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Il y a un Sorcier à Blue Lakegnac !

Soumis par Freyens Benoît le 25 April 2009

L’attrait de Blue Lake pour le grimpeur est une bande de rochers bordant son extrémité ouest. Haute de 50 m en moyenne, cette bande rocheuse est prisée pour son granit ultrafin et compact (lissé par l’action glaciaire) très différent du granit rugueux et abrasif que l’on trouve ailleurs dans le pays. Comme pour tous les rochers situés dans les parcs nationaux, pitons, plaquettes et broches y sont interdits et l’on équipe « en trad ». Un décor alpin isolé, avec le lac battu par les vents sous nos pieds offre un atout additionnel.

A plusieurs reprises dans le passé Keith et moi avions fait l’ascension du « Grand Dièdre », la classique du coin, souvent avec les enfants qui jouaient dans le pierrier et avec peu d’opportunité de s’attaquer aux voies plus ambitieuses du lieu. En ce matin d’automne, nous sommes seuls et avec la journée entière devant nous, un luxe. Nous quittons Charlotte’s Pass vers 7h45 pour les 7 km d’approche, impliquant la traversée de la Snowy River, et sommes à pied d’œuvre vers 9h30. Le soleil d’automne réchauffe le rocher froid et nous entamons « Reprieve », notre premier 16 (6a) de la journée. Pendant que Keith équipe, j’échange quelques formules d’usage avec une paire de grimpeurs qui vient de débarquer. J’apprends plus tard que mon grisonnant interlocuteur est Keith Bell, une ancienne gloire de l’alpinisme australien, ayant à son actif de nombreuses premières un peu partout dans les années 70 et 80. J’admire la modestie et la simplicité de ces vedettes locales.

Keith (Scott cette fois) en a fini avec « Reprieve » et me lance le « climb when ready ». Rocher super solide, placements excellents, température parfaite, problèmes intéressants. Un surplomb doit se franchir en coinçant un bras dans une fissure juste au-dessus, les pieds en adhérence sur une dalle. Le relais en haut est le vrai repos du guerrier, dalles plates au soleil, névés et herbe rase autour. La vue sur le lac et l’infini moutonnement de montagnes bleues et blanches est imprenable.

Conscients du temps qui passe, nous descendons pour entreprendre « Clog Dance », 17 (6b), une sorte de zigzag. Après 30 mètres, le frottement de la corde est infernal, malgré les longues sangles placées sur les dégaines. Je fais un relais de micro coinceurs sur une mini vire : 5 points d’attache, mais je ne miserais pas trop d’argent sur certains d’entre eux. Le passage suivant est surplombant et couvert de mousse. Heureusement, il y a toujours une fissure à équiper quelque part, qui protège le mouvement. Je passe à la « Lleyton Hewitt » (à coups de vigoureuses invectives et de « c’mon!! » - come on - ndlr). Keith, bon public, sait apprécier un match serré et applaudit les montées au filet. Balle de set, passing shot, et j’installe le relais au repos du guerrier.

Retour en bas vers 15h00, plus personne dans le coin. Le soleil nous a quittés depuis midi, passant au-dessus des falaises et disparaissant derrière les hautes crêtes à l’ouest. A l’ombre il ne fait plus que 5 degrés. Après un moment d’hésitation, on décide d’en remettre une couche avec « Necromancer », 6a, 50m. Dame, nous avons fait 2h30 de route pour venir ici, on ne va pas s’en tenir à deux voies. Pendant plus de 45 minutes Keith s’escrime là-haut. Je le vois au passage d’une sorte de proue surplombante, mais vu d’en bas, ça n’a pas l’air bien sorcier (en dépit du nom de la voie). Avec l’inactivité, mains et pieds deviennent insensibles. Le moment arrive de bouger. Dès les premiers mètres tout a l’air plus dur qu’avant, ou est-ce la fatigue et le froid? Dalles imbriquées à l’envers, prises fuyantes, positions biscornues, chaque mètre se gagne en pestant contre l’adversité minérale.

Après un quart d’heure pour 20m de rabotage indigne, le corps se réchauffe et les doigts commencent enfin à récupérer un peu de sens tactile. Apparaît une dalle lisse avec gros potentiel de pendule vers une paroi verticale à gauche, une fois retiré un large friend 5 d’un dièdre à droite. Délicate traversée oblique sur trois fois rien. 5m de sueurs froides (des sueurs chaudes seraient les bienvenues par un tel froid de canard, mais c’est la loi de Murphy, comme toujours).

Rétablissement sur une fine arête en lame de couteau qui se projette au dessus du vide, orthogonale à la paroi. Spectaculaire endroit. La fameuse proue est juste au-dessus, que l’on attaque sur le côté de la paroi. La prise de sortie, très loin, n’est pas visible au début de l’action. Le passage de la proue est homérique. Il faut jeter un pied à mi-hauteur devant soi sur une réglette verticale et se tirer/pousser comme on peut. Pas de répit dans cette voie, les derniers 6 mètres lisses en Dülfer sont désespérants avec de l’eau glacée qui commence à suinter. La semelle gauche a pris un tout petit peu de boue quelque part. Le pied vole et je me retrouve suspendu à mon nœud. Un doigt de la main droite double tout de suite de volume. Adios « Lleyton Hewitt », c’est à la 9879ème place mondiale (et ça reste flatteur) que je débarque tout en haut à la nuit tombante. Quel purgatoire - une voie que nous pensions largement à notre portée, mais qui fut plutôt digne des difficultés de Gandalf-le-Blanc à s’extraire de Dol Guldur (le repaire du Nécromancien dans le bouquin de Tolkien). Keith sourit. Lui non plus n’a jamais rien fait d’aussi soutenu.

Les cotations peuvent être problématiques en Australie. Beaucoup de voies (surtout en escalade traditionnelle) sont ouvertes mais rarement refaites. Le pays a beaucoup de rochers pour très peu de grimpeurs (la population fait à peine le double de la Belgique). Le niveau est souvent établi par de solides rochassiers qui ne voient pas beaucoup l’intérêt de différencier un 4+ (grade 13) et un 6c (grade 20). Par conséquent, si l’on est habitué à grimper entre ces niveaux, mieux vaut s’attendre à tout. Un échange email avec Keith Bell et la Canberra Climbing Association suggère que la voie étant rarement faite, personne ne sait trop le niveau exact du « Nécromancien » - qui aura en tout cas généreusement testé nos limites de grimpeurs amateurs.

Par Benoît Freyens, avec Keith Scott, Australie, Avril 2009.

Blue Lake est le plus large de trois uniques lacs glaciaires Australiens, tous situés dans les Snowy Mountains, à une altitude d’environ 2000m.

Snowy Mountains