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Le vert pays

Soumis par Villanueva Sean le lun, 25/10/2010 - 00:00

Certains historiens disent qu’à l’époque des Vikings, environ 1000 après JC, le climat y était plus favorable et les terres probablement plus vertes qu’aujourd’hui. D’autres disent qu’ “Eric le Rouge” (rouge parce qu’il aimait faire couler le sang), exilé de l’Iceland pour meurtre, a décidé de nommer la terre Groenland pour inciter les populations à s’installer. Mais, pour connaître la vérité, il faut, comme les Vikings, vivre et explorer les fjords sur un petit voilier. Comme nous, les viking essayaient de grimper les grandes parois vierges et se sont vite rendu compte que les fissures étaient couvertes de végétation. Verte! Et que les mouettes qui te vomissent dessus pour protéger leur territoire, vomissent une substance verte! C’est sans doute pour ça qu’ils l’ont appelé GROENland.

Nous sommes partis en quête d’aventure, et l’aventure est bien sûr ce que nous avons trouvé. Le voyage a commencé lorsque nous avons atterri au Groenland et rencontré pour la première fois notre capitaine Bob et son voilier le “Dodo’s Delight”. Le seul contact qu’on ait eu auparavant avec ce révérend de 75 ans, peut se résumer à l’échange de quelques e-mails. Chance ou destin, c’était l’homme qu’il nous fallait pour cette expédition « voile/escalade » de trois mois. Il était complètement engagé dans nos objectifs d’escalade, et n’hésitait jamais à faire des manœuvres dangereuses avec son bateau pour nous approcher de la paroi. Il faut dire que cet Ecossais avait quand même quelques habitudes bizarres. Il ne buvait jamais d’eau, mais matin, midi et soir du café avec du lait concentré et 50% de sucre. Et puis il avait cette étrange appétit pour le boeuf salé en conserve qui goûtait et sentait le Wiskas.
Souvent le soir quand on s’installait tous dans nos couchettes pour dormir, Bob nous racontait des histoires de ses expériences d’escalade dans les années 70, de ses aventures de voile pendant son tour du monde ou de celles vécues pendant la deuxième guerre mondiale. Parfois on philosophait sur la religion. Un jour Nico lui a demandé :
-« C’est quoi les grandes différences entre un prêtre catholique et protestant ?»
-« Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de prêtres catholiques qui partent en voilier comme je le fais » explique Bob.
- « Et des prêtres protestants qui font ce que tu fais, il y en a beaucoup ? »
- « Euh, non je n’en connais pas »

Jour 7 en paroi, 500m de haut.
La grande cheminée surplombante, suspendue au dessus de nous, ressemblait à un trou noir, si lourd qu'il aurait pu avaler l'univers entier. Les parois étaient couvertes de lichen sombre et d’une dense mousse verte. Une cascade tombait du trou. C’était très peu encourageant. Lorsqu’on a analysé la paroi du bateau, c'était l'élément le plus ambigu de tout le mur, et c’était la grande incertitude de la ligne. Toutefois, pour une raison étrange, que je ne peux vraiment expliquer autrement que par ma soif pour l’aventure, je me sentais super attiré par ce trou noir. Pendant que je montais dans l'obscurité, la tension était palpable, et je pouvais sentir mon cœur remonter dans ma gorge. A l'entrée du couloir suspendu il y avait un énorme objet, qui ressemblait à de la boue solidifiée et qu’on a vite surnommé « le scrotum ». Ce n’était certainement pas quelque chose que j’avais envie de toucher, ni un endroit où je pouvais envisager mettre une protection. Si « le bazar » se décrochait, il m’écraserait probablement ou mon assureur Ben. J’ai hésité pendant un moment, puis sans y croire j'ai jeté mon pied de l'autre côté du couloir. A ma grande surprise, j’y arrivais tout juste. Presque en grand écart, j'ai réussi à passer l’objet et je suis monté dans l'obscurité. Une fois à l'intérieur de la cheminée humide, j’ai essayé de regarder autour pour trouver une protection, mais il y avait tellement d'eau qui dégoulinait dans mes yeux que je ne pouvais pas les garder ouverts. Il fallait absolument que je continue et que je me sorte de cette situation au plus vite. Sans regarder, j’ai rampé comme je pouvais pour sortir de l'autre côté et retrouver la lumière. J’étais heureux et soulagé de trouver une fissure pour y enfoncer mes mains et des protections, mais la bataille était toutefois loin d'être terminée. Au-dessus, un grand dièdre moussu et humide m’attendait. Après une lutte acharnée, et presque à court de corde, je me suis désespérément rétabli sur une vire herbeuse. "La prochaine longueur est comment?" me cria Ben. "C’est une large fissure surplombante, humide et moussue. Géniale! ", je lui ai répondu. « Sean, tu te rends compte qu’il n’y a aucune logique dans ce que tu dis ? ».

Tout les quatre installés dans nos portaledges on se préparait pour dormir, quand tout à coup on entendit un fort klaxon. C’était le signe convenu avec Bob pour allumer les radios sur la fréquence 72. Comme c’était une face Nord, et que le soleil ne passait jamais en dessous de l’horizon, on préférait grimper la nuit, au soleil. Mais Bob de son côté gardait un rythme plus classique. Donc quand nous allions dormir, il se réveillait. Cela faisait déjà quelques jours qu’on ne l’avait plus vu. Il était parti seul explorer quelques Fjords, pour nous trouver d’autres objectifs éventuels si on réussissait celui-ci. Au moment où nous avons décollé du bateau et qu’on démarrait dans cette énorme paroi, Bob s’est écarté avec le Dodo’s Delight en criant de tout ses forces : « Et ne revenez pas si vous ne réussissez pas !! »
Pendant que nous vivions nos aventures, Bob a eu les siennes. Il n’est pas toujours évident de naviguer en voilier tout seul. Ancré dans une petite baie, au fin fond d’un fjord, le bateau s’est retrouvé avec une corde coincée dans l’hélice. Alors Bob, 75 ans, a plongé dans l’eau à 4°C pour libérer la corde. Heureusement, il avait une combinaison sèche pour plonger, mais celle-ci, avec la fermeture dans le dos, est impossible à fermer seul! Donc non seulement il a eu de l’eau froide à l’intérieur, mais pire, remplie d’eau, la combi est devenue tellement lourde qu’il n’arrivait plus à sortir de la mer! Il s’est presque noyé, mais heureusement en se battant de toutes ses forces, il a tout juste réussi à se hisser sur le bateau. Plus tard on apprendra par un autre marin, qu’il n’aurait pas été le premier à se noyer de cette façon.

En navigant le long des côtes du Groenland, on se rend vite compte à quel point ce vaste pays est sauvage. Il n’y a pas d’arbre, c’est surtout de la toundra avec des mousses, herbes et arbustes, des rochers et puis les glaciers qui terminent majestueusement leur parcours en se fondant dans la mer. De temps en temps on voit un petit village perdu au milieu de nulle part. Pourtant, c’est sur la côte sud-ouest, là où nous étions, qu’habite presque toute la population du pays. C’est la plus grande île au monde qui ne soit pas un continent, avec seulement 58000 habitants. C’est donc le pays le moins densément peuplé de la planète. Contrairement à ce que vous pourriez croire, dans les petits villages, ce ne sont pas des Eskimos qui vivent dans des petits igloos, vêtus de peaux de phoque et chassant au harpon. D’ailleurs, ils n’aiment pas être appelés « Eskimos » ce qui signifie « les gents qui mangent de la viande crue », ils trouvent cela dénigrant. Ils préfèrent être appelés « Inuits ». On pourrait croire qu’un petit village comme Aappilattoq, avec ses 500 habitants, bien isolé dans le fond d’un Fjord, à quelques heures de bateau du prochain village le plus proche, serait bien déconnecté. On fut donc bien étonné quand un chasseur local à qui on demandait les prévisions météo, sortait de sa poche le nouvel iPhone. Dans les maisons, ils semblaient presque tous avoir une connexion internet et une télévision grand écran plasma.
Les habitants du Groenland, sont des gens modernes pleinement conscients des bienfaits de la civilisation, mais malheureusement, comme partout ailleurs, pas toujours attentifs aux saletés autodestructrices que cela apporte. A Upernavik, il n’y a pas d’égouts, et dans les toilettes on trouve des sacs en plastic jaune pour faire ce qu’il y a faire. Les sacs sont ensuite déposés devant la maison où un camion passe pour les ramasser. Je ne sais pas ce qu’ils en font, peut-être les brûlent-ils ou les jettent-ils à la mer ; en tout cas, tout au long des rives des fjords on trouve beaucoup d’ordures dont pas mal de ces fameux sacs jaunes sur les plages. Il est impressionnant de voir la taille de la décharge de Upernavik qui semble pousser droit dans la mer. Si un petit village de 1000 habitants produit autant de déchets, il est effrayant de penser ce qu’une ville comme Bruxelles doit générer. La différence est qu’ici tout est plus petit et plus visible.
Les gens sont en général très sympathiques, même s’ils sont parfois un peu distants. Il est clair que la communication n’est pas toujours évidente. Leur première langue est le groenlandais, et la deuxième le danois, car le Groenland fait partie du royaume du Danemark. Même si politiquement ils sont indépendants, ils reçoivent beaucoup de subsides du Danemark. C’est ainsi que les pêcheurs et chasseurs dans les petits villages peuvent se permettre un certain confort. La plus grande rentrée économique du Groenland est la pêche, ensuite il y a les mines (minéraux, etc..). Plus récemment, ils ont commencé à rechercher du pétrole aux alentours d’Aasiaat dont on a vu les énormes plates-formes pétrolifères …à la plus grande inquiétude des organisations environnementales mondiales, vu le milieu sauvage et les dangers dus aux conditions climatiques et aux icebergs énormes.
Invités chez un local à Upernavik pour regarder un match de football de la coupe du monde et vérifier nos e-mails, nous lui demandons quelques conseils à propos de la pêche. Il nous propose de manger du flétan et entre dans la cuisine pour le préparer. Voulant emmagasiner le plus d’informations possibles pour préparer nos propres poissons, nous le suivons et analysons attentivement sa manière de faire. Il sort le poisson du congélateur et le pose sur la table. Ensuite il sort de sa poche son canif, coupe un morceau du poisson, et le mange. Cru! Gelé! Bien compliqué comme préparation. Après un petit morceau, Olivier signale qu’il n’a pas vraiment faim, au plus grand amusement de notre hôte qui commence à rigoler. Et nous nous sommes tous moqués de la gueule d’Oli.

Un jour, en paroi, un petit bateau de pêcheur s’est arrêté juste en dessous de nous. On n’imaginait pas qu’il nous avait repéré car on devait être de tous petits points sur cette énorme paroi. On regardait attentivement pour essayer de déchiffrer ce qu’il pouvait bien être occupé à faire. Et puis tout à coup, on a entendu un coup de fusil et les dix millions d’oiseaux qui étaient sur la paroi ont commencé à s’envoler en panique dans tous les sens. Je ne sais pas pourquoi, mais Nico a pété un câble et a commencé à leur crier dessus “Heeeeooooo! On ne tire pas sur les oiseaux comme ça!”. Là clairement, ils nous avaient repéré et ont tourné le bateau face à nous. On ne pouvait pas s’empêcher de penser à une expédition de quelques copains Américains qui se sont fait tirer dessus au Kirghizstan et ensuite se sont faits prendre en otage, un véritable cauchemar. Evidemment ici, il y avait peu de chance de se faire prendre en otage, mais en bas ils avaient un fusil et nous en haut on devait être une chouette cible, pas moyen de se mettre à l’abri. Après nous avoir observés un moment, ils sont partis. Plus tard, on apprendra qu’ils filmaient, et voulaient une image avec des oiseaux qui s’éparpillaient. Evidemment, ils étaient étonnés de nous voir là-haut.

Dans l’ensemble, nous avons passé deux mois et demi à explorer les fjords et à grimper les parois au Groenland, avant de traverser l’Atlantique en 15 jours pour retourner en Ecosse. Au total, neuf nouvelles voies furent ouvertes, dont une en style big wall : 11 jours en paroi. Les autres ascensions étaient en style alpin : léger et rapide, à chaque fois des sorties de 30 à 40 heures. Vraiment génial comme expédition, et la combinaison « voile escalade » l’aura rendue d’autant plus magique.

Groenland. Pourtant presque tout le pays est couvert de glaciers. Blancs.

Groenland