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Le témoignage d’un Membre.....Jordanie 2005

Soumis par Wertz Jean-Louis le ven, 15/10/2004 - 00:00

D’entrée de jeu, Jehanne me demande si je suis intéressé. J’y réponds sincèrement, sans savoir pourquoi, par un OUI enthousiasmé et irrévocable, puis me pose aussitôt la question du c’est où et c’est quoi ? Voilà le point de départ de notre aventure bédouine en Jordanie, qui va tant me marquer. Le truc, c’est que je n’ai plus grimpé en grande voie depuis 6 ans et que je n’avais jamais grimpé en terrain d’aventure avec ces accessoires de jouissance sadique : j’ai nommé les friends et autre nuts.
Me voici donc six mois avant le départ avec un billet d’avion pour le Wadi Rum et aucune expérience sur ces maudits coinceurs en tout genre. Après avoir récolté du matos à droite et à gauche, je me retrouve engouffré dans les fissures du Palatinat avec toute la quincaillerie. Je me suis très vite trouvé confronté au problème du mousquetonnage des broches, tout en plaçant mes propres protections (en Belgique, il n’y a aucune voie entièrement vierge de protections pré-placées). La question a été très vite élucidée : hors de question de mousquetonner les broches. En effet, mousquetonner une broche où l’on peut pendre 3 éléphants fait disparaître l’engagement mental vis-à-vis de soi et de la voie. C’est comme souscrire une assurance omnium pour une voiture. Grimper sur coinceur signifie prendre le risque que les gardes-fous que je place tout au long de la voie soient mauvais. La seule solution est de me faire confiance ici et maintenant pour réussir. La résistance des coinceurs en cas de chute devient une roulette russe mais cela ouvre la voie à une forme de méditation grimpante. Cela veut dire entrer à l’intérieur de soi pour y maîtriser tous les muscles et la stabilité du mental pour le mettre en harmonie avec les prises qui se trouvent devant soi. La progression commence.

Etant uniquement un grimpeur de falaise sportive, je comprends très vite toute l’importance et les enjeux de l’escalade, en plaçant mes propres protections. Mon engagement et ma pratique prennent une toute autre dimension. Depuis les 15 années que j’ai passé sur les falaises à la recherche du dépassement de soi à travers les cotations, jamais je n’avais ressenti un tel niveau d’absolu. C’est comme si les côtés pile et face d’une pièce se retrouvaient enfin.
Je me rends compte qu’une nouvelle dimension apparaît : celle du contact entre soi et l’extérieur. Mon engagement change du tout au tout, car la chute qui pendant 15 ans fut mon alliée pour progresser devient ma pire ennemie. Une ennemie positive car elle m’apprendra bien plus sur moi en 6 mois qu‘en 15 ans. C’est là que réside toute la nuance.

De retour du Palatinat, je fonce directement à Pépinster, afin de grimper en artif pour la première fois de ma vie ,dans mon vieil ami « le Vieux Boucau ». Je tiens à préciser que nous apprenons en autodidacte. Il n’y a pas eu, et je le regrette, pour beaucoup de jeunes grimpeurs de transfert de connaissances au niveau de l’escalade traditionnelle entre les vieux de la vieille et les grimpeurs de batterie comme je m’amuse à les appeler (càd les grimpeurs de salle). La majeure partie des jeunes grimpeurs actuels, y compris moi, ont débuté en salle loin des falaises et donc des gens qui les faisaient vivre. Un vide d’une dizaine d’années s’est créé, correspondant à l’ouverture des salles dans le pays. Il y a maintenant de plus en plus de jeunes qui sont motivés pour s’investir tant en escalade sportive que d'aventure.

Me revoici en train de placer un petit coinceur câblé du bout du bras à la base de la lèvre de ce célèbre bloc narguant les lois de la gravité à Pépinster, et me disant qu’une chute sur ce coinceur n’est pas du tout envisageable. Quelque mètres plus haut, transférant mon poids d’un étrier à l’autre, deux bruits secs se font entendre, mes 2 coinceurs sautent l’un après l’autre et m’envoient dans une chute accompagnée d’un cri venant du plus profond de mes tripes, suivi d'un grand éclat de rire de Jehanne et Jeff. Leur rire me ramène à la réalité : ma concentration m’avait fait oublier tout ce qui m’entourait, jusqu'à mon assureur. Relevant la tête, je m’aperçois que le coinceur qui ne m’inspirait aucune confiance à tenu, ce qui m’a évité d’être accueilli à bras ouverts par notre bonne vielle terre. Je reprends ma progression en ayant pris soin de mousquetonner une plaquette. Arrivé au relais, je me dis que je ne suis pas prêt à refaire confiance à de petit bout d’acier pour progresser et que mes mains seront bien plus aptes à me conduire à bon port. Ma rencontre avec l’artif fût brève et intense......L' inexpérience a joué contre moi. Peut-être aurais-je dû grimper avec quelqu’un d’expérimenté, qui aurait pu me guider. D’un autre côté, c’est en faisant les choses sans attendre que j’ai acquis de l’expérience. Je n’aurai pas toujours quelqu’un derrière moi pour me dire quoi et comment.
Après cet épisode, je me suis mis à revisiter les massifs belges, guettant la moindre fissure en quête de sensations. Jehanne m’ayant même surnommé le psychopathe du placement !

Bien sûr, de plus en plus, la seule idée de placer mes propres coinceurs crée en moi une grande excitation. Dès le premier centimètre, le programme est lancé, ma concentration grandit, mon ouïe baisse pour me recentrer uniquement sur mes protections et ma progression. Je ne pense plus qu’à trouver de bonnes prises de pied, afin d’économiser mes forces pour être le plus loin possible de la chute. Plus les voies s’accumulent et plus je me sens indestructible. Je vais de victoire en victoire, je jubile d’enchaîner des pas difficiles et expos, de faire relais où le doute de tout arracher est présent en permanence. Mon ignorance de la résistance de la roche et des coinceurs crée ma peur. Ah ! Je suis loin des relais sur chaîne ! Je recherche de plus en plus les moments où la marge de manœuvre se rétrécit sur des points où je n’ai aucune envie de tester la résistance. Je me lance dans des voies en étant bien conscient que pour certains mouvements, il n’y aura pas d’échappatoire. La chute ? Quelle chute ? Mes avant-bras tétanisent ? C’est une vue de l’esprit, une illusion. Recentre-toi sur tes pieds, reposes-y ton poids au maximum et reprend l’ascension. Voilà mon état d’esprit après quelques semaines de grimpe sur coinceurs. Surtout qu’en Belgique, les voies ne comportent bien souvent qu’une seule longueur, et donc la chute au sol est une composante quasi omniprésente. Si jamais je tombe et qu’un coinceur saute... Je préfère ne pas y penser, puis je me dis « c’était chaud hein ! », avec un grand sourire. Bref je commence à ressentir le solo, ma confiance en moi grandit de plus en plus. J’ai envie de faire les Taches rouges en solo et pouvoir me dire au relais «c’était chaud hein!» …

Le moment tant attendu arrive avec notre départ pour la Jordanie.
Arrivé au Wadi Rum, à notre grand étonnement, il ne nous faut que 2 heures pour rencontrer un bédouin qui nous invite à rester chez lui pendant les 3 semaines de notre séjour. Il nous demande en contrepartie de lui laisser un peu de matos à notre départ car il est difficile pour lui de s’en procurer dans son pays. Le séjour se déroule à merveille et voilà…Il ne me reste à présent qu’une seule journée pour une dernière voie avant le départ. Je regarde dans le topo et choisit une des voies les plus difficiles du Rum. Le matin même, je vais réveiller Renat, un guide français avec qui le courant passait bien lors de nos temps libres. Ses yeux se mettent à briller quand je prononce le nom d’Al Uzza sur le massif de Khazali. C’est Omar, un jeune bédouin de 17 ans d’une grande bonté et passionné d’escalade qui nous y dépose en 4x4. La première longueur cotée 6b m’entame les avant-bras bien que ...........

Ce qui m’intéressait dans la voie, c' était de partir pour la première fois dans un 7a+ entièrement sur coinceurs. La vie en a décidé autrement car au lieu de partir dans le 7a+, je m’engouffre sans m’en rendre compte dans la variante en 6c notée expo dans le topo. Je m’enfuis du relais par une légère dalle et place un dernier friends gold sept mètres au-dessus de celui-ci. J’attaque le dülfer large comme mon pied. Je progresse très vite et me retrouve à 2 mètres de la terrasse du relais. D’un coup, l’arête s’arrondit, ce qui m’oblige à prendre une réglette sableuse. Je pense que j’aurais pu frotter le sable de cette prise une vie entière qu’il ne serait pas parti. Mes avant-bras tétanisent et je me rends compte que je ne peux ni utiliser cette réglette pour progresser, ni envisager la descente pour me reposer. Il me faut moins d’une seconde pour regarder en bas, voir mon dernier friends et me rendre compte que je me trouve à équidistance du relais. Chuter signifie tomber sur mon assureur. Je ne vois pas les yeux de Renat; il me dira plus tard qu’il ne voulait pas voir ça. Il est alors hors de question de tomber sur lui. Je regarde à nouveau vers le haut pour ne plus jamais regarder en bas et me dis que mes avant-bras sont daubés mais que c’est une illusion. Je décide de m’en sortir, et c’est tout tremblant que je rentre la moitié de mon corps dans la fissure, puis en ramonant centimètre par centimètre que j’accède à la terrasse. Il me faut alors une bonne minute pour pouvoir établir mon relais; je suis incapable de lever les bras, cela me demande trop d’énergie. Deux longueurs plus tard, nous devrons faire demi-tour car il manque deux pitons dans la voie, pour faire un passage en artif obligatoire. Je redescends serein car je ne considère pas le sommet comme une obligation.

Dans cette aventure, je ressens bien au fond de mes tripes que d’avoir enchaîné de justesse cette longueur peut me servir de tremplin pour aller plus loin dans l’exploit et toucher de plus en plus près mes limites dans des voies de plus en plus extrêmes. Je ressens aussi fort qu’à ce jeu, je gagnerai peut-être souvent, mais il suffira d' une fois…. Je décide de ne plus jouer à qui de moi ou la mort gagnera. Aujourd’hui, je peux seulement et réellement dire que je suis un passionné d’escalade. Je peux vivre mon sport dans le plaisir et la facilité sans rechercher de performance et de reconnaissance des autres, celle-ci n’étant jamais celle que j’attends. J’accepte enfin de voir ce que je suis, et je sais maintenant ce que je vaux. Ne pas être au sommet ou en quête de sommet ne signifie plus pour moi ne rien valoir.

Oui, je ne ferai jamais un 9a, car ma place et ma route ne se trouvent pas là. C’est être à sa place de manière juste qui amène la reconnaissance. Je sais maintenant au fond de moi qui je suis et que mon approche de la vie est la bonne. La reconnaissance devient alors la confirmation de ce que je suis déjà. Je sais maintenant que mon lien avec l’escalade réside dans la joie de partager avec les autres l’esprit de grimper sans reluisance et non dans la quête de partage des mêmes performances réalisées.

Bien à vous, merci de votre lecture

Un passionné chevronné

Un soir, comme à l’accoutumée, je passe prendre un verre à la salle Top Rock de Liège; j’y retrouve Jehanne, Jeff Roba et Nicolas Vergara.

kazali, Wadi Rum