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Where the grass is green.

Soumis par Villanueva Sean le mer, 25/08/2010 - 00:00

et ça m’est arrivé une fois. Heureusement, cela s’est terminé en ayant une anecdote marrante de plus à raconter.
En Irlande du Nord, la falaise « Fair Head » est une énorme muraille de basalte (6 km de long et 120m de haut) qui forme une protection contre les dents de l’océan Atlantique. L’éthique bien spécifique est très sévère : les spits et broches y sont strictement interdits. Les coinceurs sont le seul moyen de protection admis mais le site s’y prête vachement bien puisqu’il y a beaucoup de fissures. Mais ça signifie que dès qu’on s’éloigne des fissures et qu’on s’aventure sur les faces, l’engagement devient… très important. De plus, travailler une voie en moulinette est mal vu. Le style le plus pratiqué est le « à vue » : partir du sol sans connaissance préalable de la voie, mis à part l’itinéraire décrit dans le topo. Puisque c’est une face Nord et qu’il y a beaucoup de lichens, mousses et autres végétations qui y poussent, il est toléré de descendre en rappel pour brosser les prises et analyser les protections, stratégie que les grimpeurs locaux utilisent surtout pour ouvrir une nouvelle ligne ou pour grimper une voie non répétée depuis un moment. Cette éthique peut sembler bizarre, mais n’oubliez pas que les règles du jeu (et c’est bien ça l’escalade : un jeu) ont été écrites par nos prédécesseurs : Ne pas rabaisser le rocher à ton niveau en travaillant une voie en moulinette, et en ajoutant des spits ou des prises taillées, a beaucoup de logique.

Début juin, il y avait un rassemblement de grimpeurs auquel j’étais invité. J’y étais pour cinq jours et, pour en profiter au maximum, j’ai prévu de grimper les cinq jours d’affilée si le temps le permet, ce qui n’est pas donné en Irlande. Donc, j’ai décidé d’y aller doucement le premier jour et de garder du jus pour la suite.
Mais comme c’est souvent le cas, la motivation est plus forte que les prévisions et après quelques petites longueurs, je me vois vite tenter une des voies les plus dures de la falaise, une voie nommé « Where the grass is green » (là où l’herbe est verte) avec la cotation sévère de E76c (cotation anglaise qui combine engagement et difficulté, rien à voir avec la cotation française). Pour vous donner une idée du poids de ce chiffre, les ascensions de voies faites à vue avec une cotation plus sévère que celle-ci peuvent se compter sur moins que les doigts d’une main.

La voie compte deux longueurs mais le vrai business se trouve dans la deuxième longueur. J’ai vite attaqué tout droit au-dessus du relais qui consiste en quelques sangles autour d’une grosse écaille sonnant déjà bien creux. Immédiatement je suis confronté à la difficulté et au sérieux de la voie. De l’escalade bien aventureuse, avec des prises de pied qui cassent et beaucoup de mousse, offre un combat de déchiffrage et de concentration. Cinq mètres au-dessus du relais, sans aucune protection entre le relais et moi, je me rends compte que je ne suis pas dans la bonne ligne. Ayant engagé dans des mouvements que je ne peux désescalader, je me prépare à une chute en facteur deux sur le relais en essayant de ne pas abattre mon assureur. Pour minimiser les dégâts, je pense désescalader un maximum avant de chuter. A mon grand étonnement, je réussis à descendre jusqu’au relais. Déjà bien content de ma performance et de l’effort réalisé, je m’accorde un petit repos. En étudiant le topo, je remarque que la voie passe plus à droite. Je suis trop attiré par la ligne et je me sens obligé de retaper un essai. Après quelques mètres, je trouve un superbe placement de protection. Ensuite, c’est parti pour un sérieux engagement dans l’inconnu.

Vigilant, je travaille chaque mouvement précautionneusement en faisant attention de ne pas engager dans un mouvement sans être complètement sûr de pouvoir le faire. Je monte, touche les prises, mets mon corps dans une position, analyse les sensations, puis redescends quelques mouvements pour gérer l’accumulation d’acide lactique et récupérer sur de meilleures réglettes avant de retenter le mouvement. Cette exploration me pousse dans un combat mental et physique qui continue pendant deux heures et demi!! Enfin arrivé dans un petit dièdre où j’espère trouver une protection pour soulager mon mental, je ne vois rien qui me donne confiance. Désespéré, je traîne pour y mettre quatre protections qui ne m’inspirent guère. En jetant un coup d’œil à mon assureur, je le vois dans son relais, suspendu, lutter contre ses jambes qui s’endorment. J’ai pitié et je ne veux pas lui faire endurer cette souffrance beaucoup plus longtemps, mais j’ai tellement engagé que je dois grimper lentement et ne pas partir brusquement dans un mouvement.

Sur la falaise dernière moi, une dizaine de personnes, dont certaines que je connais, se sont installé pour regarder le spectacle. Je suis étonné qu’elles aient la patience de regarder cette lenteur. Apparemment, la voie n’est pas faite très souvent. C’est la première tentative d’une répétition.
Plus haut, à quelques mètres au-dessus de moi, je devine une bonne prise où je peux sûrement récupérer et placer une bonne protection. Je me donne cette prise comme ultime objectif pour rassembler tout mon courage. Ensuite, commence un combat intense pour chaque gain de hauteur, en restant contrôlé dans chaque mouvement. Arrivé à la prise, le peu de courage qui me reste s’écroule… c’est une petite réglette et pas la bonne prise espérée. « Oh, non » je crie en pensant à la chute qui m’attend. Mon assureur continue à m’encourager : « Allez ! Sean, tu peux le faire ! » Mais je sens que les munitions sont vides, c’est fini. J’ai des crampes vicieuses et l’acide lactique s’accumule rapidement dans tout mon corps. Au-dessus de moi, il y a clairement encore un passage difficile mais ce n’est plus une option. J’ai du mal à imaginer les quatre coinceurs précédents tenir, et mon dernier bon coinceur est à quelques mètres du relais. C’est parti pour un vol de minimum trente mètres avec possibilité de ramasser mon assureur ou le dièdre en dessous. Et si j’avais le choix, je ne risquerais jamais cette chute !!

Derrière moi, je vois les spectateurs, bien installés dans le gazon au-dessus. Je leur crie : « Lancez-moi une corde !». Sans se bouger, ils commencent par rigoler … pensant que c’est une blague. « Eh, je suis sérieux les gars ! » et pour les convaincre « quand vous voulez, mais rapidement ça serait pas mal! ». Là, je vois la panique dans leurs yeux et ils commencent à courir dans tous les sens comme des poules sans tête. Pour moi, commence un combat pour rester accroché à la paroi. Cet effort me rappelle les vieilles séances de poutres quand on essayait de se suspendre sur des prises pendant des minutes et des minutes, le plus longtemps possible. Sauf que maintenant la motivation de ne pas lâcher est différente. Chaque seconde, je sens l’acide lactique s’accumuler. Une corde apparaît à quelques mètres à ma droite. J’entends les gens en face crier à ceux au-dessus « Non, plus à gauche… Non! L’autre gauche ! ». Puis, presque à bout de forces, je réussis à attraper la corde. Il faut encore faire un nœud pour m’attacher car si je me lâche en tenant la corde je me retrouverai vite coincé pendu dans le vide en brûlant mes mains dans la chute. Désespéré, j’essaye de faire un nœud à un bras, mais chaque fois que j’ai presque terminé le nœud, j’explose me forçant à rattraper la paroi à deux mains. Après plusieurs tentatives, j’ai rassemblé toutes mes forces, déterminé à faire ce nœud. J’ai arqué la réglette main droite comme si ma vie en dépendait et avec la main gauche, j’ai vite fait ce nœud. La queue de vache terminée, il suffit de la cliffer à mon baudrier avec un mousqueton, mais je suis complètement vidé, forcé de rattraper la paroi à deux bras… Complètement abattu, je commence à crier, mais après trois heures de combat, il ne reste plus une goute de jus dans mon corps. La chute est inévitable.

Miraculeusement, en tombant je réussis à me rattraper à deux bras sur le nœud, pendu dans le vide, impuissant de faire quoi que ce soit. Les secondes se transforment en éternité, incapable de tenir ce nœud, je commence à glisser sur la corde… Comme prévu, les coinceurs sautent de la paroi l’un après l’autre comme des balles sortant d’un fusil. Puis à mon étonnement après seulement quinze mètres, la chute s’arrête. Je suis pendu sur le dernier mauvais coinceur, un C3 gris, le plus petit des C3. Il est encore à moitié dans le rocher. S’il avait lâché, je serais encore parti pour une vingtaine de mètres.

(Ironiquement, avant de partir dans la voie, sachant que je n’ai pas de petits friends, je l’ai emprunté à un copain. En me le passant, il m’a dit : « mais celui-ci ne sert qu’à l’escalade artificielle, il ne tiendra pas une chute ». « T’inquiète, ça tiendra » j’ai répondu. Malheureusement après cette chute, il était cassé et je lui en ai payé un neuf…)

La première chose que j’ai faite quand j’ai remarqué que je pendais sur la corde a été de vite m’attacher à la corde jetée. Puis j’ai commencé à crier : « je suis vivant !!! » au plus grand amusement de mes spectateurs.

C’était le premier des cinq jours de grimpe, mais après cet effort, j’étais épuisé pour les quatre jours suivants. J’avais encore l’intention de retourner dans la voie en partant d’en bas, mais étant trop fatigué, le dernier jour, j’ai décidé de descendre en rappel dans la voie, juste pour déchiffrer les protections…... Il y avait en effet des protections tellement précises, que à vue, étant dobé et en découvrant la voie je ne les ai pas vues. C’est ça aussi la difficulté du « à vue » dans ce genre de voie.
Puis connaissant les protections, j’ai enchaîné la voie… tout juste.

Sean Villanueva

C’est une bien désagréable sensation de devoir demander du secours lorsqu’on est trop engagé dans une longueur,

Fair Head, Cork