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Aventure et Exploration en Escalade par Sean Villanueva

Soumis par Villanueva Sean le 8 November 2008

....ne pas savoir si un passage est possible, ou si cette protection est suffisamment bonne pour stopper une chute, y aura t’il encore des protections possible plus haut, ne pas avoir de topo qui indique la direction à suivre, etc... Nous voilà au Yosemite, une des plus grandes mecques de l’escalade. A peine arrivé, nous sortons les jumelles pour chercher de nouvelles possibilités de ligne. Pourtant des voies existantes, il y en a en abondance ici, mais nos yeux ne cherchent que des lignes qui n’ont pas encore été touchées ou du moins qui n’ont pas encore été faites en libre. La raison? L’aventure de l’exploration!

Avec notre nouvelle vision, les possibilités au Yosemite apparaissent illimitées. « L’escalade en libre donne une nouvelle vie d’exploration à El Capitain » dixit Tommy Caldwell, le grimpeur qui a réalisé le plus de voies en libre (14 si je ne me trompe pas) sur ce monolithe de granit le plus connu au monde.

Imaginez Warren Harding il y a 50 ans (1958) pendant la première ascension de la voie « The Nose » (1000m). Imaginez la tension, le suspens qu’il a dû sentir pendant cette ascension qui lui a pris 47 jours sur 16 mois. La fissure à gauche ou la fente à droite? Est- ce que cette écaille va tenir?…
Actuellement, il est rare qu’il y ait moins que cinq cordées dans la voie. Le plupart des grimpeurs la font en quelques jours et certains même en 2h37min5sec (13 octobre 08 le nouveau record de vitesse de Yuji Hirayama et Hans Florine). Sans vouloir diminuer la performance de celui qui grimpe le Nose aujourd’hui, il est clair que le grimper n’est plus la même chose que lors de la première ascension en 1958. Ce n’est pas la même sensation. Mais en ouvrant une nouvelle voie en libre, même si celle-ci suit une voie d’artif, on peut retrouver cette sensation d’exploration. Voilà, je pense, ce que Tommy Caldwell voulait dire dans sa déclaration.

« The Secret Passage » par Nicolas Favresse

Sean et moi, venons de libérer une nouvelle voie sur El capitain!!!! Nous sommes descendu ce vendredi 10 octobre ’08 après 5 jours en paroi. Clairement c’est un de mes plus beaux exploits et une de mes expériences les plus intenses. Il me semble que cette nouvelle voie est l’aboutissement de toutes mes années d’expériences en escalade. La voie a testé mes capacités physiques et mentales jusqu’au bout, non seulement à cause des longueurs de hautes difficultés qui nous attendaient chaque jour mais aussi à la fatigue de hisser les sacs.

Pour laisser les voies artificielles dans leur état d’origine, nous avons dû grimper avec des protections parfois très mauvaises et très espacées. Mis à part le défi physique et mental, l’expérience de chercher une ligne en libre sur cette grande face était pour moi l’élément le plus fort. Il y avait tellement de parties qui semblaient impossible mais avec de l’optimisme, de la foi, et de la créativité, des solutions sont apparues. Il a vraiment fallu communiquer avec le rocher. Il y a tant de passages qui semblent impossibles avec une prise en moins.

L’idée d’essayer de libérer cette ligne m’est venue en décembre ‘06 quand j’ai grimpé « Zodiac » en artif (avec Jean-Loup Wertz). Je ne pouvais m’empêcher de regarder la ligne à droite comme poussé par mon instinct. La ligne est restée dans mes pensées et quand je suis arrivé mi-septembre au Yosemite avec Sean Villanueva, c’était vraiment quelque chose que j’avais envie d’aller voir. Avec lui, je savais que nous pourrions l’essayer dans un style fun : sans fixer de corde, sans jumar, pas de rappel, juste monter en cherchant un chemin de bas en haut et bien sûr en prenant la mandoline et les flûtes pour quelques bonnes jamming sessions.

Pour notre première exploration dans la ligne, nous sommes montés en style big wall juste pour voir si la possibilité de faire la ligne en libre existait. Cette partie du mur ayant été examinée sans succès en rappel par des grimpeurs très forts et expérimentés, mon esprit rationnel avait du mal. Mais mon instinct gardait une forte connexion avec cette ligne.

La première fois nous avons passé 4 jours dans la face en suivant la voie d’artif “Eagles Way” la plupart du temps. Quand une partie de la voie ne passait pas en libre nous analysions chaque possibilité de ce labyrinthe de prises, ce qui demandait parfois de faire de grands pendules. Jusqu'à deux longueurs du sommet tout semblait faisable en libre avec certaines longueurs très difficiles. Mais là, tellement proche du sommet, tous nos espoirs de libérer la ligne entière étaient anéantis par 4 m de rochers complètement lisses. Une fois en haut, nous avons déplacé notre corde sur le côté pour être sûr de ne pas rater d’autres possibilités, mais non, les 4 m de rocher lisse et impossible semblaient le chemin le plus facile.
A nouveau en bas dans la vallée je n’étais pas convaincu de vouloir retourner dans la voie. Pourquoi mettre tant d’effort pour une ligne qui ne serait pas entièrement en libre? Puis après une journée de repos, je me suis réveillé avec une forte envie d’y retourner. Je me suis dis, que ce serait chouette d’être là haut sur El cap en essayant de grimper un max de longueurs en libre tout en jouant sur nos instruments de musique.

Avant de repartir pour plusieurs jours, Sean et moi avons décidé de travailler les crux du bas en deux voyages d’une journée. Sans jamais fixer de corde. Puis nous sommes reparti avec 5 jours de nourriture en espérant en avoir assez pour explorer le haut du mur et enchaîner un max de longueurs. Après cinq jours en paroi nous sommes arrivé en dessous de la section de 4m de rocher lisse. Jusque là, j’avait réussi à enchaîner chaque longueurs, dont plusieurs très proches de mes limites. Au moment où je me préparais à tirer sur l’échelle de spits, j’ai aperçu un tout petit peu d’herbe plus bas à gauche, sortant d’un granit super lisse. Je suis descendu et j’ai découvert une fine fissure coupée au laser, impossible à voir sauf lorsqu’on est à la même hauteur. J’ai nettoyé la mousse et le « Passage secret » est apparu ! Nous avons appelé notre nouvelle voie «secret passage» après cette longueur cruciale grâce à laquelle cette voie est possible complètement en libre.

La voie louvoie sinue voyage entre deux voies d’artif établies (Eagles way et Bad to the Bone) avec quelques sections de nouveau terrain. C’est une voie extrêmement déversante de 15 longueurs d’escalade très soutenue (6a engagé, 6c, 4+, 6b, 7a+ engagé, 8a+ engagé, 7c+, 7c, 7b+, 8a+, 7b+ engagé, 7c+, 7c+, 7a engagé, 6c) . Nous avons ajouté un spit sur une face loin de la voie d’artif et sans possibilité de protections naturelles, et un spit à côté d’un rivet pour faire un relais. Le caractère de la voie est engagé et dangereux à certains endroits. Il y a une longueurs qui se protège sur skyhooks et copperheads, d’autres ont des mouvements difficiles loin au-dessus des dernières protections et il y a quelques sections effrayantes avec de gros blocs qui sonnent très creux.
Sean et moi avons commencé la voie en réversible. Plus haut, il y a des longueurs que Sean n’a pas réussi à enchaîner que j’ai donc fait en tête.

L’escalade nous a permis de prendre goût à ces éléments que sont l’aventure et l’exploration… L’inconnu est un facteur qui ajoute une dimension forte à l’escalade....