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Into the wild grass

Soumis par Favresse Nicolas le lun, 18/10/2010 - 00:00

En conséquence, l’esprit d’ouverture, l’aventure de l’exploration de l’inconnu est quelque chose qui se perd de plus en plus chez les grimpeurs d’aujourd’hui. Pourtant, c’est ce qui est le plus excitant en grimpe. Dans l’ouverture d’une voie, l’inconnu renforce le contact avec le rocher. Quand il y a du suspense, que cela paraît impossible, on lit le rocher d’une tout autre manière que lorsqu’on répète une voie déjà établie. C’est un peu comme si on entrait en communication avec le rocher. D’ailleurs lors d’une ouverture, c’est souvent plus une sensation, mon instinct qui me guide dans mes décisions plutôt que des éléments rationnels. C’est ça, pour moi, toute la beauté, la magie des premières ascensions.

Fin octobre, j’ai eu le privilège de tâter un des rares endroits en Europe où il existe encore de grandes parois vierges. Une rumeur parmi les grimpeurs locaux, m’a laissé sous entendre que dans le Nord Est du Portugal, juste à la frontière avec l’Espagne, il existerait de belles aiguilles de granit vierges. Comme vous pouvez l’imaginer, ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Mon amie portugaise, Isabel Boavida, n’a pas été sourde non plus à l’appel, d’autant qu’elle n’avait encore jamais eu l’occasion d’ouvrir une grande voie.

Après 5 heures de route depuis Lisbonne, nous arrivons sur les lieux. C’est un endroit hyper sauvage avec une grande rivière le long de laquelle les parois jaillissent de chaque côté. Deux coups de mollets sur le gonfleur, et nous voilà partis en canoë pour une petite reconnaissance des lieux. Après une heure de navigation facilitée par le vent et un parapluie transformé en voile, nous surfons vers une superbe paroi bien raide, tout droit sortie de la rivière. Pas d’hésitation, c’est devenu notre objectif. Il y a de nombreuses lignes qui tapent dans l’œil, mais plus particulièrement l’une d’entre elles retient notre attention. Fort de mes dernières expériences aventureuses au Groenland, j’analyse la face en pensant que ça allait être une couque… Une belle couque ! Mais ce qui sera sympa, c’est qu’Isabel peut vraiment participer à l’ouverture.
Je me trompais comme un débutant!
Après avoir bien repéré la ligne, nous rentrons à la rame vent de face et rechargeons nos batteries à bloc en enfilant quelques beaux morceaux de viande qui font toute la réputation culinaire du nord du Portugal.

Le lendemain 5h du mat, c’est parti ! Cette fois nous économisons nos bras et surtout nous gardons notre culotte sèche grâce à une approche par le haut via une raide descente dans une jungle bien dense ! Isabel se propose dignement pour attaquer la première longueur. Il faut dire qu’elle n’avait pas l’air très dure. Donc j’imagine qu’elle pensait faire un choix judicieux. L’herbe me laissait imaginer de belles fissures franches… Mais ce n’était qu’illusion ! A chaque fois, elle engage juste un mouvement plus loin en espérant gratter et trouver sous l’herbe une protection mais non… Pas de chance ! Je prends le relais et je ne fais pas le malin non plus. Puis je tente de monter dans un dièdre rempli de terre et d’herbes mouillées le tout agrémenté d’un beau buisson épineux… J’y fais deux tentatives avant d’échouer à nouveau. Je suis tout démoralisé d’autant plus que la face est juste là comme si elle nous fermait le passage. Sous un lierre luxuriant, je rampe à la verticale dans un labyrinthe de lianes, branches et buissons, et enfin je trouve la ligne pour sortir de la jungle. Waw ! Après coup, je me rends compte que cette longueur était vraiment majeure! La suite dans un tout autre style, reste vraiment délicate avec des sections de fissures, souvent bouchées de gazon, entrecoupées d’escalade de faces, le tout agrémenté de protections épicées. Nos progrès sont lents et chaque mouvement requiert toute ma concentration. Je n’ai pas droit à l’erreur, mais la ligne est pure et chaque longueur est un vrai régal d’aventure. Des vautours, curieux de leur nouveau voisinage, passent juste à côté de nous en faisant siffler leurs ailes. Isabel a peur de se faire attaquer. Cela me fait bien rire ! Jusqu’au sommet, les longueurs sont restées vraiment soutenues mentalement, avec de beaux suspens et de belles expositions. Vers onze heures du soir, nous sommes sortis après 12 longueurs sans avoir rien dû laisser derrière nous, mis à part un friends qui se trouve bien rangé sous l’eau. C’était vraiment un privilège que de pouvoir tracer une ligne parfaite sur un tel mur.

Bonne grimpe

Nico

En Europe, il ne reste quasiment plus de grandes faces vierges pour ouvrir de nouvelles lignes évidentes.