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Souvenirs, souvenirs

Soumis par Lechat Jean-Marie le 2 March 2010

1953 : La Cigalère

En 1953, Jean-Pierre Van den Abeele, grâce au patronage du professeur Cosyns, obtient de pouvoir organiser avec un groupe français une expédition à la grotte de la Cigalère. Là, il s'agit de remonter le cours d'une résurgence sur plus de vingt cascades. L'expédition se renouvelle en 1954 et se termine par la mort, par congestion dans l'eau glacée, de Michel de Donnéa, l'assistant cinéma de Bernard Magos.

Avant l'accident, j'avais reçu une lettre de Bernard me pressant de les rejoindre. Sans le savoir, j'arrive juste après l'accident et joue à nouveau le déménageur. Mais cette fois, j'accompagne deux français, routiers d'Aix en Provence, qui plutôt que la montée aux mâts métalliques ou aux échelles, préfèrent l'escalade. Nous sortons ensemble 36 kilos de matériel après 10 heures d'efforts et la révélation qu'un bon escaladeur économise énormément ses forces par rapport au transport et à la montée à la corde, au mât ou même aux échelles. Décidément, il faut à tout le moins démontrer aux spéléos que les techniques alpines bien plus légères sont très supérieures à leurs lourds équipements habituels.

J'en ferai la démonstration quelques mois plus tard avec un jeune français en effectuant la descente et la remonté complète du trou Bernard en 2 h.10. Alors que 6 à 8 heures semblait la norme. Beaucoup furent sceptiques, jusqu'à ce que mon équipier français, Giraud-Mangin, effectue l'aller-retour avec un copain en 1h.50. Nous étions descendus avec deux mousquetons et un descendeur Pierre Alain, espèce de fourchette achetée 108frs au Campeur ainsi qu'une manille en nylon de 3mm d'épaisseur et 30 mètres de long que l'on pouvait glisser dans une poche de salopette. C'était suffisant pour descendre les puits en rappel sur double cordelette et en laissant celle-ci en place dans le grand puits du fond, de remonter celui-ci avec une assurance sur simple cordelette.
Depuis le Paradou, je n'ai effectué que deux ou trois sorties à Freyr en 1952 et 53 en commençant dans l'Ancienne Jeunesse par le "Caillou qui bique" puis la "Yank" avec sortie "Béchamel", avant de faire l'"Al Lègne" qui m'a déçu (par la suite, j'ai toujours préféré, même avec des débutants, faire "l'Hypothénuse").

En Autriche, l'été 1952, je passe une quinzaine de jours dans le massif de l'Ötztal et prends ma carte du Club Alpin à cette occasion. Le groupe de routiers avale les sommets du Similaun et ceux plus ardus du Weisskugel et du Fluchtkogl. Mais je garde de ces expériences l'ambiance extraordinaire des soirées aux refuges de la Bella Vista ou de la Branderburger Haus.

Le refuge de la Bella-Vista (2.846m.) est plus connu sous son nom allemand de Schöne Aussicht, situé en Italie mais à quelques centaines de mètres de la frontière austro-italienne en léger contre-bas du Hochjoch, un col à 2.885 mètres, marquant la limite entre les deux pays. Bien avant les grimpeurs, c'est un lieu de passage des Alpes connu de tous temps. Le Similaun, au pied duquel a été retrouvé l'homme des glaces, est le sommet le plus proche du refuge. Les patrons du refuge sont autrichiens et lors de la venue de notre groupe, la fille du patron nous fait visiter cette ancienne construction. A l'étage, elle s'arrête devant une très vieille armoire et se tournant vers notre aumônier le Père Dubois, ouvre l'armoire qui, à nos yeux ahuris, se révèle être un très vieil autel. Le père Dubois admire et engage un dialogue avec la jeune fille que je traduis ici. "Si vous le permettez, je serais heureux de faire revivre cet autel et y dirais bien ma messe demain matin"."Très bien, à quelle heure la direz-vous ?"-"Oh ! quand les routiers seront levés"."C'est que le Cardinal dit sa messe à 6h.30 et l'Abbé Untel à 8 heures". Stupeur de notre groupe qui n'avait point remarqué parmi la dizaine de grimpeurs autrichiens attablés dans la grande salle, le cardinal Köenig avec son guide, et cet abbé d'un autre groupe de grimpeurs. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque l'Autriche reste un pays très catholique où l'on ne se croise pas sans se saluer par le "Grüse God" traditionnel.
Le soir, notre groupe se met a entonner de vieilles chansons françaises et tout le monde applaudit et en redemande. Nous voyons la fille du patron presser son père de répondre à nos chants. Le vieil homme est bougon et semble difficile à convaincre. Nous continuons notre récital, alors la fille sort de la salle et y revient avec une vielle cithare couverte de poussière. Elle la dépose sur les genoux de son père. Celui-ci commence à la nettoyer avec un chiffon. Puis, il la pose sur une table et se penche sur elle pour l'accorder. Nous nous sommes tus. Tout à coup, la pièce résonne du son de ce très bel instrument. Le vieil homme jouera durant une heure. Lui et sa fille sont en larmes. Elle nous expliquera le lendemain que son père, brisé par la guerre, ne voulait plus jouer depuis des années. Ce sont nos chants qui l'ont obligé à répondre et ont débloqué la mélancolie dans laquelle il se murait.

Extrait des carnets de souvenir de Jean Marie Lechat, 2009

Jean-Marie Lechat nous raconte la suite de sa parenthèse spéléologique avec le drame de la Cigalère