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Nicolas Baudin et moi

Soumis par Bivoit Pierre le 10 June 2010

J'ai toujours eu près de moi un héros pour me tenir compagnie.
Le premier fut probablement Norbert Casteret que j'avais découvert par ses récits de spéléologie, dans la bibliothèque du collège: En Rampant, Mes Cavernes, La Grotte de la Cigalère...En un mois, j'avais tout lu. Le goût des livres d'aventure ne m'a plus jamais quitté.
Il y eut rapidement la période des marins qui coïncidait avec mes premiers bords sur le vaurien paternel. Pas un navigateur solitaire dont je n'aie lu le récit.
Une période montagnarde m'occupa pendant des années, durant lesquelles je fis par procuration, pas moins de dix fois l' Everest, par le versant Tibétain ou le Col Sud avec les Suisses et finalement Hillary. Je connus autant d'hivernales dans les Grandes Jorasses et perdis beaucoup d'amis à la face Nord de l' Eiger où je devais rencontrer Heinrich Harrer, bien avant qu'il fit la connaissance du Dalaï Lama.
Je côtoyai un temps quelques fous volants, civils de l'aéropostale ou militaires du grand cirque.
Les explorateurs pour peu qu'ils s'intéressent aux déserts ou aux glaces polaires eurent avec moi leurs heures de gloire, bien plus que les dépuceleurs de forêts vierges sans cesse privés d'horizon et rongés par les fièvres.
Au moins autant que son mari, j'entretins avec Alexandra David Neel des rapports de lecture très cordiaux, meilleurs qu'avec Ella Maillard qui m'envoya promener alors que je la questionnais au Salon des Étonnants Voyageurs: « vous n'avez qu'à lire mes livres ».
Finalement, le so british Bill Tilman qui vécut une vie entière d' aventures, reste incontestablement mon favori avec sept livres de montagne, essentiellement himalayens et sept livres de mer écrits, lorsqu'il eut passé l'âge de chausser des crampons. Sa route, inlassablement croise celle d' Eric Shimpton, ami de toujours qu'il retrouve dans les recoins les plus inattendus de la planète. Du Mont Kenya, à la Nanda Devi, en passant par Kashgar, les Balkans, Kerguellen, le Chili, on s'essouffle derrière ces deux là pendant 40 ans avant que le premier termine sa vie à 80 ans dans un naufrage, la plus belle des issues pour un vieil aventurier.
Fin d'une introduction qu'il me coûte de devoir abréger.
L'énorme bouquin de Lucile Allorge consacré aux botanistes voyageurs, m'offrait l'occasion d'une foule de nouvelles rencontres, toutes plus attachantes les unes que les autres. Le hasard voulut que commencent mes vacances à Maurice en même temps que j'abordais les retrouvailles de Philibert Commerson, débarqué de l'expédition Bougainville et Pierre Poivre, intendant de l'Ile qu'on appelait alors « de France ». Les deux hommes firent ensemble un énorme travail d'identification de la flore des Mascareignes et contribuèrent largement au développement d'une agriculture coloniale, concurrençant les anglais des Indes et les hollandais d'Indonésie.

Tout de suite l'idée de chercher leurs traces parmi les arbres centenaires du Jardin Pamplemousse s'imposa. Et s'imposa d'autant plus, qu'un chapitre plus loin et quelques années plus tard, Nicolas Baudin appareillait du Havre pour l'Australie, missionné par Bonaparte. Il transportait, dans une serre spécialement conçue, une plante qu'il avait, à son précédant voyage, substituée aux portugais du Brésil et dont on attendait qu'elle soit une panacée. Sa mise en culture dans un milieu tropical, plus favorable que le jardin des plantes, devait permettre une production suffisante pour qu'elle soit ensuite commercialisée. C'est donc à Maurice, encore française, où il fit escale avant d'aller retrouver Flinders sur les côtes de la Nouvelle Hollande, qu'il devait la déposer.
Nous eûmes beau parcourir Le Jardin Pamplemousse dans toutes les directions, interroger les prétendus guides et chercher parmi les étiquettes couvertes de mousse: Pas de trace de la plante merveilleuse : Ayapana triplinervis. Inconnue et disparue...
Une maquette poussiéreuse du « gros ventre », le bateau de Kerguelen, dans le petit musée de Mahébourg, le buste en bronze de Baudin, offert par Rocard(!), les canneliers et girofliers plantés par Pierre Poivre nous firent oublier notre désenchantement.
De retour à la Réunion, nous avons rapporté dans nos bagages un très bon thé local et une tisane offerte en démonstration. Un mois plus tard, la trouvant bonne j'interroge Catherine sur sa provenance, elle me remémore le cadeau et j'entreprends distraitement la lecture des indications portées sur la boîte. Non seulement je venais de déguster Ayapana triplinervis, en personne, mais le fabriquant racontait toute l'histoire de Baudin, qui, à la fin du XVIII eme lui avait fait faire un demi tour du monde après avoir risqué sa vie en la dérobant. Elle est très conseillée pour la digestion, dit on. Pauvre Baudin, il aurait sans doute été gratifié de plus de notoriété s'il avait pensé à rapporter le quinquina plutôt qu'une astéracée dépourvue d'alcaloïdes et donc de génie.

Pierre Bivoit

J'ai toujours eu près de moi un héros pour me tenir compagnie.

Ile Maurice