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Aube et crépuscule sur l'Arête du Beurre

Soumis par Freyens Benoît le 21 September 2008

En cette saison le soleil se couche vers 18h00 et nous savons que nous en avons pour toute la journée. Les ‘Blueys’ (en patois local) sont des canyons sablonneux qui s’étendent à l’Ouest de Sydney, dans une région montagneuse recouverte de forêt vierge, rivières exotiques et rochers « en pile d’assiette ». Mes compagnons, Ken et Keith, sont deux grimpeurs du cru qui arrivent à combiner leur hobby avec de prestigieuses carrières dans la recherche scientifique et le cabinet du premier ministre.

Notre objectif aujourd’hui est la très oubliée Margarine Ridge (prononcer « Mardjeurine »), une arrête de grès de 350 mètres de haut, située dans la Grose Valley, un décor préhistorique, dénué de tout signe de civilisation, pas même une route, bien typique des Blueys. L’escalade est cotée 13 en grade australien (IV+), se compose théoriquement de 10 longueurs, nous en ferons 12.. et se grimpe en technique traditionnelle avec tout l’attirail standard + prévoir de gros friends de type Camelot 4 et 5).

Sa récente ascension par Sir Chris Bonington, a quelque peu remis l’arrête à la mode enfin, façon de parler, l’arrête n’est probablement faite que quelques fois par an, et bien qu’aucun d’entre nous ne l’aie faite auparavant, nous avions obtenu suffisamment de détails par internet (le trip Bonington par exemple peut être consulté sur http://www.bonington.com).

Apres 45' sur des pistes aussi pittoresques que poussiéreuses, nous laissons notre Subaru Outback et entamons la descente vers le pied de la voie, qui d’abord suit le chemin de retour du canyon Butterbox. La région semble stigmatisée par les noms huileux, un des canyons difficiles de la région que nous avions fait en mars de cette année, puis la trace se perd dans la forêt. Il nous faut un certain temps pour repérer le point de départ de l’arrête qui n’est indiqué que par un petit carré de 4 cm2 taillé dans le rocher et se situe sur les pentes à environ 200 mètres au dessus du fond de la vallée.

Vers 8h30 nous attaquons la première longueur, une traversée peu commode en IV+ où les deux gros Cams, les friends 4 et 5, nous sont déjà fort utiles. Comme souvent je regrette déjà de ne pas avoir un angle plus large à mon appareil, les photos ne donnent pas grand-chose. La longueur suivante est une jolie dalle de grès que Keith mène rondement. L’ambiance se dessine déjà et les grands horizons apparaissent, mais la journée sera clairement beaucoup plus chaude que les 18 degrés annoncés par la météo. Rebelote de IV+ et traversées sur la troisième longueur.

A la quatrième longueur nous nous acharnons a récupérer un Cam rouillé qui apparaît coincé au fond d’une fissure à gauche, vu le prix de ces engins métalliques nous avons une pensée émue pour celui qui l’y a laissé. Peine perdue, le Cam meurt mais ne se rend pas, et la bagarre nous arrache peau et sang sur les doigts. Pathétisme prémonitoire? Longueur suivante, 58 mètres de dalles « pile d’assiette » d’une traite et ça en fait au moins 30 que je n’ai plus trouvé de « pro », pas de fissures, pas de trous, ni de colonnades, suis-je sur la bonne route ? Dans mon désarroi je zèle à mon tour dans l’« overcamming ». Je plante le Cam entre deux rides de grès, mais je calcule mal et il reste en boule, ne se déployant pas. Ni Keith ni Ken n’arriverons à le récupérer quand viendra leur tour de monter. Quelle bourde; 130 dollars abandonnés au grès, sans parler de la pollution du rocher, des doubles points de pénalité sur mon permis de grimper et beaucoup de kudos perdus auprès de mes compagnons jusque là confiant en ma légendaire dextérité. Mais comme le disait déjà Zoroastre, il y a pires choses dans la vie du grimpeur.

Sixièmes et septièmes longueur vers 2h30 de l’après-midi (n’avons-nous pas trop trainé à déjeuner sur cette vire?), 55 mètres de IV+ soutenu dans un dièdre jaune/rouge magnifique. La qualité du rocher est jusqu’ici irréprochable pour une bande de falaise réputée pour son « choss ». La soif commence à faire mal, 29 degrés c’est beaucoup pour Septembre. De plus, nous sommes en exposition nord-ouest depuis la deuxième longueur (aux Antipodes le nord est le versant constamment ensoleillé). Le soleil nous crame épaules et mollets, les pieds brulent dans les chaussons, et nos provisions d’eau, calculées sur dix degrés en moins, sont déjà finies. Huitième longueur grandiose sur une raide et très fine arrête, très expo mais beaucoup de possibilités de placement (très dépaysant en ces temps de crise financière). La Grose river miroite au soleil très loin sous nos pieds, et nos gorges desséchées nous rappellent cruellement qu’un pic-nic au bord de ces piscines naturelles aurait également fait un bon plan pour la journée.

La dixième longueur est une cheminée de 30m. dont on sort à mi-hauteur pour filer 6-7 mètres sur la face à droite pour retourner ensuite établir le relais dans une grotte directement à l’aplomb de la cheminée. Nos notes téléchargées de www.sydneyrockies.org.au indiquent (NDR - en anglais dans le texte) :

« crawl back left to the belay cave (yuck!) [sic]. Ridiculous rope drag…straight up the chimney is possible but bloody desperate! Very poor belay off a single small thread in choss at the back of the cave…exercise extreme care on this pitch, since a fall could blow the belay ».

Perspective absolument ravissante…avec la soif ça fait un petit temps qu’on ne se bouscule plus beaucoup tous les trois pour mener les longueurs mais où va-t-on si l’on doit commencer à trembler en second…et la nuit sera là dans moins d’une heure. Je place un « wire » et un coinceur dans les 6 premiers mètres et puis de nouveau plus rien. Comme promis, après la sortie de la cheminée le « drag » de la corde devient franchement pénible et j’arrive finalement dans la grotte tirant ma corde tel un pénitent sa croix, mon seul et unique placement intermédiaire (sur deux fines aspérités) ayant depuis longtemps rejoint K&K en contrebas (pffft !).

L’unique point d’ancrage dans la grotte est une colonnade de grès pourri, épaisse de 2-3cm, les avertissements du site web prennent subitement toute leur signification. Il y a bien des fissures 4-5 mètres plus haut mais bonne chance pour les atteindre avec le rope-drag. Pour le moral, j’enfouis aussi un Cam 5 au sol, entre sable et rocher – mais pas de quoi arrêter la chute d’une fourmi. Quand Ken me rejoins il est 18.00. Dans la pénombre je distingue encore tout juste le début de la longueur suivante sur une dalle raide à gauche, 300 m. de plongeon en dessous, et bien sûr les moustiques débarquent en force.

« Are we in for a night in the cave, mate? - Hmm…nah! ». Les deux longueurs restantes sont plus faciles que le reste mais encore faut-il trouver le cheminement dans le noir. Ken va mener la longueur suivante (notre onzième) et Keith le rejoindra et le dépassera pour équiper la dernière longueur à la frontale, et je me débrouillerai plus tard pour les rejoindre dans le noir. Ils disparaissent en une fraction de seconde, conscients qu’il faut profiter des dernières lueurs. Je reste dans la grotte environ ¾ h. face à l’abîme noir et aux derniers bruits de la forêt qui s’endort tout en bas. Je ne m’inquiète guère, ils trouveront bien la sortie mais j’ai depuis réalisé que la pile de ma frontale s’est vidée dans mon sac (j’ai dù mal l’éteindre ce matin), qu’avec la nuit la grotte est devenue sinistre, et que les moustiques ne se contenteront pas d’un peu de jus, ils veulent la peau et les os aussi. Enfin une secousse sur la corde, off à tâtons sur la dalle de gauche, ambiance spéléo, j’agrippe tout ce qui me tombe sous la main, objectif la lampe de Ken 20-30 mètres en haut à droite, 2-3 mots au relais, seul dans le noir à nouveau, signal, un bombement rocheux, une rampe pleine de sable, quelques dalles et nous voila tous au sommet, hilares et complètement déshydratés. Bien plus qu’une étonnante voie de bon rocher dans un univers instable, vertical et croulant, Margarine Ridge c’est avant tout une spectaculaire aventure entre amis (et une bonne affaire pour les amateurs de matos bon marché).

Par Benoît Freyens, avec Kenneth Baldwin et Keith Scott

Photos: second placement dans la cheminée - 10e longueur
quittant le 5ème relais. La Grose Valley
Ken sur la fine arrête – 8ème longueur

Dimanche 21 Septembre 2008, réveil nocturne vers 4h30 dans le lodge à Katoomba, capitale officieuse et très ‘sixties’ des Blue Mountains.