Aller au contenu principal

De la moulinette et de ses dangers, ou du confort illusoire d’une technique de descente

Soumis par Raymaekers Yves le 20 August 2007

Après 15 jours de vacances familiales, il me tarde de remonter sur les dalles, le souffleur n’aura pas à me suggérer les prises.
Comme d’hab, je grimpe avec Edouard. On se choisit une voie pas trop difficile, du côté de «l’Aiglon», pour s’échauffer. C’est une dalle école, les points d’assurage ne manquent pas. Aussi, pour éviter un relais fastidieux, peut-on par ci par là, économiser une dégaine afin de filer directement tout en haut de la dalle.
Dans les dalles supérieures, pas de grimpeurs; on en profite pour s’offrir la petite traversée délicate qui va de gauche à droite sous un dièdre surplombant. Il faut grattonner, en le suivant jusqu’en haut de la paroi. Pas de grimpeur, donc pas de cordes qui se croisent, allons-y.
Je rejoins bientôt Edouard, et nous descendons en rappel, ça fait juste 35 mètres.
En longeant le pilier qui borde la dalle sur sa gauche, nous nous remémorons deux ou trois longueurs intéressantes, sur son flanc droit. Le côté gauche nous est moins connu et nous décidons de suivre des broches qui filent vers un petit surplomb: 5a, 5b ? Nous verrons bien, je démarre en tête, franchissant ce premier dévers. Il est dominé par un surplomb bien plus impressionnant, qui me fait fuir vers la droite, longeant une fissure-dièdre. Le passage est un peu délicat, mais bien protégé, et je me sens bien. La sortie sur la droite du pilier est franchie sans trop d’hésitation, et je me redresse dans une dalle facile, mais un peu délitée car très fracturée.
Je progresse prudemment jusqu’à la chaîne-relais, et après m’y être assuré par une dernière dégaine, je me vache et préviens Edouard que je vais descendre en moulinette. Je dois tirer un peu pour reprendre les 2 ou 3 mètres de mou nécessaires, mais cela ne me surprend pas; après une traversée en diagonale, c’est un peu normal. Je ne vois plus mon second, mais je sais qu’il m’a compris. Le nœud de vache sur le pontet du baudrier, je défais mon nœud et passe l’extrémité de la corde dans le maillon rapide de la chaîne, avant de me ré encorder. Ca y est, je suis prêt, je défais la «vache», récupère la dégaine, et crie pour avertir de ma descente. Ensuite, personnelle détachée, geste répété maintes fois, je me laisse aller, doucement d’abord, puis me sentant en tension, je me lâche carrément.

Horreur, je prends de la vitesse, je ne comprends pas, je crie, effleure la roche de la main gauche, puis, déjà plus durement, de la cuisse gauche, pivote, et c’est le bas du dos qui entre violemment en contact avec la paroi. La violence du choc m’arrache des cris lancinants et puissants, qui doivent faire penser à un porc qu’on égorge, mais c’est pour moi la seule façon d’évacuer peur et douleur.
La corde s’est tendue, mon compagnon a bien joué son rôle, mais je suis en colère, comment ai-je pu commettre une telle erreur ? Je viens de me rendre compte que ma chute vient sans doute du mou que j’ai tiré pour la moulinette; la corde a du se coincer quelque part, avant de lâcher sous mon poids.
va peut-être s’atténuer si je peux changer de position. Dès l’atterrissage, restant assis et m’appuyant sur les mains, je commence à descendre le sentier. Mes compagnons, accourus sur les lieux, m’en empêchent: «Arrête, les secours vont arriver, tu ne dois surtout pas bouger le dos !»
«C’est plus fort que moi, il faut que je bouge, ça m’aide à supporter la douleur»
Dans l’angoisse d’être paralysé, j’ai ce geste un peu fou: j’accroche des mains un arbuste et me redresse; cette fois, rasséréné, je m’assieds enfin. On m’aide à enlever baudrier et chaussures, un ami se pose derrière mon dos pour le soutenir.
Arrive alors l’équipe de secours. Le médecin urgentiste se présente et m’ordonne de m’étendre. Il faut répondre à toute une série de questions: pouvez-vous bouger les doigts de pied, les mains, avez-vous des sensations aux extrémités, à combien, sur une échelle de dix, évaluez-vous maintenant la douleur, etc., etc..
On me pose une minerve, me perce une veine du bras droit avec une énorme aiguille, puis on m’administre un calmant. Pendant 3 ou 4 secondes, je tourne de l’œil, ma voix devient rauque et faiblit, mais je reste conscient. Les pompiers aussi sont présents, ils me sanglent sur une civière après m’avoir délicatement soulevé de terre. On surveille de près tension et pulsations: 11-6,74 pulsations par minute. C’est bon, on peut entamer la descente. Elle sera fastidieuse pour l’équipe de secours: le chemin est étroit et escarpé d’abord, puis il se resserre dans les ronces et les orties, quand il longe la voie ferrée, et passe enfin par un petit tunnel sous les voies, avant de déboucher sur la route.
Enfin, je suis dans l’ambulance, direction l’hôpital de Mont-Godinne.
Merci à Géraldine et Monique d’avoir rapidement prévenu les secours, merci aux amis qui m’ont tenu compagnie pendant de longues heures à la clinique, puis m’ont raccompagné à la maison, après une dernière perf pour encaisser la douleur.
Deux semaines après ma chute, le diagnostic formulé après le scan à la clinique était confirmé: fracture de la première lombaire sans recul du mur postérieur, ni atteinte aux nerfs et aux disques, avec cependant léger tassement.
Soit deux mois minimum sans pouvoir grimper ni courir
Moulinette, quand tu ne nous tiens pas Yves Raymaekers

Il fait beau ce dimanche à Yvoir, une chance en ce mois de juillet pourri.