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Tchadar, Jumlam, 2 chemins d'hivers au Zanskar (1)

Soumis par Membre Cabbrabant le mer, 22/02/2006 - 00:00

Pendant l’hiver, les cols permettant d’y accéder sont bloqués par la neige, et le Zanskar est pour ainsi dire coupé du monde. Sauf pendant quelques semaines, lorsque gèle la rivière Zanskar au plus profond de l’hiver. Ce chemin de glace – le Tchadar – est un itinéraire précaire, d’une beauté minérale à couper le souffle.
Le chemin du Jumlam est une autre voie d’accès livrée aux caprices météorologiques. Il emprunte la vallée de la Markha et deux cols d’altitude avant de redescendre sur les premiers villages du Zanskar.

Inédit et ambitieux, le projet de François Promel était de gagner le Zanskar par le chemin du Jumlam et de le quitter par le Tchadar. Toutefois, des chutes de neige importantes dans la région de la Markha ont incité Sonam, notre guide, à modifier quelque peu notre itinéraire pour augmenter nos chances. Nous allons donc rejoindre le Jumlam à Tiled Sumdo en remontant la vallée de la Khurna. A la fonte des neiges, cette rivière devient torrent et balaye la vallée. C’est donc un itinéraire vierge, sauvage et préservé, dont nous aurons la primeur…

Le chemin du Jumlam est une autre voie d’accès livrée aux caprices météorologiques. Il emprunte la vallée de la Markha et deux cols d’altitude avant de redescendre sur les premiers villages du Zanskar.

1re partie : mercredi 8 au mardi 14 février 2006 : Chilling – Zangla, rivière Khurna et chemin du Jumlam.
La glace, enfin. Après trois journées d’acclimatation et de visites de monastères (Leh et environs, -6° et 3.700 m), l’envie de marcher est palpable. Nos appréhensions et nos attentes vont enfin être confrontées à la réalité. L’heure du trekking a sonné ! Nous chaussons les Sorel ou les grosses, sortons les bâtons – ou simplement les mains des poches – pour parer à toute culbute. Les premiers bains de pied (André), les premiers envols (François) et les premières frayeurs (lorsque cède la glace sous les pas de Jean-Michel) ne se feront pas attendre.

Les porteurs ont déposé leur paquetage sur des claies qu’ils traînent derrière eux : quatre bouts de bois, une ficelle et deux tubes de caoutchouc noir pour les patins. Ils ont « le pas Tchadar » et patinent gaiement. Difficile de savoir ce qui leur passe par la tête. Ce soir en tout cas, ils feront la fête : des grottes, une météo clémente et de grands feux de joie.

La vallée de la Khurna, affluent du Zanskar, nous offre une grande variété de reliefs et de terrains : tantôt large et coupée de méandres que nous traversons à gué, les pieds et les mollets transis de froid dans nos sandalettes de plage, tantôt étroite et barrée de rochers où chercher l’itinéraire le plus sûr n’est en rien évident. Couverts de neige, les blocs glissent comme des toboggans : André parti bille en tête vers une énorme marmite glaciale est rattrapé au vol par Catherine, qui glissera quelques mètres plus loin. Mes fesses tâteront également de la glace deux minutes plus tard et un porteur prendra même la température de l’eau : tous trouveront cela très amusant.

Guide, cuisiniers et porteurs
Notre guide a longuement préparé notre voyage. Pendant l’été, Sonam a fait le tour des villages pour recruter nos porteurs et cuisiniers et effectuer des dépôts de nourriture. Les villageois zanskaris vivent en effet de leurs récoltes et de leurs bétail : ils n’ont quasiment rien à vendre et le commerce est inexistant. La situation est différente à Padum, chef-lieu du Zanskar, relié à Kargil durant l’été par une piste de 232 kilomètres.

Adultes et d’origines modestes, nos porteurs parlent le ladakhi et l’hindi – les enfants qui vont à l’école apprennent également l’anglais. Ils sont prévenants à notre égard et nous essayons de leur rendre la pareille : nous partageons le thé, les biscuits, les en-cas et pour Marc, les bâtons de marche. De temps en temps, Jean-Michel les égaie aussi d’un petit tour de magie. Tous les matins, une loterie est organisée pour le portage : les porteurs reçoivent ainsi chaque jour un paquetage différent de la veille.
Extrait du journal d’André, lundi 13 février

Levé à 6h30 dans le froid intense et le vent. Tente repliée. Départ en raquettes. Jamais marché avec ce genre d’engins. Les débuts dans la neige profonde sont éreintants. Il neige abondamment et le vent souffle en rafales dans des défilés étroits. L’altitude m’essouffle et ma bronchite s’intensifie.

Arrivé à 12 h sous le col pour le lunch, nouilles à satiété. Une heure de pause et ça repart en raquettes (commence à m’y faire). La pente s’accentue et vers 15 heures enfin, arrivée au col Charchar La sous le soleil. Les porteurs nous font la fête, François et Sonam accrochent au stupa du col des drapeaux de prières qui claquent au vent.

Altitude selon Marc : 5.132 m. Altitude selon Jean-Michel : 4.970 m.

Nous descendons dans l’euphorie l’autre versant, abrupt et dangereux. Prends des gamelles. Nous avalons 1.200 mètres de dénivelée jusqu’au campement. Il fait très froid, -10°C. Nous préparons le terrain Marinus et moi pour monter la tente : nous sommes frigorifiés. La nuit est claire et la fin de nuit très froide (-15°C). Au matin, les chaussons sont en bois…
Les falaises démesurées, le chuintement du torrent sous la glace, les empreintes de léopards des neiges… Le ravissement et la fatigue nous gagnent. Car nous prenons de l’altitude et la couche de neige s’épaissit : il est temps de sortir les raquettes. Nous montons le camp de base avant le col à Chubchak, large cuvette balayée par le vent à 4.600 mètres environ. Malgré la neige, le thermomètre plonge. Une bronchite, quelques migraines d’altitude : nous allons passer une mauvaise nuit, mais Yves a résolu l’énigme du téléphone satellite : ça marche vraiment mieux quand l’antenne est bien fixée sur l’appareil ! Ce soir-là, il obtient une première communication avec Marthe, sa compagne.

2e partie : mardi 14 au mercredi 22 février : Zangla – Hanamur : vallée du Zanskar.
Le Jumlam nous dépose au pied de la forteresse des rois de Zangla, vieil édifice à demi écroulé. Du haut de ce nid d’aigle, nous contemplons la vallée et notre premier village en terre zanskarie : Zangla, blotti au bout d’un alignement de chortens. Les chèvres pashmina et les enfants nous accueillent, intrigués. Bien vite, ces derniers s’enhardissent à nous demander des bonbons : « kaka », et des photos : rien ne les excite plus que de se reconnaître sur le minuscule écran de nos appareils numériques. Quinze petits bonnets crasseux qui se bousculent, qui piaillent et rigolent : c’est le bonheur !

Aujourd’hui et demain, nous logerons chez l’habitant. Les demeures zanskaries sont vastes et rectangulaires, faites de briques crues et de bois de peuplier pour la charpente et le toit. En hiver, la famille se retranche dans la pièce la plus chaude, habituellement la cuisine au rez-de-chaussée : une pièce centrale sans fenêtre, entourée d’étables. Nous investissons les pièces d’été, à l’étage : lumineuses, pauvrement meublées de quelques tapis et tables basses. Pour y accéder, nous traversons la cour où des mangeoires sont pratiquées dans les murs pour les repas du yack, des dzos (croisement du yack et de la vache), des ânes et des chèvres. Les petits de l’année prennent le soleil sur le toit, où l’on entrepose et fait sécher le fourrage et le bois. Cet endroit est pour eux la meilleure protection.
Le cook et ses aides font des miracles tout au long du voyage. Les déjeuners se suivent et ne se ressemblent pas : crêpes, pain perdu, blinis, porridge, céréales… Nous avons compté jusqu’à sept plats pour le repas du soir (viande, légumes, pâtes/riz et lentilles), potage compris. Les nouilles chaudes sont toujours au rendez-vous à midi. Nous nous étions préparés au pire (tsampa à toutes les sauces) et Stanzi nous offre le meilleur : nos estomacs rassasiés – et nos cœurs réchauffés – lui doivent une fière chandelle.

Tinle, notre « maître d’hôtel », nous apporte le thé du matin dans la tente. Le soir, c’est lui qui dirige le rituel « mains propres » avant le repas, avec savon, eau fraîche et serviette. Chez l’habitant, il veille à notre confort et alimente le poêle en combustible : bois, racines ou bouses de yack arrosées de kérosène.

Nous visitons le couvent de Zangla, où chaque nonne s’affaire à déblayer du toit de sa maison la neige accumulée. La plus vénérable a besoin d’aide : l’excuse est imparable et j’échappe ainsi à la visite culturelle. Nous découvrons le thé salé au beurre et oublions bien vite cette expérience dans une bataille de boules de neige contre les nonnettes. Le soir, nous buvons du tchang (bière d’orge légère, sorte de panaché à l’arrière-goût fermenté) en applaudissant une démonstration de danses et de chants folkloriques improvisés par les filles du village, coiffées chacune du superbe perak de leur mère.

Le Zanskar est un ancien petit royaume du Nord de l’Inde, perché à 4.000 mètres d’altitude entre la chaîne de l’Himalaya et la vallée de l’Indus.