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île de la Réunion: l'arête des trois Salazes

Soumis par Bivoit Pierre le 13 July 2010

Reprenons :
- Le Col du Taïbit à 2080 m sépare le Cirque de Cilaos de celui de Mafate. Il se gravit sans difficulté par un sentier ancestral que tracèrent les premiers colons. Inutile de préciser que les mâles qui l’empruntent ne courent aucun risque! Nous l’avons essayé pour vous.
- Le sentier Cap Bouteille n’aboutit pas dans un estaminet (qui a dit « hélas » ?), mais au pied d’une source d’eau claire dans la forêt primaire où débute l’ascension de la falaise qui conduit à :
- L’Arête Des Trois Salazes d’où surgissent trois roches verticales telles des menhirs bretons (ou des obélisques égyptiens, comme on voudra…). Admettons que Lambert, très inspiré par leur élancement, n’a pas tout à fait tort quand il parle des « Trois Salaces » !

Un peu de sérieux, maintenant puisqu’il s’agit de décrire une belle ascension un peu difficile, à la portée des bons randonneurs de passage à l’île Bourbon.

Première règle:
Le temps, sous les tropiques a tendance à se gâter passé midi, c’est donc très tôt qu’il faut être à pied d’oeuvre.

Démarrant à 1250m, le sentier du Taïbit s’élève rapidement dans la forêt semi sèche plantée de Nates Coudines (Syderoxylon borbonicus) et de bois de gaulettes (Doratoxylon appelatum). Gardons pour un prochain article cet intermède botanique sauf à reconnaître soudain des chênes, marronniers, même des pruniers, autant d’anachronismes dans le paysage où les filaos ont tendance à dominer. Ce sont les derniers vestiges, avec quelques murets de pierre, d’une époque difficile où des hommes, petits blancs ou esclaves marrons tentaient de s’établir en pleine brousse.

Pas besoin de carte, car un panneau indique à 1700m, le Cap Bouteille. Nous cheminons sur un vaste plateau dans l’ombre d’une longue falaise que nous chevaucherons tout à l’heure. Le décor a bien changé, car il pleut beaucoup à cette altitude, témoins les filaments de lichens, la barbe de saint Antoine, qui couvrent les arbres d’une épaisse chevelure verte. Quelques pierriers glissants ralentissent notre progression et un gros bloc, autant dire un immeuble de basalte retient Lambert qui trace déjà les premières voies d’une école d’escalade. Pendant qu’il imagine sa progression laborieuse sur le rocher, Pierre va d’une orchidée à l’autre et de découverte en découverte. Heureusement, l’équipe féminine, qui a su garder les pieds sur terre et l’estomac dans les talons, prépare le deuxième petit déjeuner de la matinée aux spécialités « pays » : gâteau patates et macatias au fromage pour les plus hardis. A ce régime on est aux limites du dopage !

Grimpeurs en salle et disciples de Freyr, vous allez certainement faire une découverte. Après la gueule, la langue et la jambe, voici : la prise de bois ! Grande nouveauté au rayon nature qui a pourvu la falaise de ce précieux ustensile. Car c’est bien à l’aide des racines et des branches qui s’accrochent au relief que nous gravissons les derniers 300m, très raides. Gare aux pièges, tout n’est pas de première jeunesse dans le monde végétal et la pourriture peut réserver des surprises désagréables. C’est certainement ce qui motive la curiosité d’un petit tec-tec* qui nous suit avec application dans nos moindres gestes.

Un pas de 3 sup dans les branchages ! Toi Jane, moi Tarzan !
Pour Saint-Denis : tournez à gauche et descendez à la prochaine liane.
Et dire que nous sommes en plein effort, que la pente s’accentue et que certains trouvent à plaisanter !

Deuxième règle :
On ne dira jamais assez combien, en montagne, il faut savoir bien choisir ses équipiers !

Altitude 2020m. Enfin ! Un flot de lumière annonce la sortie. Au-dessus de nous, les arbres couverts de rosée scintillent au soleil. Nous débouchons, tels des stars sous les projecteurs, il ne manquerait que la foule ! En fait c’est nous qui applaudissons : le ciel pur de l’hiver austral couvre un immense paysage. Mafate est à nos pieds, on distingue les cases de Marla et très loin la mer dans l’échancrure de la Rivière des Pluies. Pivotons de 180°, derrière nous à nouveau la mer bleue au-dessus de Saint-Louis. Aucun doute, la Réunion est bien une île ! Elle s’offre à nous dans les meilleures conditions. A droite, le Piton des Neiges où nous serons dans une semaine. A gauche le sommet du Grand Bénard. Et loin au bout de l’arête, les Trois Salazes cachées par plusieurs pics facilement accessibles. Des bruyères arborescentes nous tiennent lieu de rambarde sur une longue partie de l’étroit sentier posé sur une lame de couteau à l’échelle du relief. Lorsque enfin la végétation disparaît, l’omniprésence du vide sublime la perception du paysage totalement privé de premier plan. J’ai le sentiment de me trouver physiquement au sein même de la carte en relief qu’inlassablement nous regardons dans notre bureau.

Nous constatons combien la crête où nous sommes et le contrefort du Piton des Neiges constituent un seul et même ensemble géologique organisé comme une vaste passerelle qu’on pourrait parcourir d’un trait, à condition, bien sûr, d’avoir le temps, le matériel et la compétence.
A nous la grâce des acrobates qui marchent sur un câble tendu ! Nous crapahutons (je voudrais un équivalent au « scrambling » britannique) sur près d’un km de chemin aérien, non sans précautions car il faut parfois s’encorder. Dernier pic franchi, dernier alignement de blocs. Droit devant nous, les Salazes se détachent sur la roche sombre d’un pain de sucre qui domine le Taïbit. Elles ne sont plus qu’à une centaine de mètres à vol de papang*. Mais cette fois, notre corde est trop courte et nous n’entamerons pas les 50 m de la traversée d’une dentelle de basalte, pourtant équipée de spits.
Il faut croire que ce que nous avons déjà parcouru a suffi à notre émerveillement car nous n’éprouvons pas la frustration, qu’on pourrait imaginer, d’avoir dû renoncer près du but. Et sans même avoir à se dire que « ce sera pour la prochaine fois », nous avalons la descente avec autant de plaisir que la Dodo* du bar local qui s’appelle… Aux Trois Salazes, bien entendu !

Troisième règle universelle. Carpe diem !
Participants : Pierre et Catherine Bivoit, Babeth et Lambert Martin
Pierre Bivoit
27 Juin 2010

*Tec-tec : petit oiseau local de la famille des traquets.
*Papang : gros oiseau local de la famille des busards.
*Dodo : vieil oiseau fossile qui porte le nom de la bière locale. A moins que ce soit le contraire...
*Le macatia est un délicieux pain au lait, le gâteau patates allie patates douces, beurre et farine.

Description de la traversée complète des « Trois Salazes »
Du col à 2020m, suivre l'arête vers l'ouest: à DROITE le Cirque de Mafate, à GAUCHE le Cirque de Cilaos.
Le sentier, parfois peu marqué, devient de plus en plus accidenté.
L'arête se rétrécit: sur quelques mètres, elle est large de 60, 70 cm, avec côté Mafate, une inclinaison d'au moins 70°, et côté Cilaos, un bord absolument vertical. (1 spit pour protéger un petit pas vertical)
Ensuite, on continue sur l'arête qui s'élargit, jusqu'à un relais: traversée ascendante en deux longueurs (plaquettes en place, 5a max, mais sur du rocher délité: prudence!) qui vous mènent au pied de la première Salaze.

Cerise sur le gâteau, l'escalade des Salazes (hauteur: 10m), équipées.
Salaze n°1: 4
Salaze n°2: 4, un pas de 5.
Salaze n°3: 6a+ avec passage d'une face à une autre, qui vous suspend sur un vide très impressionnant: gros gaz assuré, a fortiori quand les nuées vous entourent!

Descente
Un rappel se trouve près de la première Salaze. On descend en un rappel sur la gauche: attention aux chutes de pierres et au risque de coincement et frottement. Puis on reprend l’arête dans l’autre sens.
Attention à la descente depuis le col jusqu'à la source: on a vite fait de faire une mauvaise chute sur ce sentier très raide et glissant. (Possibilité de variante de descente par une trace raide peu marquée)

Cap Bouteille, Col du Taïbit, Les Trois Salazes: la toponymie Réunionnaise prend souvent des formes colorées et inattendues.

cirque de Cilaos