dans les jours suivants si le temps le permet. Nous nous séparons donc non sans convenir de prendre une bière à Wanaka quand il sera à son tour descendu de la montagne.  

Un vieux grimpeur de Christchurch, à l’aspect tout-vu tout-vécu, a passivement écouté notre conversation et me prend à part: ‘Alors tu veux descendre par le col Bevan? As-tu déjà fait ce chemin ?’ Je réponds par la négative mais je lui montre le guide NZAC qui en décrit le cheminement sur plusieurs pages avec croquis à l’appui. ‘Oublie-ça’ dit-il, et il déploie sa carte. ‘Tu vas te perdre une demi-douzaine de fois mais tôt ou tard tu arriveras à la gorge 1000m en contrebas du col, qui marque le fond du vaste amphithéâtre de descente. Ne descends pas dedans. Ça paraît bizarre mais arrivé là tu dois remonter des alpages qui ne semblent mener nulle part jusqu’à un point où tu domines la gorge de 200m mais sans la voir. De là, suis le rebord des falaises et descends jusqu’à la grande chute d’eau marquant la fin de la gorge et le début de la vallée’.

Je le remercie pour son obligeance mais le bouquin du club dit bien qu’il faut se mettre dans la gorge. Enfin on verra. Je quitte tout le monde avec un léger pincement, Al et moi avions formé une excellente équipe, bien soudée, mais ni lui ni les autres à la cabane ne semblent vouloir profiter du beau temps pour descendre, ce qui m’échappe un peu : pourquoi attendre le mauvais temps et se retrouver coincé plusieurs jours au refuge ? Je suis aussi très emballé par la perspective de découvrir cette fameuse voie d’accès du Col Bevan avec une liberté totale de mouvement (mes seules contraintes : la nuit et l’arrivée annoncée du mauvais temps).

Après 1h de traversée de glacier je suis au Col Bevan à 5h30. Dernier regard pour le Mont Aspiring et le Bonar derrière moi qui disparaissent très vite définitivement de mon champ de vision. La descente solitaire sur une longue pente de neige puis de rochers face à de grands horizons lointains est pour moi une profonde expérience contemplative. Peu de marques de passage bien sûr mais je passe des endroits caractéristiques décrits dans le bouquin (le Rocher-Baleine, l’arête de neige qui coupe la pente à angle droit, les murs de moraine). Je me perds en effet quelquefois mais c’est sans inquiétude et progressivement je commence à deviner où se trouve cette fameuse gorge tout en bas.

A 7h30 du soir je suis au-dessus de la gorge qui s’entame par une petite chute d’eau. Une succession de cairns plonge droit dedans. Il ne semble pas y avoir le moindre doute quant à la marche à suivre. Après 100m de descente dans la gorge ma situation sur des pentes glissantes est devenue plus que précaire; avec mon sac lourd je suis constamment à limite du décrochage. Le bruit du torrent invisible 30m plus bas ne laisse aucun doute quant au sort qui m’attendrait. Deux points d’ancrages invitent la pose d’un rappel, mais notre corde est à Colin Todd avec Al. Que fais-je donc ici ? Comme quoi il faut toujours écouter les conseils autorisés.

La mort dans l’âme et couvrant les cairns d’invectives je remonte très prudemment les pentes, ressors de la gorge et rejoins la petite chute d’eau, mon point de départ. Il commence à faire sombre et au vu de l’orage annoncé pour la nuit je ne tiens  pas à passer la nuit ici: aucun abri nulle part dans ce bassin et négocier cette gorge sera sûrement bien pire sous la pluie demain matin. Qu’avait dit le vieux ?

Je monte les alpages au-dessus de la gorge; atteignant la ligne de falaises, je la longe vers le bas…tout se passe comme le vieil homme l’avait suggéré. La redescente raide de plusieurs centaines de mètres sur la fin de la gorge et la grande chute d’eau qui se jette dans la vallée requiert tout ce qui me reste de force dans les jambes. Le terrain est similaire à ce que j’avais trouvé 1h plus tôt dans la gorge et est ici aussi régulièrement équipé d’anneaux de rappel mais les pentes sont sensiblement moins dangereuses. Tout en bas des pentes, la gorge se traverse à quelques mètres seulement en amont de la grande chute d’eau et puis c’est un pierrier et finalement la Matukituki.

La nuit tombe mais je décide de continuer jusqu’à un rocher-abri bien connu (Scott’s Bivy) que dans la pénombre je ne trouverai jamais. Après 2h de marche  supplémentaire dans le fond de vallée je suis de retour à Pearl Flat, où nous avions traversé la rivière 5 jours plus tôt. Il est 10h30 et il fait complètement noir. Mes jambes, explosées, se mettent en grève. Je déploie mon sac de couchage sur une plage de galets le long de la Matukituki, l’enfile dans son survêtement imperméable et m’endors instantanément. Le lendemain il ne me restera plus qu’à faire les 18km jusqu’à la voiture (comme à l’aller, sous la pluie).

Pour les alpinistes expérimentés, gravir le Mont Aspiring par son arête NW n’a rien d’un exploit. Il ne s’y trouve aucun passage d’escalade digne de ce nom, aucun défi technique, aucune prouesse artistique. Il faut juste éviter de tomber dans les abîmes qui en flanquent les bords tout au long de l’ascension. Par contre, le circuit combinant les approches Quarterdeck et Bevan Col avec entre les deux l’ascension du sommet en bonus est une aventure passionnante, longue et sauvage, de celles qui ne s’oublient pas.

Benoit Freyens

Date de revue

Il est devenu monnaie courante de rebaptiser ‘Cervin’ n’importe quelle montagne pointue et isolée dans des contrées proches ou lointaines