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Chloé Graftiaux: Interview

Soumis par MARTIN Lambert le 10 July 2010

une référence incontournable dans le milieu de l’escalade en Belgique. Voici l’interview de Chloé qu’il avait réalisé pour « Belclimb ». Un document qui résume bien le parcourt fulgurant de Chloé, dans lequel elle nous fait partager sa passion de l’escalade et de la montagne.

A 23 ans, Chloé Graftiaux comptabilise déjà 12 ans d'escalade à son compteur. Et elle n'a pas vraiment chômé pendant tout ce temps. En débutant aux côtés de sa soeur Alix à l'âge de 11 ans, peu de gens imaginent qu'elle deviendra une grimpeuse aussi polyvalente une décennie plus tard.
Retracer son parcours relève déjà de l'impossible. Ou presque... A regarder de plus près son palmarès en compétitions et celui, non moins énorme, de ses performances en falaise, en grandes voies, en glace et en montagne, on a peur de s'égarer dans les méandres des sports de montagne. Si on ne se limitait qu'à la sphère des compétitions, bien des grimpeuses auraient déjà à rougir du palmarès de la Namuroise. Championne du Monde cadettes en 2002, multiple Championne de Belgique en bloc et difficulté et depuis peu, médaille de bronze au classement final de la Coupe du Monde de bloc 2010.
Côté falaise, rien de moins grandiose avec un compteur arrêté à une vingtaine de voies dans le 8 en 2010 et un 8b+ au nom frivole comme meilleure performance jamais réalisée: Putain Putain aux Gorges du Tarn en juin 2009.
La polyvalence est souvent synonyme de difficultés dans l'accomplissement de ses propres projets. On touche à tout sans voir aboutir quoi que ce soit. Avec Chloé Graftiaux, il semble que ce soit le contraire. Grimpeuse versatile, elle s'épanouit grâce à une vie de grimpe au jour le jour et qui prend forme dans la durée. Et qu'on se le dise, avec beaucoup de succès. Son adresse email traduit le personnage: born to climb. Née pour grimper!
Belclimb : Peu de femmes ni même d'hommes parviennent à être aussi polyvalents que toi. On aurait tendance à croire que c'est dû à un talent inné. Est-ce qu'il y a une autre recette?
Chloé : Je pense déjà que tout simplement, il y en a peu car peu de personnes ont la motivation et l'envie de pratiquer plusieurs sports et plusieurs disciplines ou ils n'en ont tout simplement pas la possibilité!
Alors que moi, je vis de mon sport et de ma passion. Alors quand on a le temps et l'envie, pourquoi se priver? Je n'ai pas de recette, c'est juste que dès qu'il y a un truc qui m'attire et qui me donne envie, je me donne les moyens de le faire et je me donne à 100% avec une grande motivation.
Cela fait 12 ans que tu consacres ta vie aux sports de montagne. Est-ce que ce n'est pas lassant de toujours se lever tôt pour partir en montagne? De suivre des programmes d'entraînement ou de parcourir le monde en avion pour aller à des compets où on grimpe 2 heures et encore... si on va en finale ?
J'avoue que des fois, c'est assez fatiguant de partir presque tous les week-ends, de refaire son sac, de reprendre l'avion. Ca devient presque un automatisme. Mais je prends tellement de plaisir une fois que j'y suis ! C'est comme une drogue, je ne pourrais pas m'en passer, il me manquerait quelque chose si un jour je devais arrêter pour blessure ou autre! Bref, il faut faire des sacrifices parfois pour arriver à quelque chose de terrible car on est tellement content après. Ca procure un bonheur intense.
Tu as reçu récemment une bourse de 10.000 Euro de la Fondation Belge de la Vocation pour mener à bien tes projets. Que t'inspire le fait qu'un organisme aussi prestigieux s'intéresse à toi et à un sport si peu médiatisé?
Ca m'a étonné sur le coup mais en fin de compte je ne sais pas pourquoi mais je m'en doutais un peu, j'avais un pressentiment ! Ce n'est pas étonnant que ça ait attiré l'attention. C'est déjà assez atypique qu'une fille pratique de la montagne à haut niveau, et en plus UNE Belge qui veut être secouriste en haute montagne. Peu de gens connaissent et ont côtoyé le milieu montagnard. C'est encore un milieu particulier qui fait peur, qui questionne pas mal.
Et puis, c'est un état d'esprit qu'il faut avoir, le fait de se donner à fond, de s'entraîner pour être mieux à même d'aider les gens, de prendre des risques et même parfois de mettre sa vie en danger pour aller secourir d'autres personnes. C'est un truc qui me passionne trop ! Alors que quand on fait de la montagne, qu'on va faire telle ou telle course, c'est toujours que pour soi, pour son bonheur personnel qu'on le fait.
Ton statut de sportive de haut niveau en Communauté Française s'accompagne d'un salaire qui est partiellement conditionné par tes résultats en compétition d'escalade. Au vu de ce que parviennent à faire les grimpeurs de haut niveau ailleurs qu'en compétition, est-ce que selon toi l'Adeps devrait élargir ses critères (rocher, montagne, expé, autres)?
Et bien, je pense que ce sont deux milieux complètement différents et que chaque milieu doit réussir à trouver des aides et des sponsors en fonction de ce qu'il réalise. C'est normal que la compétition soit plus reconnue que le fait d'avoir fait tel ou tel 8c, 9a. Après, je ne dis pas que ce n'est pas bien, au contraire, c'est super ! C'est juste que ce n'est pas comparable.
Je pense qu'un fort compétiteur est un fort grimpeur et que forcément en rocher naturel, il perfe aussi bien. Alors qu'à l'inverse un fort grimpeur qui fait des croix en falaise peut être nul en compétition car il y a tellement de choses qui entrent en jeu. Celui qui fait des croix en falaise, trouvera une voie qui lui convient, la travaillera autant qu'il veut, et torchera la voie quand il sera au meilleur de sa forme.
Un compétiteur doit en peu de temps réussir une voie ou un bloc qui lui convient peut-être pas du tout et doit être en forme au moment venu, pas avant ni après ! Tu n'as pas droit à l'erreur, il faut être fort dans tous les styles et ne pas avoir de faiblesses pour gagner. Et puis, il y a le public, le stress et plein d'autres facteurs qui entrent en jeu.
Après, pour la montagne, ce n'est pas la même chose, il n'y a pas de compétition, même si maintenant on cherche de plus en plus à faire un sommet, une voie en un temps record.
Tu vas partir avec le GEAN (groupe excellence alpinisme national du Club Alpin français) en Inde pour tenter le Bhagirathi III (6354m), un type d'expédition qui s'apparente fortement à celles du CAB-RCT. Comment se fait-il que tu n'en fasses pas encore partie ?
Tout simplement parce que on ne me l'a jamais proposé ! Pour entrer dans les équipes françaises, il y a un test de sélection bien sélectif avec un parcours varié, une voie rocher, une voie en dry-tooling et un entretien sur une liste de courses pour voir notre vécu. Alors que le CAB-RCT, c'est connu différemment et j'ai l'impression que c'est un peu à l'arrache pour y rentrer. Rentre celui qui connaît les gens qui y sont. Et comme ça va faire bientôt quatre ans que je suis en France, je ne côtoie pas souvent ceux qui sont impliqués dans le CAB-RCT. En plus, c'est parfois compliqué pour moi de faire accepter ma polyvalence en Belgique.
Tu es devenue Championne du Monde Cadettes en 2002 après avoir été entraînée par Christophe Depotter (également coach de Mathilde Brumagne et de Loïc Timmermans). Par contre aujourd'hui, tu n'as plus d'entraîneur mais tu n'as jamais été aussi performante. Penses-tu qu'il y a un temps pour avoir un entraîneur ?
Oui, je pense qu'après tant d'années d'entraînements, de compétitions, vient un moment où le meilleur entraîneur est soi-même. En tout cas pour moi, c'est comme cela que ça marche. Au fil des années, tu apprends à te connaître, à savoir ce qu'il faut travailler, tes manques, tes besoins... Après, c'est toujours bien d'avoir de temps en temps des avis et des regards extérieurs ! Même si on se questionne et qu'on essaie d'analyser, on n'est pas toujours à même d'être le meilleur juge. Surtout après un échec, c'est quand même pas mal de pouvoir en parler et ne pas de rester tout seul dans son coin.
Depuis 15 ans, le succès des jeunes Belges est souvent à mettre à l'actif des parents qui les accompagnent aux quatre coins d'Europe et parfois du Monde. Sans eux pas de compétitions internationales et donc pas d'expérience... Que manque-t-il pour que la Belgique produise des Champions?
Je me rappelle de ce que j'ai vécu moi quand j'étais dans l'équipe. Après je ne sais pas si c'est toujours pareil. Mais tout d'abord il faut que les grimpeurs et les accompagnateurs soient fiers de représenter la Belgique, qu'on n'ait pas honte d'être là, qu'on forme une bonne équipe, soudée et solidaire! Il ne faut pas qu'il y ait pas de rivalités au sein de l'équipe, qu'on soit content quand quelqu'un de l'équipe fait une bonne performance. Et puis il faut avoir en tête qu'on n'est pas là pour se tordre les pouces, mais pour gagner!
Ensuite, il manque un vrai encadrement déjà, que les parents soient remplacés par un VRAI coach (qui s'occupe de tout bien sûr) et un kiné qui se déplace à chaque compet. L'équipe doit se déplacer tout ensemble, qu'on forme une vraie équipe belge, un peu comme l'équipe autrichienne par exemple. Après, je sais bien que le CAB n'a pas les moyens pour payer un kiné et un coach, mais ce serait bien !
A l'heure où les politiciens prônent les identités nationales (France, Wallonie, Flandres) et où le sport en Belgique est communautarisé, tu es obligée d'obtenir une deuxième nationalité (française) pour entrer aux secours en montagne. Es-tu encore belge ?
Bien sûr que je suis encore belge. De toute façon, je serai toujours belge vu que j'aurai la double nationalité si je l'obtiens ! C'est en cours, mon dossier est en train d'être étudié, j'attends ...
Hube
Chloé est soutenue par Millet, Adeps, Communauté Française de Belgique, Black Diamond, Club Alpin Belge, Belclimb, Kairn, Planetgrimpe, Klimax, Ville de Namur, Compex, Club Alpin Français et la Fondation Belge de la Vocation.
Le site de Chloé Graftiaux

Hubert Canart fréquente depuis toujours le monde des compétitions d’escalade en Belgique, il anime aussi depuis sa création le site www.belclimb.net,