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Mes Aventures Tchèques.

Soumis par MARTIN Lambert le 11 April 2018
Date de revue

Avertissement: par respect, les personnages de cette histoire n’ont pas été nommés, et toute similitude avec des circonstances existantes relève de la plus stricte coïncidence.

C’est pire que du solo; il pleut! La nuit tombe. La fissure est large, moussue et mouillée. Mes protections se limitent à trois nœuds enfoncés. Je doute qu’ils puissent retenir une chute… Je lance un regard vers le bas: mon assureur est allongé au sol, tellement bourré qu’il ne tient plus debout. Ses mains ne tiennent même pas la corde! Il est en train de vider la bouteille de whisky dans son verre tout en se plaignant à son ami car il n’y a plus de coca… Non seulement il n’y a rien pour me retenir si je tombe, mais en plus, mon assureur est tellement intoxiqué qu’il risquerait de me tirer de la paroi! Je sens la pluie sur mon visage et je rigole à l’improbabilité de la situation: c’est vraiment unique. Je ne peux qu’être reconnaissant pour ce moment. Il n’y a qu’à accepter le défi et assumer pleinement.  J’enfonce ma jambe et mon épaule gauche le mieux possible. “Expire”! Il faut que je grimpe avec une technique irréprochable.

J’aime voyager seul et explorer des secteurs de grimpe pour essayer de trouver des personnes avec qui grimper; ça me force à sortir de ma zone de confort. Approcher des gens inconnus me demande un énorme effort. “Ils n’ont sûrement pas envie de m’assurer, ça va les faire chier. Ils doivent penser: c’est qui ce con qui vient sans partenaire.” Je me sens pitoyable, un rien, une merde. Mais lorsque je prends tout mon courage à deux mains, je réalise que le pire qui puisse m’arriver, un refus, n’est pas si mal. Le plus souvent, cela engendre des expériences mémorables et de superbes rencontres. Oui, avec ma notoriété dans le monde de l’escalade, c’est devenu beaucoup plus facile. Souvent les gens me reconnaissent avant même que j’ouvre la bouche; mais pas toujours, et j’aime quand ils ne me reconnaissent pas, qu’ils n’ont pas d’à priori sur moi et qu’ils m’acceptent pour ce que je suis; un rien quoi.

Adrspach en République Tchèque; des milliers d’aiguilles de tours de grès formant un gigantesque labyrinthe, un véritable paysage de conte de fée! C’est un endroit réputé pour une éthique bien sévère. Les coinceurs métalliques sont interdits en raison du risque de dégradation du grès délicat. Pour se protéger, le grimpeur prend sur son baudrier des bouts de cordes en nœuds de différentes tailles pour les coincer dans la fissure… ça n’inspire pas trop confiance. Dans ces conditions, il est très facile de se retrouver dans une mer où la houle est plus grosse que ce que l’on est capable de gérer…

Parfois on rencontre aussi des anneaux en place, mais quand il y en a, ils sont assez espacés. J’avais déjà grimpé à Elbsandstein en Allemagne de l’Est et à l’Ouest de la République Tchèque, où ils appliquent une éthique similaire, et j'avais beaucoup aimé cette escalade. Ayant eu des échos sur la qualité des lignes et la beauté d’Adrspach, j’avais une furieuse envie de découvrir cet endroit.

Fin Septembre nous étions invités à Ladek Zroj en Pologne, à la frontière de la République Tchèque, pour y présenter un film lors d’un festival. L’occasion rêvée. Je partirais quelques semaines avant pour visiter Adrspach.

Après onze heures de voiture depuis la Belgique, j’arrive dans la grosse pluie… Les prévisions pour les prochains jours ne sont pas meilleures. Ici, l’escalade sur le rocher mouillé est interdite pour ne pas abîmer le grès fragilisé par l’humidité. Je passe les quatre premiers jours à me promener dans les labyrinthes d’aiguilles, courir, m’étirer, lire. J’adore ces moments de solitude.  

Mais l’envie de grimper grandit lentement et des journées sans pluie sont en vue sur le radar… Il faut que je trouve des personnes avec qui grimper. Je me pointe dans un bar local, commande une tasse de thé et commence à scanner l’horizon à la recherche de proies potentielles. Entre dans le bar un gars avec qui j’avais grimpé au Yosemite il y a quelques années!! Il me présente à son compagnon de cordée et m’explique qu’ils sont déjà passés par quelques bars… Ça se remarque...

Mes amis ont l’air d’avoir du mal à comprendre que je ne bois pas d’alcool. Quelques tasses de thé plus tard et non sans devoir esquiver de nombreuses pintes de bières et shots de whisky, mes deux collèges me proposent d’aller grimper une voie pour finir la journée. “Il ne pleut plus et on connaît une fissure qui reste au sec!” Ils achètent rapidement au bar une bouteille de whisky de survie et une de coca pour l’approche. “This is Czeck style!” (C’est le style Tchèque)

Évidemment, il s’est remis à pleuvoir dès que j’ai commencé à grimper, et ce n’est pas sans appréhension que je suis arrivé au bout. Etonnamment, j’ai opté pour une descente en rappel plutôt qu’en moulinette…

Sur la voie de retour au village, mes amis s’arrêtent dans un champ pour vider leur vessie… Je n’ai jamais vu quelqu’un pisser aussi longuement (à part le Manneken Pis). L’un pointe son rayon vers la jambe de l’autre avec toute l’hilarité qui s'ensuit et il continue en visant sa propre bouche, acte que je n’ai encore jamais vu faire (ni même par le Manneken Pis)… mais décidément, ils trouvent ça très drôle! Ce n’est que lorsqu’ils se mettent à courir dans le champ, le pantalon sur les chevilles que je me dis: “c’est le moment de participer”. Je ne suis pas du genre à louper une occasion de me connecter aux éléments et à profiter du moment présent. Bien que n’ayant pas bu une seule goutte d’alcool, je me déshabille, ramasse ma flûte et entame un air de polka irlandaise en courant à poil comme un fou enragé sous la pluie dans le champ… Ceci est un moment unique!

Mes amis étant farcis à en perdre connaissance, une courte soirée s’annonce, ce qui m’arrange très bien; mais arrivés dans le bar, et après quelques bières de plus, ils semblent avoir trouvé un second souffle. Les petits airs sur le piano se dégradent vite en cacophonie, à tel point que le barman nous demande gentiment de partir… “Pas de souci; on connaît un autre bar où ils jouent de la musique!” me rassurent-ils…

Dans le coin d’une pièce bien chaleureuse, les musiciens du village se sont rassemblés. Trois guitaristes, un flûtiste, un percussionniste et un violoniste sortent de bons morceaux tchèques. Après quelques ravitaillements, mes amis se joignent à eux… Par peur de trop m’incruster, je sors timidement ma flûte et commence à participer modestement. Á l’inverse, mes deux camarades n’hésitent pas à s’imposer. Peu de gens semblent apprécier la passion qu’ils y mettent. Les esprits s’échauffent et je devine que certains trouvent que leurs chants ressemblent davantage à des cris… La femme du bar insiste pour qu’ils arrêtent. Quelques avertissements plus tard, le barman, furieux, attrape un de mes compagnons et commence à lui crier dessus en tchèque. Les gens commencent à pousser et tirer les deux artistes et l’ambiance chauffe à tel point qu’ils sont sur le point de se taper dessus. Tout à coup, un grand (et gros) moustachu se pose droit devant moi, bras croisés. Inutile de dire qu’il n’a pas l’air très amical. “Avec tout mon respect, je ne veux pas poser de problème, si j’ai fait quelque chose de mal je m’en excuse.” Il n’a pas l’air de comprendre l’anglais…n’y d’apprécier mon excuse… J’ai l’impression qu’on va en venir aux poings… Je réfléchis aux différentes options possibles… Il me fait une petite imitation de quelqu’un qui joue de la flûte… “Ah, tu n’as pas apprécié ma flûte?” Pendant que mes deux compagnons se font jeter dehors, la femme du bar me crie dessus en tchèque en me pointant du doigt… J’ai du mal à déchiffrer ce qu’il se passe. Enfin, le barman vient m’expliquer en anglais que mes camarades ne sont plus les bienvenus ici; ils ont traité sa femme de ‘vache’ et cela ne se fait pas en Tchéquie… mais il insiste pour que je reste…

“Euh merci mais…trois heures du matin, c’est une bonne heure pour aller se coucher…”

Neuf heures du matin, je me réveille au soleil, plein d’espoir pour une bonne journée de grimpe. Je retrouve mes camarades qui soignent le mal par le mal: ils déjeunent à la bière. “Ne t’inquiète pas, aujourd’hui ça va grimper dur. This is Czeck style! ”

Evidemment, pour rejoindre la falaise il faut s’arrêter à tous les bars afin de se ravitailler en vodka, whisky et bières… Dans un des bars, on me présente à une des plus grandes légendes locales. “C’est lui qui a ouvert le plus de voies dans la région!”. Il y a son portrait sur un mur et mes amis en parlent avec le plus grand respect. Devant lui sur la table, une grande pinte de bière… Quand je commande mon thé vert, il se met à rigoler et à s’exprimer à haute voix en tchèque… il est assez expressif pour que je comprenne “ Haha l’étranger ne boit surtout pas d’alcool avant l’escalade!!” Je rigole aussi et profite du moment.

Quatre heures plus tard, on se retrouve enfin au pied de la falaise. “Aujourd’hui, on va tester la réputation du fameux Sean Villanueva; on a choisi les voies les plus dangereuses pour toi. Tu peux facilement te tuer ici!”

Après trente mètres de grimpe, je me retrouve dans une fissure large, moussue et encore mouillée de la veille. Ma dernière protection est loin, ce qui me promet potentiellement un retour au sol en cas de chute. J’entends du boucan en bas, un vieux promeneur commence à s’engueuler avec mes deux assureurs… Inutile de comprendre le tchèque pour s’apercevoir que ça chauffe…  Je ne sais pas si le vieux les engueule parce qu’ils boivent des bières en m’assurant alors qu’ils m’ont envoyé dans une voie si dangereuse, ou bien parce qu’il ne faut pas grimper sur du rocher mouillé… Mes soucis sont d’un autre ordre pour le moment…il faut rester concentré et grimper impeccablement!

Le soir, on retourne dans un bar. Malheureusement, mes amis doivent partir tôt le lendemain; il me faut donc trouver de nouveaux camarades avec qui grimper. Dans un coin du bar, j’aperçois un groupe qui n’a pas l’air d’être ivre. Á leur physique athlétique, cela pourrait bien être de vrais sportifs! Il y en a même un qui porte du kinesio tape sur l’épaule; des sérieux! Ce sont peut-être des grimpeurs acharnés.

Je demande à la serveuse s’il y a des personnes avec qui je pourrais éventuellement grimper demain. Elle désigne le groupe que j’avais remarqué: “Ils t’ont reconnu, ils savent qui tu es et ils seront très contents de grimper avec toi.”

Le lendemain mes nouveaux amis m’envoient sur une arête difficile: “C’est équipé espacé, mais au moins tu ne risques pas de te tuer”.

Déchiffrant lentement le puzzle, loin au-dessus de mon dernier point, je perds rapidement mes forces. Je me balance délicatement d’un côté à l’autre de l’arête et lance un regard vers le bas; mon assureur est attentif, ses mains sont sur la corde; il me regarde et m’encourage: “Allez, tu peux le faire!”  Petite croûte main droite, talon pied gauche, je claque la main gauche le plus haut possible sur un plat en lâchant un cri de combat; mais les avant-bras sont cuits, les réservoirs sont vides; je chute! Presque à mon étonnement la corde me rattrape doucement. De retour au sol, je remercie mon assureur: “Tu sais, être assuré par quelqu’un qui est sobre, ce n’est pas mal non plus, ça inspire plus confiance!”

Texte: Sean Villanueva O’Driscoll

Photos: Petr Vicha

Ladek Zroj