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Pakistan - la grande traversée juillet - août 2006 (1)

Soumis par Mariamé Philippe le 7 August 2006

Ce sont deux des cinq glaciers majeurs du Karakorum. Il y a approximativement 120 km de marche tantôt sur la glace souvent crevassée et encombrée de pierres tantôt sur des sentiers plus ou moins bien tracés le long de leurs moraines. Une vingtaine de kilomètres sur la neige de part et d’autre du col doivent être parcourus encordés à cause du risque de crevasses cachées. C’est un trekking classique mais assez engagé et peu fréquenté qui se fait normalement en deux semaines. Il était en outre prévu de faire une halte de trois jours aux environs du Hispar La pour permettre l’ascension d’un petit sommet facile des environs : le Workman Peak(5.884m).

Nous devions faire le trajet entre Islamabad et Skardu en avion, mais en cette période de mousson, cette liaison est aléatoire et nous avons finalement voyagé en minibus. Cette solution a l’inconvénient de prendre deux jours et d’être fatigante (une bonne vingtaine d’heures de route au total) et n’est pas non plus exempte d’aléas parce que, surtout dans son premier tiers, la route est fréquemment bloquée (parfois pour quelques heures, parfois pour quelques jours …) par des chutes de pierres et des coulées de boue provoquées par les pluies de la mousson. Elle présente aussi quelques risques liés aux habitudes de conduite automobile de l’endroit dont quelques règles non écrites du code de la route local nous échappent sans doute. Cette solution a eu par contre l’avantage de nous faire parcourir la Karakorum Highway (KKH) dans les deux sens (et non pas seulement au retour à l’issue du trekking) ce qui vaut largement la peine tant les paysages le long de l’Indus et de ses eaux grises (couleur béton frais) et tumultueuses (spectaculairement par endroits) sont grandioses. De plus, le flot de véhicules de toutes sortes décorés à la mode pakistanaise et souvent largement surchargés de marchandises les plus diverses (des fruits et des légumes, des matériaux de construction, du carburant, mais aussi des buffles, des poules, etc …) est un spectacle varié et distrayant.
Les conséquences du tremblement de terre de 2005 dans la région sont encore bien visibles : il y a partout des camps de tentes et dans bien des villages, beaucoup de maisons sont encore en ruines tandis que d’autres sont en cours de réparation ou de reconstruction. Le béton semble utilisé assez largement même si ce n’est pas avec des standard occidentaux.

Le trajet entre Skardu (au confluent de l’Indus et de la rivière Shigar) et Askole se fait en Jeep par une route qui suit d’abord la rivière Shigar puis un des ses affluents, la rivière Braldu laquelle est alimentée essentiellement par les glaciers Biafo et Baltoro. Jusqu’à Shigar, la route est large et facile. Au delà, c’est une bonne piste jusqu’à l’entrée de la vallée de la Braldu proprement dite. A partir de là, elle devient progressivement plus étroite et malaisée. On change plusieurs fois de rive sur des ponts suspendus (parfois assez « élastiques » !). Nous nous arrêtons à Thungol (~2.900m) parce que l’effondrement d’un tronçon de la piste ne permet pas de poursuivre avec les véhicules jusqu’à Askole comme prévu. Nos tentes nous attendent dans un camping rudimentaire dans lequel nous découvrons avec étonnement une armée de porteurs (92 !). Karim notre sirdar nous présente le « staff » : son adjoint « Little » Karim (en fait son frère, spécialement compétent pour la partie montagne), les cuistots (cinq, dont plusieurs sont membres de la famille royale de Shigar !) ainsi que le chef porteur et son adjoint.

Le dimanche 16 juillet, c’est le vrai départ du trekking. Mais auparavant, le chef porteur procède à la pesée et à la répartition des charges pour les porteurs. Ce rituel prend pas mal de temps parce qu’il y a une quantité considérable de colis (dont assez marginalement nos bagages !).
Le cheminement entre Thungol et Askole se déroule sur une piste large et facile dans un cadre superbe. Nous arrivons en fin de matinée au lieu dit « Kesar Shagaran » au-delà d’Askole où nous campons. C’est une vaste aire plane sablonneuse au bord de la rivière Braldu au bout de laquelle on aperçoit l’extrémité chaotique du glacier Biafo. En fait, nous aurions du camper à Namla sur la rive gauche du glacier mais, comme nous sommes partis de Thungol au lieu de Askole, cela nous aurait fait une première étape un peu longue. Nous devrons rattraper le temps perdu le lendemain et dépasser Namla pour aller directement à Mango.

Le lendemain, nous franchissons bientôt un petit col et découvrons l’immense glacier tourmenté où la glace vive émerge ici et là de la couche de débris morainiques. La difficulté du terrain et la petite forme générale du groupe (en partie à cause de problèmes intestinaux) freinent notre avance au point que ce premier jour, la moyenne fut voisine de un kilomètre à l’heure. Nous arrivons à Namla (rive droite) en fin de matinée et décidons d’y camper en consommant un des trois jours prévus pour le Hispar La. Les deux jours suivants, nous remontons le glacier qui devient progressivement plus commode avec moins de crevasses et de pierres. Le temps est correct mais assez couvert. Nous campons à Mango (~3.715m sur la rive droite) après un passage à gué assez spectaculaire, puis à Baintha (~4.000m, sur la rive gauche).

Baintha est certainement un des meilleurs emplacements de camp de tout le trekking. Bien que situé pratiquement à 4.000m, l’endroit est verdoyant ; il y a beaucoup de fleurs et de buissons de saule. Vers la fin de la journée, le temps se dégage et, depuis la crête de la moraine qui domine le camp, la vue vers la rive droite du glacier (large à cet endroit de trois kilomètres environ) est fabuleuse. On profite classiquement du confort de l’endroit pour prendre un jour de « repos ». Malgré un temps un peu couvert, une dizaine de membres du groupe partent avec les deux Karim vers le Baintha Peak (~5.300m), un petit sommet « rando » qui domine le camp. Le but est à la fois d’améliorer l’acclimatation et de profiter de la vue mais pas forcément d’aller au sommet et chacun redescend quand il estime en avoir fait assez. La vue au sommet par beau temps doit être superbe (notamment vers le massif du Baintha Brakk - l’Ogre - qui culmine à 7.285m et des Latok). Les prairies alpines sont très fleuries malgré l’altitude (aconits, androsaces, gentianes, etc …) et il y a même quelques papillons (notamment une variété locale de l’apollon bien connu dans nos Alpes). Mais pas le moindre ibex par contre ; sans doute sont-ils décimés par le braconnage (on trouve des « trophées » à tous les emplacements de camp).

Le vendredi 21 juillet, il fait beau temps, ce qui nous permet d’apprécier le superbe paysage sur l’autre rive du glacier et nous reprenons notre cheminement. Au-delà de la moraine du glacier Biafo nous prenons pied sur une très large bande de glace assez unie qui permet une progression assez aisée malgré de nombreuses crevasses qu’il faut sauter ou contourner selon la configuration du terrain. Karim annonce brusquement qu’il a décidé d’aller à Karpogoro plutôt qu’à Marpogoro, l’étape prévue, pour faciliter l’étape du lendemain. C’est peut-être une bonne idée mais elle pose problème à plusieurs d’entre nous qui ne s’attendaient pas à une étape aussi longue même si elle est assez facile. En plus, l’équipe cuisine semble avoir mal compris les instructions de Karim et nous attend pour le lunch beaucoup plus loin sur le glacier que prévu (au-delà de Marpogoro) et nous ne la rejoignons que vers 14h00. Babeth subit à ce moment un sérieux malaise et doit s’allonger. Elle grelotte malgré des couvertures de survie et un sac de couchage et il s’avère nécessaire qu’elle campe sur place. Nous faisons redescendre aussi vite que possible du camp déjà installé à Karpogoro une tente et le matériel nécessaire pour que Babeth, Lambert et Régine décidément très sollicitée tout au long de ce trekking puissent camper sur le glacier.

Karpogoro (~4.600m) est sur une sorte de terrasse morainique sur la rive gauche des glaciers Sim Gang et Biafo juste à l’entrée du Snow Lake qui est une immense étendue glaciaire (~70km²) généralement enneigée formée par le confluent des glaciers Sim Gang et Lukpe Lawo qui forme le glacier Biafo. Les tentes sont montées parmi les pierres sur des emplacements pratiquement non préparés. Le lendemain, le temps est splendide. Babeth, Lambert et Régine arrivent au camp vers 10h00. Ce sera finalement un second jour de repos général qui sera pris sur les trois prévus à l’origine pour le Hispar La. Babeth et Lambert décident de renoncer et de redescendre à deux dès le lendemain. Ils seront accompagnés de cinq porteurs et de « Little » Karim et viendront à notre rencontre à Hispar avec les 4x4 qui doivent nous descendre dans la vallée Hunza vers Karimabad.

Le dimanche 23 juillet, le temps est au grand beau. Le groupe réduit à dix prend le départ vers le Hispar La après avoir salué Babeth et Lambert avec émotion. Après quelques centaines de mètres sur la glace vive, la neige apparaît et nous nous encordons en deux groupes. La couche de neige s’épaissit au fur et à mesure que nous progressons. Après une petite pause au « Hispar La Base Camp », nous montons au col en suivant un glacier enneigé facile à peine crevassé. Le paysage est tellement fabuleux qu’on ne sait où porter le regard ni par où commencer la photo ! En plein midi, la lumière est aveuglante. Finalement, nous franchissons le Hispar La (5.151m) à 14h30 et nous découvrons le camp installé à une centaine de mètres au-delà. Une matinée vraiment mémorable !

Le lendemain, lever à 3h30 pour les cinq candidats au Workman Peak (Jean-Pierre, Jean-Luc, Martine, Philippe Lecocq et moi-même), un petit sommet (5.885m) qui domine le col au nord. Il fait grand beau temps. Après le petit déjeuner, nous partons avec Karim et, on ne sait trop pourquoi, le chef des porteurs à qui il faut trouver des crampons à 4h00 du matin ! Malheureusement, il s’avère rapidement que Karim ne sait en fait pas où est le Workman Peak ni par quel chemin on atteint son sommet. Philippe Lecocq retourne au camp avec Karim et le chef porteur et les quatre autres partent se promener et se faire plaisir sur le glacier. Et chemin faisant, de crevasses merveilleuses en séracs magnifiques, nous parvenons au bas d’une belle pente enneigée où notre ami Jean-Pierre a la révélation : le Workman Peak (5.885m) est juste au-dessus de nos têtes. Nous montons sans tarder et parvenons à 5.655m sur une arête (à gauche du sommet) dont la partie finale rocheuse mène tout droit au sommet. Elle a l’air plutôt facile, mais nous n’avons qu’une corde de 30 mètres pour quatre, aucun matériel de varappe (sangle, coinceur, …) parce que c’était sensé être une course de neige facile et il est 10h15. Forcer le passage serait fort risqué principalement en raison de la neige qui, malgré l’altitude, commence à fondre tôt dans la journée dans les pentes qui nous attendent à la descente. Bref, nous irons au Workman Peak une autre fois et nous redescendons sagement au camp où nous arrivons à 12h00. Accessoirement, le voisin immédiat à l’est du Workman Peak (qui doit faire approximativement 6.000m mais qui curieusement n’est ni nommé ni coté sur la carte « suisse ») auquel il est relié par une arête facile semble être un objectif tout aussi faisable que le Workman Peak. Après le trekking, « Little » Karim m’a expliqué qu’il fallait en fait grimper vers l’arête à droite du sommet, la franchir et terminer l’ascension par les pentes enneigées de la face nord.

Le mardi 25 juillet nous entamons la descente vers Hispar vers 7h00 précédés par les porteurs répartis en quelques groupes compacts. Beaucoup ne sont pas vraiment encordés et tiennent simplement la corde à la main. La descente sur le glacier Hispar est absolument fabuleuse. Non seulement le temps est au grand beau, mais en plus, la lumière du matin est sublime et l’air d’une pureté magique. Le glacier qui s’écoule à notre droite entre le massif du Tahu Rutum et le Workman Peak vaut le détour à lui seul. Mais tout est si beau et si grand qu’on ne sait où donner de la tête (et de l’objectif …). Le glacier est bien couvert d’une neige encore dure à cette heure de sorte que la descente est agréable (et finalement plus facile que la montée côté Snow Lake). Après une petite pause au bas de la pente, nous traversons la moraine latérale droite du glacier que nous quittons pour progresser sur une piste caillouteuse mais relativement confortable (l’entraînement aide un peu !). La végétation réapparaît aussitôt. Nous arrivons vers midi au camp de Khani Basa (~4.540m) sur la rive gauche du glacier homonyme. Le site est grandiose.
La chaîne de montagnes (Balchhish Range) qui s’élève le long de la rive gauche du glacier (sud) comprend une douzaine de sommets enneigés qui avoisinent tous les 6.000m et forment une muraille blanche presque continue. Le massif qui borde la rive droite (nord) (Hispar Muztagh) est nettement plus important et plus complexe. Il comprend une vingtaine de sommets de plus de 7.000m (dont le Distaghil Sar et le Kanjut Sar qui culminent respectivement à 7.885 et 7.760m). Quatre grands glaciers (et quantité de plus petits) s’écoulent sur le versant sud de ce massif et rejoignent le glacier Hispar. Comme ce dernier est relativement plus étroit, plus tourmenté et plus encombré de pierres que le glacier Biafo, le cheminement sur ce versant se fait essentiellement à l’extérieur de la moraine latérale droite du glacier.

Durant les quatre jours suivants, nous cheminons sur un terrain extrêmement varié mais toujours grandiose. La traversée des quatre grands affluents du glacier Hispar permet d’en apprécier la taille à sa juste valeur et surtout celle de leurs moraines latérales ! En particulier, la moraine droite du glacier Pumari Chhish haute d’une centaine de mètres est incroyablement raide. Le cheminement se fait sur un sentier très étroit tracé dans un agglomérat friable de pierres et de sable où rien ne tient vraiment. Le plus étonnant, c’est qu’il y a des traces du passage récent de yacks (bouses et empreintes de sabots). Personne ne semble avoir envie d’en croiser un à cet endroit ! En dehors des zones glaciaires, le sentier serpente fréquemment dans de superbes pelouses alpines incroyablement fleuries. Il y a aussi quelques passages à gué plus ou moins sportifs.

Le samedi 29 juillet nous atteignons l’extrémité du glacier Hispar et nous descendons vers la rivière Hispar dont la violence est incroyable. Nous la franchissons sur un pont à câbles en assez bon état dont l’usage est payant pour les touristes (30 roupies) puis nous montons au village sous les regards d’une foule de gosses pour qui nous sommes l’attraction du jour (voire de la semaine !). Il y a partout des cultures en terrasses fortement irriguées (céréales et pommes de terre essentiellement). Le camping minuscule et dépourvu de toute infrastructure (mais cependant payant) est situé juste à côté d’un cimetière au bord d’un vallon très profond. A notre arrivée, il est (très) encombré de curieux et de porteurs. Babeth et Lambert arrivent vers 16h00 avec « Little » Karim. Ils apportent notamment de la « Hunza Water », une sorte d’alcool de fruits propre à la vallée de Hunza. Le dîner est animé et arrosé. Malheureusement, Marianne De Troyer chute et se blesse (fracture du poignet gauche plus quelques dégâts à l’épaule) en revenant de la tente toilette installée en contrebas du camp.

Le dimanche 30 juillet, nous descendons vers Karimabad dans cinq 4x4 pour nous et les cuistots et trois tracteurs agricoles avec remorque pour les bagages. La piste est le plus souvent très poussiéreuse et parfois délicate ; il y a des traces récentes d’éboulements du talus au bord de la piste. Le temps est beau et le cadre extraordinaire. En particulier, juste avant Nagar, le confluent de la rivière Hispar avec un affluent important rive droite (sans doute celui issu du Glacier Trivor) dans une gorge incroyablement encaissée vaut le détour. Plus loin, la piste passe tout près de l’extrémité du glacier Barpu d’où sort un torrent tumultueux qui conflue avec la rivière Hispar dans un fracas spectaculaire.
Nagar est un assez gros village qui semble situé dans une forêt d’abricotiers qui en cette saison sont chargés de fruits mûrs. Un peu partout, des abricots sèchent au soleil sur des claies de bois. Il y a aussi beaucoup de mûriers (mulberry trees) dont les fruits qui ressemblent à des framboises jaunes (à l’aspect et au goût) servent essentiellement à fabriquer la « Hunza water ».
Nous arrivons à l’hôtel à Karimabad (~2.325m) vers 11h00 (Hunza Embassy ****). La vue sur le Rakaposhi et le Diran depuis la terrasse est superbe mais un peu gâchée par une forte brume de chaleur. Après le dîner et une sieste, nous allons à plusieurs faire une petite promenade dans le bazar. Il n’y a que très peu de touristes étrangers et relativement peu de boutiques ouvertes qui ne proposent pas grand chose d’intéressant à part peut-être des tapis. En fait, le tourisme dans la région pourtant florissant jadis s’est proprement effondré après le 11 septembre 2001 et la plupart des hôtels de la ville sont pratiquement vides.
Nous rencontrons par hasard « Little » Karim dans sa boutique de matériel de montagne tout près de l’entrée du bazar et nous partons tous ensemble faire une sorte de tour de la ville jusqu’au pied du Fort Baltit, l’ancienne résidence fortifiée du Mir de Hunza.

Fin d’un trekking vraiment superbe dans un cadre sauvage et une ambiance très « haute montagne ». L’entreprise est cependant assez engagée essentiellement en raison de l’isolement, de l’altitude et de la difficulté du terrain. Mais l’effort en vaut largement la peine !

Philippe Mariamé

Participants : Régine Armbruster, Eddy Bynens, Marianne Coupatez, Marianne De Troyer, Jean-Pierre Devaux, Philippe Lecocq, Philippe Mariamé, Lambert Martin, Claire Neuray, Martine Pletinckx, Elisabeth Surny, Jean-Luc Thelen.

Le trekking qui nous a réuni consistait en la traversée du Hispar La (5.151m) en montant depuis Askole par le glacier Biafo et en redescendant vers Hispar par le glacier homonyme.