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Journal de campagne, par Jean-Marie Lefort ( octobre – novembre 2010 )

Soumis par Membre Cabbrabant le dim, 31/10/2010 - 00:00

Journal de campagne, par Jean-Marie Lefort
( octobre – novembre 2010 )

Dimanche 31 OCT : PATSYE KHOLA – DAMODAR KUNDA ( 4985m )

Il est 15H15. Je viens de me glisser dans mon sac de couchage après le déjeuner : soupe de légumes au gingembre, haricots rouges et 2 chapatis.
Nous avons commencé à marcher dans la neige une heure après le départ ce matin. Peu après il a commencé à neiger et il neige toujours pour l’instant. Le groupe s’est passablement disloqué et les premiers sont arrivés plus d’une heure avant les derniers.
Sophie est arrivée épuisée et pratiquement en hypothermie. Placée dans 2 sacs de couchage avec des bouteilles d’eau chaude, elle a récupéré assez vite et a pu prendre le repas avec nous dans la cabane en tôle ondulée qui sert de cuisine et de « mess ». Cette cabane est normalement utilisée par les fidèles qui viennent en pèlerinage aux lacs de DAMODAR KUNDA.

Lundi 1er NOV : DAMODAR KUNDA – BASE CAMP ( 5448m )

Il a encore neigé la nuit et il fait très froid avant que le soleil n’arrive.
Nous partons à 7 vers le BC : Christian F., Paul, Bruno, Jean et moi ainsi que 2 guides : Palden et Nima. La neige fond par endroit et rend la piste glissante. Nous sommes chargés avec le matériel montagne et la route me semble terriblement longue et fatigante. La rivière qu’on longe pendant un moment est fortement gelée, ce qui la rend extraordinaire de beauté. Arrivés à l’endroit choisi pour le BC, on installe 2 tentes sur le pierrier enneigé.
Je m’installe avec Paul dans une tente et les 3 autres partagent la deuxième. Ca caille sec et on se réfugie tout habillé dans les sacs.
Comme il n’y a pas de tente supplémentaire disponible, que des porteurs sont malades, qu’un des deux réchauds est hors service, il n’est pas possible d’établir un camp avancé vers 5800m comme prévu.
Il est décidé sur l’insistance de Palden de se lever à 02H30 pour partir vers 03H00 et essayer d’arriver au sommet vers midi pour revenir au BC vers 16H00 et redescendre à DK si possible. La seconde équipe est en effet supposée monter au BC le lendemain et ils s’installeront dans les tentes que nous aurons libérées. Au besoin on sortira les bivy bags.

Mardi 2 NOV : Tentative sommet SARIBUNG ( 6320m )

Réveil à 02H30 et départ vers 03H00 à la frontale. C’est la nouvelle lune et Il fait complètement nuit. Nous sommes six car Jean a très mal dormi et ne s’est pas levé.
On progresse pendant une bonne heure sur le pierrier couvert de neige. A un moment donné on commence à hésiter sur l’itinéraire à suivre car on ne distingue plus aucun cairn.
On tourne un peu en rond puis Palden propose d’attendre l’aurore pour y voir plus clair. On se trémousse et on gesticule pour ne pas geler sur place. Le vent qui souffle n’arrange rien. Bruno a froid aux pieds et il décide d’utiliser ses petites chaufferettes chimiques. Il suffit en principe de déchirer l’enveloppe et de manipuler un peu pour amorcer la réaction. Ca ne marche pas ! Christian vient à son secours en ouvrant une des siennes ; même chose, ça ne chauffe pas ! (Il semble que le manque d’oxygène pourrait expliquer cela ; les mêmes chaufferettes ouvertes à 4000m ont fonctionné. A expérimenter.)
On se déplace d’une centaine de mètres pour essayer d’apercevoir l’un ou l’autre repère avec le booster des lampes : rien ! Nous sommes à 5600m, ça caille sec, il fait noir et on ne sait pas par où aller ! On patiente encore un peu sur place un moment. Malgré les moufles je n’ai pas trop chaud aux mains et je pense au Cervin où je me suis gelé deux doigts…( voir A&A N° 162 ).
Sans plus trop réfléchir (ça me reste encore en travers de la gorge), je décide de redescendre sans attendre le soleil. Les autres décident de continuer. Une bonne heure après, en suivant les traces de la montée, je retrouve sans ennuis le BC et je plonge dans mon sac de couchage pour me réchauffer.
Je récupère pendant deux heures puis je décide de retourner au camp de Damodar Kunda pour laisser la place à la deuxième équipe comme convenu. J’ai raté ma chance, tant pis pour moi.
Jean qui s’est levé pense d’abord m’accompagner puis préfère se reposer encore un peu et tenter le col à 6000m le lendemain. Finalement il quittera le BC peu après mon départ pour suivre les traces de l’équipe qu’il retrouvera dans la journée.
Je pars donc seul vers Damodar Kunda. C’est génial de se retrouver vraiment seul en pleine montagne ! Le paysage de gros rochers couverts de neige est extraordinaire. Vers midi je mange un biscuit chinois (sorte de petite brique) en regardant le torrent qui se fraie un passage sous la glace.
Je croise la deuxième équipe qui monte. Christian VDP n’est pas avec eux car il a un début de bronchite et Sophie va mieux mais ne se sent pas encore capable d’aller au sommet ou au col. Je leur brosse la situation. Si la première équipe redescend trop tard, il y aura beaucoup de monde pour occuper les deux tentes et il faudra dormir dans les bivy bag. Ils continueront jusqu’au BC mais redescendront le même soir, après une grosse engueulade entre Serge et Paul. Serge a compris ( à tort) que l’équipe 1 se reposait avant de faire une seconde tentative, sans se soucier de l’équipe 2, ce qui l’a rendu furieux.

Mercredi 3 NOV : Damodar Kunda ( 4985m )

La nuit a été très froide. J’ai pissé dans ma bouteille et le matin il y avait des glaçons ! Dès que le soleil est passé par-dessus les montagnes il fait nettement plus chaud. Je fais un brin de toilette : je confirme qu’il est possible de se laver complètement dans un bassin de toile avec un litre d’eau (tiède il est vrai), agenouillé sous la tente quand il gèle.
J’en profite aussi pour faire un peu de lessive en cassant un trou dans la glace de la rivière. Les doigts passent par le blanc, le violet puis le rouge. Putain, c’est froid ! Je pends mon linge et quelques minutes plus tard c’est du carton dur.
Vers 10 heures je pars avec Patrick et Christian à la rencontre de l’équipe 1 qui revient car des porteurs ont déjà ramené les tentes. On les retrouve une demi-heure plus tard. Ils racontent qu’après mon départ ils ont assez vite retrouvé le chemin (merde alors !) et que la progression sur le glacier était très pénible et longue. Il a fallu chausser les crampons pour passer entre les sentinelles. Vers 11 heures, à 5850m, face au col, ils décident de rebrousser chemin. Nima estimait qu’il faudrait encore trois heures avant d’atteindre le col et toute l’équipe était déjà sur les genoux. Continuer impliquerait un retour à la frontale en plus de la fatigue, ce qui aurait été imprudent. A la descente ils rencontrent Dowa, le chef des porteurs, qui leur apporte un thermos de jus bien chaud. Du pur bonheur ! Ils auront un repas assez frugal car le réchaud est en panne puis ils iront roupiller quelques heures avant de lever le camp.
Après le repas de midi, gros coup de gueule entre les équipes 1 et 2, mais tout semble s’arranger une fois les explications données : il n’y a jamais eu de plan pour une deuxième tentative de sommet, au mépris de l’autre équipe. Ce sont les circonstances et l’impossibilité d’établir le camp d’altitude à 5800m qui ont généré la situation.
Après les engueulades j’ai envie de calme et de sérénité. Je décide d’aller faire un tour en haut des falaises qui surplombent le camp à l’est. Je vise d’abord une petite colline couverte de buissons épineux, puis j’aperçois la silhouette de deux sherpas qui se dessine sur le ciel tout en haut des falaises. Ils sont montés par la pente douce qui démarre au nord du camp. Pour ma part, je distingue une trace de mouflons qui monte en oblique vers la crête. C’est assez raide et instable mais ça me tente, et puis… si les mouflons peuvent monter, pourquoi pas moi ? Une demi-heure plus tard, je débouche sur un superbe haut plateau couvert de neige. La vue est splendide : le plateau se prolonge en pente douce sur un kilomètre environ avant de plonger dans une vallée. Au-delà se dressent des montagnes qui ont l’air lisses comme des dunes de sable. Elles sont tachetées de petites plaques de neige qui donnent à l’ensemble une allure féerique. Je pleure presque de plaisir à être tout seul à me remplir les yeux de ce monde minéral hallucinant. Je voudrais que PC soit à côté de moi pour partager ce moment unique.
Je décide de suivre la crête jusqu’à un petit sommet que j’aperçois. Pris au jeu, je continue très loin sur la crête qui monte toujours. Elle est couverte d’une bande de neige de un à deux mètres de large juste au bord de la falaise. Assez curieusement, une bande de terre nue de la même largeur sépare cette bande de l’étendue de neige sur le plateau. Je trouve des traces de pas que j’attribue au Yéti car les empreintes sont vraiment très grandes ! Je me suis fixé d’atteindre le plus haut point de la crête. Quand j’y arrive, je me tourne vers la vallée et, les bras levés au ciel, je hurle à pleins poumons : - « Je suis un homme liiibre ! ».
Dieu que ça fait du bien… !
Il est presque 16H00 et je me dépêche de redescendre par le même côté que les deux sherpas pour éviter le casse-pipe des mouflons (j’en ai aperçu trois bandes à la montée). Le soleil disparaît derrière les crêtes quand j’arrive au camp.
Pour le repas du soir : potage ail et gingembre, morceau de pizza, nouilles et légumes cuits, avec un pudding au dessert. Un vrai délice à 5000m, à genoux sous la tente commune.
Les participants : Christian F. , Christian V. , Paul M. , Serge W. , Jean C., Bruno de M., Patrick P., Régis S., Sophie R., Jim L..

Jean- Marie Lefort nous livre quelques pages de son « journal de campagne » Après 10 jours de trek difficile, le groupe arrive en vue du camp de base du Saribung Peak.

Mustang, Muktinath