Aller au contenu principal

L’instinct du saumon - Highlands 1999

Soumis par Ramsdam Roger le 1 December 2009

16 étapes (de la pointe extrême NW de l’Ecosse jusqu’à Fort William (300 km), dont les 8 premières en autonomie totale.
Le style :
Ni gsm, sms, gps, ni carte de crédit, ni bottes, ni appareil photo (en panne), mais jumelles, boussole et altimètre. Notre seul « portable » : un sac à dos de 20 kg pour le plus âgé, 22 kg pour le plus jeune, contenant notamment un sac plastique avec un rechange complet sec pour la nuit (le jour étant réservé à l’équipement « pas sec »).
Camping sous tente « portes ouvertes » (style Hubert)
Juin est, statistiquement, le plus sec (15 jours « pluvieux » seulement) ; température moyenne, à l’abri du vent, 4 à 10° ; 3 habitants au km², mais zéro à l’intérieur des « terres » ; altitude entre 0 et 550 m.
Le Bilan :
300 km d’espaces vierges, de sentiers, tourbes, mares et marais, fanges labyrinthiques, dont la moitié traversés à la boussole et à l’altimètre. Panoramas grandioses, fascinants, parfois cauchemardesques, où alternent pluies battantes, pluies classiques, bruines, crachins, soleil, nuages, vents froids, parfois violents, ce qui implique patauger, gadouiller, barboter, sans oublier cependant les dix-cors à vingt mètres, les landes immobiles sous un ciel en perpétuel mouvement et les derniers paysages authentiquement sauvages d’Europe, avec certaines vallées entourées de sommets rocheux nous dominant de plus de mille mètres, parmi les coins les plus farouches et les plus isolés des Highlands, d’une beauté et d’une grandeur extraordinaires. La liberté aussi, totale, de toutes les décisions à prendre. Toujours plus de probabilités que de prévisions. Bref, l’aventure (plutôt que le tourisme, le confort et la sécurité).

MISE EN SCÈNE
Voiture (gare du Midi) – train (Zeebrugge) – bateau (Hull) – bus National Express (Edimbourg 5 h) – re-bus (Inverness 5 h) – train (Lairg 80 km) – fourgon postal (couchés sur le courrier et les journaux – Durness 80 km) et enfin à pied (2 km/h, sac au dos, après avoir rempli nos vaches à eau à l’édicule « toilets for gents » jusqu’à Farhead Head, pointe extrême NW de l’Ecosse, avec ses falaises de granit noir de 300 m. de haut, où nous attend un spectacle grandiose, devant une mer et un ciel déchaînés, où se noie un soleil exsangue. Au total, près de mille km pour atteindre ce bout du monde, en 48h… pour faire diligence.

LA PIÈCE
Notre anecdote la plus médiatique (extrait de nos notes sur le vif). (…) 15ème étape.
Vue stupéfiante, inondée de soleil, dominant de 50 m. le loch, avec, en dessous de nous, au raz de l’eau, un étincelant arc-en-ciel…annonciateur de pluie. (…) Il pleut effectivement à verse depuis des heures et nous voici à une centaine de mètres au-dessus de barres rocheuses nous séparant de la rivière bouillonnante, large de vingt mètres au moins, qui nous attend au fond de l’étroite vallée. Il suffira de nous laisser « glisser » vers le bas, en slalomant entre une dizaine de barres (de 5 à 10 m). Pas de « sentier » dans le fond, remplacé par de multiples pistes ravinées, tracées par les montons, nous obligeant souvent à marcher dans 5 à 10 cm d’eau. L’eau déferle de partout, tandis que la pluie horizontale redouble d’intensité. Ce serait folie que de vouloir dresser une tente avant le bothy (refuge rudimentaire) situé « quelque part » en aval, au bras de mer sur l’océan Atlantique, atteint par notre rivière.
Nous franchissons, vaille que vaille, plusieurs affluents, mais à deux km du bras de mer, nous sommes bloqués par un affluent de plus de dix mètres de largeur, tourbillonnant furieusement entre de gros blocs de rocher. Traverser à gué serait suicidaire. Perplexité. Pas d’autre alternative qu’une tentative de passage en nous encordant sur une mince ficelle de nylon de 15 m. que je garde toujours dans mon sac. Brève hésitation…. Allons-y pour la tentative !

Hubert, solidement assuré et armé de son bâton télescopique, s’engage lentement, tout habillé, dans l’impétueux torrent, qui lui monte jusqu’à mi-cuisse au moins. Arc-bouté sur son bâton, il évite deux ou trois blocs, entre lesquels le courant redouble de vitesse, et finit par atteindre la berge opposée. Bravo Hubert ! A mon tour. Empêtré dans ma cape (erreur funeste, le vent s’en servant comme d’une voile), je m’engage également dans les flots. Je fais cinq ou six pas, lorsque tout à coup, le lit labouré de boulders glissants, me fait perdre l’équilibre. Je me rattrape sur mon bâton, qui casse sous le choc, et me voilà carrément emporté… vers l’océan. Je me débats énergiquement, tandis qu’Hubert hâle la cordelette de toutes ses forces. Encore trois pas et me voilà également sain et sauf sur la berge. C’est gagné ! Mais ce n’est qu’une victoire à la Pyrrhus. Je suis trempé jusqu’aux os et je frissonne sous le vent. Il s’agit maintenant de ne pas se refroidir et nous voilà marchant aussi vite que possible pour trouver notre bothy (…)

Mais où est-il ce fameux bothy ?

Euréka ! Voici un pont… jusqu’au milieu de l’impétueuse rivière, le déluge ayant redoublé sa largeur. Le fait n’est sans doute pas rare ici, car il y a un second « pont » sous la forme de deux câbles métalliques tendus à moins d’un mètre des flots déchaînés. Et me voilà à califourchon sur les câbles, sans assurance (notre ficelle étant trop courte), les mains servant à la progression. L’eau file à une allure vertigineuse sous mes pieds et je dois me concentrer sérieusement pour ne pas chavirer, tant l’impression est forte que c’est moi qui dérive vers la mer. Illusion d’optique particulièrement déconcertante. Au tour d’Hubert, qui en a vu bien d’autres sous toutes les latitudes, mais lui aussi sait que la prudence est la mère de la sécurité (…). Toute la raide pente boisée qui nous fait face n’est qu’un immense rideau blanc, d’une beauté presque inquiétante. Paradoxalement, le loch voisin est à marée basse et nous pouvons y progresser sur des galets glissants, pour dénicher enfin notre bothy, blotti dans une petite cuvette verte, sous 15 cm d’eau.

Un bas flanc, une petite table, deux chaises et des refus de mer suspendus au-dessus de nos têtes. Atmosphère ! Vite, changement d’équipement, car je tremble de tous mes membres. Le pied de mon duvet et mon polar sont trempés, idem pour mon bonnet de laine, ma boussole, l’altimètre, le papier de toilette, etc. Pantalon, bas, chemise, chemisette et anorak sont à tordre (pas de quoi rire !), mais nous avons cependant vidé nos godasses. J’admire une fois de plus les réflexes et l’efficacité d’Hubert. Avec quelques rares brindilles et copeaux dénichés dans les recoins, il est parvenu à allumer un joli petit feu, devant lequel il a déjà mis à sécher le pied de mon duvet, le plus précieux élément pour la nuit à venir. Bouillon chaud, repas frugal, mais chaud, nous remettent de nos émotions à l’issue de cette journée pleine d’images kaléidoscopiques. Je passerai une excellente nuit, tout habillé, dans un duvet quasi-sec… prêt à renfiler mon équipement détrempé. L’instinct du saumon ?

Rideau !

LE DÉCOR : Juin 1999 Roger Ramsdam dit RAM (73 ans), guide stratégique - Hubert Leclerq, pilote tactique

Ecosse, Durness