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Gurla Mandata 7760 m Première pour un quatuor belge à l'ouest du Tibet

Soumis par Membre Cabbrabant le 28 July 2005

Pour « Par Monts et par vaux », les auteurs vous livrent un récit plus intimiste pour vous faire partager les grands moments de cette aventure au bout du bout du monde.

UN PROJET
L’ aventure commence un soir où Lambert nous montre une revue de 1999 retraçant la première française au sommet d'une montagne lointaine et inconnue de tous: le GURLA MANDATA, situé à l’ouest du Tibet, dans la région sacrée du mont Kaïlash.
Nous sommes quatre, Lambert, Yves, Guy et Edouard autour de la table, à en découvrir les images et les commentaires.
Projet d’envergure, mais aussi fameux défi à relever. Le plaisir d’envisager une nouvelle aventure, une certaine détermination et le soutien de la section feront le reste. Le NAYMONA NYI (son nom tibétain), qui culmine à 7760 m, n’a été foulé que sept ou huit fois.
L’agence népalaise Mandala, avec laquelle nous avons organisé deux trekking peaks, le Paldor et le Pisang Peak, est choisie pour son sérieux.
Malgré la proposition faite à un bon nombre d’alpinistes, nous restons quatre au moment du départ. Vu le petit nombre, nous engageons en dernière minute un second sherpa d’altitude.
LA TRAVERSEE DU HAUT PLATEAU DU TIBET
Le 24 mai 2005, nous embarquons à Roissy-Charles de Gaule, emportant 120 kg de bagages. Auparavant, 240 kg de fret ont déjà été envoyés, et c’est avec joie que nous retrouvons à Katmandu nos amis népalais du Paldor et du Pisang.
Dès le 27 mai, le transfert de Katmandu vers la frontière se fait en bus confortable par la "route de l’amitié", suivi de quatre jours de pistes en jeep 4x4, direction plein ouest sur le plateau tibétain, vers les sources du Brahmapoutre, le lac Manasarovar et la montagne sacrée, le mont Kaïlash.
Nous connaîtrons lodges obscurs, ensablements, pluies et maux de têtes car la montée en altitude se fait le premier jour de 2200 m à 4900 m. Nous traverserons de superbes déserts de rocailles et de sable, voyant défiler sur notre gauche, jour après jour, des géants de l’Himalaya, des lacs d’un bleu profond et des cieux chavirés, avant de nous poser au BCP (base camp parking) à 4600 m.
CAMP DE BASE DU GURLA MANDATA 5550m
le 4 juin, au départ du BCP, un dénivelé de 1000m sous la tempête, nous amène à 5550 m pour établir le Camp de Base Avancé (ABC) au pied d’un énorme glacier défendu par d’immenses pèlerins de glace. Des yacks y ont transporté le matériel. La tente dôme de 25m²nous servira de mess et de refuge dans ce milieu hostile. Le téléphone satellite, testé à Katmandu, a bien du mal à capter le réseau, tant la vallée est étroite et nous avons compris ce jour-là, notre isolement, à 800 km de la frontière népalaise, sans moyen de secours, si ce n'est s’en remettre aux dieux à travers la Puja - cérémonie bouddhiste avant d’aborder la montagne -, à laquelle Pasang nous convie; les drapeaux à prières ont été bénis dans un monastère et des offrandes de riz, fleurs et encens sont faites aux divinités de la montagne.
CAMP 1 6300m
Personne n’est plus vraiment malade et nous sommes maintenant bien acclimatés. Pasang organise l’équipement des camps d’altitude et dès le 6 juin les portages commencent. Le cheminement se fait le long du glacier par un pierrier difficile et instable, épuisant tant il est chaotique. Edouard qui manque de souffle, doit redescendre. Un premier dépôt est établi à 6050 m et le couloir à 45° qui mène au camp 1 est équipé de cordes fixes qui facilitent la progression. Le 7 juin, repos; mais ce jour-là, le vent s'est tellement déchaîné qu’il emporte la tente dôme à plus de 500 mètres. Tous nos équipements sont éparpillés, les malles sont renversées, béantes, le téléphone aussi en a pris un coup. Tous se mobilisent pour rassembler le matériel et il faudra quatre heures de travail acharné à nos « Mac Gyver » improvisés pour réparer et restaurer leur refuge, indispensable à la survie. Deux cordes d’escalades sont sacrifiées pour l’arrimer au sol.
Dès le lendemain, malgré des conditions climatiques médiocres, les portages reprennent et le camp 1 est installé au droit d’un petit col entre la fin de la moraine et le glacier supérieur. La vue sur l’impressionnante face Nord est grandiose.
CAMP 2 6900m
Le 10 juin, Pasang, Guy, Yves et Lambert montent bivouaquer au camp 1 (6300m). En altitude il est impératif de boire et la tâche principale est de faire fondre de la glace pour s’hydrater et cuisiner, les réchauds à gaz fonctionnent bien, une fois qu’on sait les allumer.
Le 11 juin, malgré un ciel gris et 10 cm de neige fraîche, encordés, nous attaquons le glacier supérieur pour tracer un itinéraire à travers les nombreuses crevasses. Les plus importantes sont équipées de cordes fixes ainsi qu’un passage raide entre les séracs. La route vers le camp 2 est ouverte et à 6600m nous déposons le matériel avant de redescendre vers le camp de base. Au loin la vue rejoint le mont Kaïlash et le lac Manasarovar, 2000 mètres plus bas.
Un jour de repos est bien nécessaire pour reprendre des forces et préparer la tentative vers le sommet, et ce n’est pas sans émotion que nous obtenons un contact par téléphone satellite avec nos épouses et compagnes…

LE SOMMET 7760m

Le 13 juin, Pasang et Paldé sont partis à l’aube pour le camp 1. Guy, Yves et Lambert les suivent 2 heures plus tard, concentrés et conscients de l’effort à fournir. Lambert, qui ne parvient pas à suivre le rythme de ses compagnons, décide de redescendre au camp de base.
Le 14 juin, la météo est mauvaise, l’équipe est bloquée au camp 1, le camp de base l’ignore car la radio ne « passe » pas.
Le 15 juin, Paldé, malade doit redescendre.
Guy raconte:
« Make water…we go ! » Dès 06h00, c’est par ces mots que Pasang donne le signal de départ du camp 1. Encordés à trois sur ce glacier énorme ! Le départ est toujours une épreuve. Le vent est tombé, il fait grand bleu. Les couleurs du glacier sont magnifiques. Une fine couche de neige recouvre la glace. Les crevasses sont passées ou contournées. Après trois heures de progression, nous faisons un break à 6600 m. Peu de mots échangés mais un regard aigu sur ce qui nous entoure : Cette énorme pente de glace et notre sommet qui reste invisible, à cause de la perspective …instants intenses et images inoubliables. Encore deux heures de marche pour arriver au dépôt du Camp 2 à 6900 m. Nous creusons les plates-formes pour nos deux tentes. Trois pelletées, respirer, deux pelletées, récupérer. Pasang nous montre comment arrimer les tendeurs avec de petites croix faites de deux morceaux de bambou fichés dans la neige , « very good systems ». Le vent se lève, il faut être trois pour monter chaque tente.
Ensuite il faut «faire» de l’eau. Une heure plus tard, nous avons notre précieux liquide. «Faire» de l’eau devient une activité essentielle à la survie. Ce soir, minute soupe, lyophilisé « hachis Parmentier », thé et comme dessert, un petit morceau de chocolat. Il faut vraiment se forcer à manger. Procurer des calories à nos corps est indispensable pour éviter l’épuisement et la descente obligatoire.
La nuit, je dors plus ou moins bien trois heures, écrasé par la fatigue. Puis le temps passe très lentement entre somnolence, rêves et cauchemars à répétition.
16 juin au camp2 Nous voyons arriver le jour avec plaisir mais c’est sans compter les caprices de la météo : « no start, too much windy » nous déclare Pasang depuis sa tente. En effet, cela souffle fort au point de plier les arceaux de la tente qu’il faut maintenir à la main. Le temps passe lentement …eau…sieste…thé… En début d’après-midi, la force du vent semble faiblir mais la température à l’intérieur de l’abri monte sans cesse pour atteindre les 36°C. La chaleur, l’inactivité, le manque d’oxygène, le manque de sommeil pèsent très fort sur nos organismes et notre moral. Demain, soit on tente l’ascension soit on redescend et c’est la fin de l’expédition. Souper, encore se forcer, lentement, à absorber la nourriture. On se prépare pour la deuxième nuit au camp 2. « Tomorrow, we start, five o’clock, Chinese time, OK ?» OK répondons-nous en chœur à travers la toile. Ainsi les dés sont jetés, nous allons tenter le sommet et nous n’aurons qu’une chance.
17 juin le sommet 05h00, nous faisons de l’eau. Thermos de thé et barres céréales sont dans le sac. Un dernier check : gants, passe-montagne, jumar. Nous voilà partis à la pointe du jour. Bon dieu, que c’est beau ! Pasang, Yves et moi dans cette immensité immaculée…La marche est lente mais continue, uniquement interrompue au passage des crevasses. Nous remontons une grande selle glacière. Je compte mes pas, un vieux truc acquis à l’armée pour trouver un rythme. 1,2 –2,2 – 3,2 …7,2 – 8,2 arrêt ! j’arrive à enchaîner 15 doubles pas entre chaque arrêt. Exploit risible quand on voit le chemin qui reste à parcourir. Sur notre droite, une grande muraille qu’on longe à n’en plus finir. J’ai l’impression d’aller au bout du monde. « En altitude, il faut d’abord être un animal sauvage et ensuite un athlète. C’est la seule activité sportive où il faut savoir survivre ». Les séries de 15 pas se réduisent à 10. Une gorgée de thé, une demi barre partagée. Notre sherpa s’arrête au pied d’un couloir de neige. Les cordes sont sorties des sacs et il part en premier les installer. La pente de neige est de +/-50° et nous passons la rimaye, surmontant le dernier obstacle avant le sommet. Il n’est plus question d’enchaîner des séries de pas mais bien d’en faire deux sans s’arrêter ni suffoquer. Il commence à neiger doucement. Il nous faut encore deux heures pour franchir les 100 derniers mètres après la rimaye (Yves peut dire pourquoi) … et le sommet est là. Victoire, nous y sommes!
Thé, photos, restes de barres céréales, et Pasang nous presse pour la descente car le brouillard arrive. Nous utilisons les cordes fixes pour descendre en rappel et nous nous retrouvons sur le glacier. La descente continue lorsque le brouillard se transforme en « white out ». Heureusement, nous sommes encordés et parvenons à nous rejoindre, mais nous avons perdu la trace. Pasang s’accroupit, tend la main vers la neige et chante des mantras entrecoupés de sifflements. Il pivote lentement et recommence ses incantations… le temps passe et une trouée dans cette ouate immaculée apparaît. Notre sherpa se lève et retrouve le chemin. C’est maintenant la nuit depuis un bon moment. Le ciel est étoilé et un croissant de lune brille. Yves passe devant et nous guide dans un environnement superbe et grandiose. Il est minuit lorsque nous pénétrons dans nos abris de toile. Faire de l’eau, se réhydrater et s’écrouler…Je crois que c’est ma meilleure nuit sur ce caillou immense. (fin du récit)

18 Juin au camp de base
Nuit de toutes les angoisses où personne ne dort. A l’aube cela fait 38h que nous n’avons plus eu de contact avec l’équipe de pointe. La journée précédente s'est écoulée en vain à fixer la montagne avec les jumelles en espérant apercevoir un signe de vie. Palde et Dale viennent de partir au camp 1 « pour aller voir », lorsque le contact avec le camp 2 est rétabli : « Nous avons été au sommet hier vers 17h30’ et nous descendons ce matin ».

Joie et soulagement de les savoir sains et saufs; et ils nous reviennent victorieux! Le moral remonte à 100%. et nous partons à la rencontre de nos « summiters ». Vers 6000 m, nous les retrouvons le long du glacier, marqués mais heureux, ils tiennent à peine debout. Après les embrassades, félicitations, et photos pour fixer les regards, ils racontent leur long cheminement vers le sommet. Nous terminons tous ensemble la descente, moment de grâce qui marque le plaisir de la victoire et la fin d’une aventure qui se termine bien. Shandra, le cuisinier, nous accueille avec le traditionnel "jus d'orange".
Au camp de base, nous avons tous trinqué à la victoire de l’équipe. Seule ombre au tableau : impossible de faire partager notre joie avec la Belgique, la batterie a rendu l’âme, elle ne charge plus !!

LE RETOUR EN FANFARE
Les yackmen sont venus pour reprendre le matériel et après un dernier regard sur les pénitents de glace, gardiens de la montagne, nous quittons le domaine des dieux pour retrouver 1000m plus bas, le camp de base parking, notre officier de liaison chinois et les véhicules.
Mais auparavant, dans la descente, grâce à une batterie provisoire, nous sommes parvenus à contacter nos familles par téléphone, pour les rassurer.
Trois jours de pistes, avec des images plein les yeux, une sérénité bienfaisante et l’envie de rejoindre les nôtres au plus vite. Nous serons contraints de rouler 15 heures d’affilée pour sortir d’une province contaminée par une maladie contagieuse dont nous ignorons tout.
Le retour à Katmandu est festif, nous y sommes choyés par nos sherpas et Bhim, le directeur de l’agence. Au cours de notre périple, nous avons pu apprécier leur professionnalisme non dénué de gentillesse, dont nous les remercions.
Le 27 juin, nous quittons Katmandu et 24h plus tard nous retrouvons avec beaucoup d’émotions nos épouses et compagnes à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaule à Paris.
Le soir dans les jardins de l’avenue Wiener, une centaine d’amis sont venus fêter notre retour, ultime surprise, en fanfare : celle de la Galafronie…qui partagera avec nous les joies d'un BBQ.

La Bande des quatre

Dans « Ardennes et Alpes », vous avez pu lire un article, avec les renseignements pratiques et techniques sur l’expédition de la section au Gurla Mandata.

Tibet, gurla Mandata