Aller au contenu principal

Grand Capucin 3838m versant est

Soumis par Ceulemans Philippe le sam, 20/08/2005 - 00:00

Nous voilà arrivés à Chamonix, où nous préparons notre matériel avant de prendre le téléphérique de l’aiguille du Midi. Il faut encore passer à la Maison de la Montagne pour se renseigner sur les itinéraires du secteur de la Combe Maudite et du Mont-Blanc du Tacul. Nous voilà chargés comme des mulets, prêts à partir depuis le couloir de glace de l’aiguille du Midi. La vue est magnifique sur les hauts sommets du Massif et une longue approche nous attend en direction de notre lieu de bivouac.

Certains passages sont plus que délicats, il faut non seulement s’y retrouver, mais aussi prendre des décisions d’itinéraire dans cet immense labyrinthe … Enfin, nous apercevons le Grand Capucin …
Après environ trois heures de marche, nous sommes contents d’arriver au pied de cette paroi légendaire, que Walter Bonatti a libérée en 1951.
Nous installons la tente juste au pied de la face, la nuit tombe déjà et le froid est au rendez-vous, environ -10°/-15°. Nous n’avons pas emporté de matelas de sol et le froid de la neige en milieu de nuit, n’est pas des plus confortables ! Réveil à 6h du matin : tout est pétrifié par la glace et le givre. Nous préparons un petit-déjeuner de fortune en fondant la neige pour le thé et mangeons quelques céréales.

Devant nous, sa Majesté le Grand Capucin avec sa verticalité absolue, déconcertante ; rien qu’à s’imaginer suspendu là-haut, on en a presque le vertige. Je suis saisi de ce sentiment de fragilité qu’on éprouve toujours devant la Grande Nature. Nous franchissons la rimaye du glacier avec difficulté pour aborder le couloir des Aiguillettes (glace, rochers brisés), sur environ trois longueurs pas faciles en mixte, qui nous prennent pas mal de temps. Il faut ensuite abandonner les chaussures rigides et les crampons pour se préparer à l’escalade en paroi et intégrer les notions d’engagement et d’aventure. Nous attaquons tout droit par des fissures en partie englacées et l’ambiance devient de plus en plus impressionnante.

Depuis hier, je suis dans un état d’esprit épuisant, dû à l’altitude, mais aussi à l’exploration de la face du Grand Capucin. J’ai étudié la montagne avec mes jumelles pour trouver la bonne voie. Les choix d’itinéraires étaient très complexes à évaluer dans ce premier tiers de la paroi, il ne fallait surtout pas se tromper Dans la cinquième longueur en 5c/6a, j’escalade avec méfiance. Après une dizaine de mètres à peine, la difficulté est très marquée… Et l’engagement est total, je ne vois ni le relais ni mon assureur… Ce qui ajoute encore une dose d’adrénaline !!!
Enfin, après plus de cinquante mètres d’escalade difficile, tout en traditionnel, j’arrive à un relais bien vertical et suspendu dans le vide.
C’est à cet endroit précis que commence vraiment le problème de la face, une fissure rectiligne et sans aucune protection sur vingt-cinq mètres, avec des coulées d’eau dans la fissure, ce qui n’arrange rien pour la progression. Le temps file très vite et Philippe, mon compagnon de cordée, s’élance dans cette longueur où la verticalité est maximale.
Accessibles autant par l'homme de la plaine que par l'alpiniste, le col du Géant et l'aiguille du Midi marquent la frontière entre le monde "organisé" et celui dit "sauvage".
Le monde sauvage, ce sont les neiges éternelles, les piliers de granite fauve, les gestes de l'escalade, le soleil, le bleu du ciel... mais aussi l'errance, le vent, le froid, la fatigue, et la peur .

Masses gigantesques faussement débonnaires, les glaciers possèdent une âme et une personnalité qu’on ne saurait négliger. A mi-chemin, nous sommes confrontés à des passages très crevassés, et devons redoubler d’efforts pour nous frayer un chemin entre ces murs de glace … juste en dessous de la pointe Adolphe Rès … Nous n’avons déjà plus beaucoup d’eau et la bouche se dessèche très vite… Philippe avance avec peine. Mon baudrier commence à me faire mal et surtout, une de mes jambes s’engourdit peu à peu… Je suis pendu dans un vide absolu… J’essaye d’encourager mon compagnon de cordée pour le soutenir moralement dans les derniers passages de cette longueur où la détermination doit être au maximum, un combat entre homme et montagne est engagé…La cotation de cette longueur est de 6b (ce fut un des plus dur 6b de ma vie, je le coterais plutôt 7a …), l’ambiance est des plus sévères, et se trouver là, suspendu, a vraiment de quoi faire peur !!

Je le rejoins avec difficulté et ne réussis pas à enchaîner cette longueur, j’essaye de faire de mon mieux mais l’altitude, la fatigue et la peur sont omniprésentes… Devant moi, une fissure qui part en traversée vers la gauche, le vide est de nouveau impressionnant, mais le rocher est sain et bien fissuré ; ce qui est plus gênant, ce sont les coulées d’eau continues dans la fissure, où il faut placer correctement les protections. La fatigue se fait ressentir à nouveau, c’est une interminable longueur d’environ cinquante mètres, où le relais n’est pas visible non plus ; le temps s’écoule très vite, tout occupé par d’âpres virtuosités… Je suis en lutte avec cette large fissure, utilisant un minimum de friends, pour être sûr d’en avoir assez jusqu’à la fin de la longueur. Un moment, je pense arriver au relais, mais il n’en est rien, il me faut encore engager plus de 6 mètres au-dessus de la dernière protection ; je glisse tant bien que mal, mais à force d’entêtement, je parviens à sortir de cette interminable longueur… Et enfin j’arrive au relais, tout à fait épuisé. À cet endroit, il faut prendre une décision : continuer ou descendre. Au-dessus de moi des surplombs trempés : c’est la fonte des neiges sur les vires supérieures…et la voie passe juste à cet endroit !!

Le spectacle est magnifique, mais mon esprit et mon corps sont fatigués par cette ascension ; au soleil couchant, le vent se lève… Je prends avec tristesse la décision de battre en retraite ; le relais est composé de deux vieux pitons rouillés, dont un qui bouge légèrement quand je m’y pends. Je n’ai pas le choix… Il faut redescendre et récupérer le matériel laissé dans les fissures plus bas. Il est à peu près sept heures du soir quand entamons cette succession de rappels effrayants avec des relais équipés de veilles cordelettes qui ont dû passer plusieurs hivers…Nous avions laissé un friends coincé dans une fissure : il nous faut trente minutes pour le récupérer, j’ai deux doigts en sang…
Nous perdons aussi du temps à chercher notre matériel d’approche : crampons, piolets et chaussures, qu’on a de la peine à trouver dans cette immense chaos

Ne trouvant pas les bons relais, nous devons enlever nos encordements pour pouvoir y arriver. Le dernier rappel étant sur un morceau de granit coincé par un autre, il ne faut surtout pas imprimer de secousse à la corde.
Enfin, nous arrivons, sains et saufs ! Nous laissons derrière nous le Grand Capucin avec le souhait d’y revenir encore plus motivés.

Philippe Ceulemans

Les montagnes n’appartiennent à personne, c’est bien connu, les expériences appartiennent à chacun. Beaucoup peuvent grimper sur les montagnes, mais personne ne pourra jamais s’emparer des expéri

Grand Capucin, Chamonix