Aller au contenu principal

Souvenirs d'escalades - 1956 Premier de cordée dans les Calanques

Soumis par Lechat Jean-Marie le 3 June 2011

De 1952 à 1956, Jean-Marie Lechat a découvert la spéléologie (voir numéros précédents de Par Mont et Par Vaux). En 1956 il découvre sérieusement l’escalade !!

3. Premier de cordée dans les Calanques

3.1 Nouveau matériel

Très vite, je me rends compte que je dois laisser tomber ma corde de 30 mètres en chanvre totalement imprégnée de boue par les descentes dans les grottes et, en 1956, je vais acheter une "Joanni" de 8mm sur 60m. chez Jean Lecomte, Chaussée de Boitsfort, que je colore à l'aniline sur la moitié. J'y ajoute les indispensables mousquetons acier "carico minimo rottura KG 1000", un jeu de pitons allant de l'as de cœur au long piton en "U", et le marteau "Charlet-Moser" qui va avec. J'y ajouterai une paire de bottillons "Dolomite" à semelle "Vibram". (Je garde toujours précieusement ces trésors). L'ampleur de telles dépenses, fort inhabituelles pour moi, démontre ma nouvelle passion. Suite logique de cette réorientation sportive, je m'inscris à un stage d'escalade, en août 56, à l'UNCM (devenu UCPA) aux Contamines.

3.2 Des Alpes aux Pyrénées et retour

Comme en 1950, je vais avoir un été 1956 bien rempli. D'abord réussir à l'arraché, avec un surmenage évident, mes examens de docteur en Droit à Louvain, puis rejoindre un camp de l'unité scoute de Saint-Michel où j'ai la responsabilité des 4 troupes rassemblées. Au retour en camion avec le matériel, j'ai la surprise de découvrir dans la cour du collège une petite VW bleu clair qui m'attend, cadeau de mon grand-père pour mon diplôme. Dès le lendemain, en guise de rodage, je pars avec 3 routiers rejoindre le clan qui se trouve à nouveau dans l'Ötztal.
Vers les 9 heures du soir, après avoir traversé un ruisseau à gué, nous nous retrouvons dans une prairie pentue dominée par le refuge éclairé de la Gepatch haus. Ne voulant pas laisser la voiture dans la vallée, j'effectue une série de marche avant et marche arrière afin de remonter la pente en zigzag. Il faut voir l'ébahissement des alpinistes sortant du refuge pour nous aider à rentrer notre matériel, en voyant la VW garée le long du refuge. Le lendemain nous partons pour rejoindre la Branderburger haus où doit se trouver le clan. Le début de la marche se fait en plein soleil, et de loin le pare-brise de la VW scintille sous ses rayons. Mais une fois passé le Rauher Kopf sur le glacier Gepatch, le brouillard tombe. Or, la carte signale des zones de crevasses à éviter. Heureusement nous sommes 4, encordés sur ma Joanni. Je me situe en 3e position avec la boussole alignant les deux premiers sur l'azimut recommandé. Le 2e a pour job d'assurer le 1er et le 4e de compter les pas et donc la distance parcourue. Car il faut à plusieurs reprises changer de cap pour éviter les champs de crevasses. Vers 18 heures, je m'arrête et dis à mes compagnons que selon mes calculs nous nous trouvons à la Branderburger haus. Mais seule la ouate du brouillard nous entoure sur le glacier sans relief. Cela devient inquiétant. Tout à coup comme venant du ciel et sur notre gauche, une porte claque et une joyeuse discussion se fait entendre. En fait nous sommes au pied du petit éperon rocheux sur lequel est érigé le refuge et les cris entendus sont bien ceux des routiers du clan. Je passe donc huit jours de marche en montagne plus que de véritable varappe en terminant par le sommet du Wildspitze.
Ensuite, retour à la Gepatch haus dont je repars seul dans une grande chevauchée qui va me faire traverser une partie de la Suisse, de l'Italie du Nord pour rejoindre Marseille, aller dormir sur la plage du Cap d'Agde pour me retrouver à Sentein dans l'Ariège au pied de la Cigalère. Où je retrouve Bernard Magos venu présenter aux gens de la région son film en 35mm :"Splendeurs et Misères de la Cigalère" tourné en 1954 avec mon aide. Courte visite des premières salles de la grotte avec des gens du village, puis tournée dans divers villages où les gens se montrent passionnés de découvrir les merveilles de cette grotte. Ce n'est qu'au bout de cette tournée que je quitte Bernard, direction Les Contamines.
J'y arrive par mauvais temps et le lendemain il pleut à verse et le rocher école est bien désagréable à grimper. Les prévisions étant exécrables pour toute la semaine, un des moniteurs décide de descendre dans les Calanques dans sa petite 2 chevaux avec sa femme que sa longue queue de cheval blonde fait appeler "Pouliche". Mais il ne peut prendre que deux stagiaires à l'arrière. Jean Couret me paraît un guide sympa et je me joins à lui en emmenant avec moi 3 autres stagiaires dans la petite VW qui a déjà fait Bruxelles-Tyrol-Pyrénées-Haute-Savoie et repart vers Marseille.

3.3 Les Calanques en 1956

Nous allons monter nos tentes au pied des rochers des Goudes qui abritent à ce moment, à l'arrière des rochers donnant sur la mer, une décharge publique.
Nous nous retrouvons à 7 au pied de la première falaise. Le guide nous regarde et demande un volontaire pour prendre la tête d'une deuxième cordée. Trois stagiaires ont l'accent du Midi mais pas fanfarons ils se défilent. Les deux autres des Vosges et du Haut-Rhin semblent plus volontaires mais n'ont jamais grimpé en tête. En dehors de la Béchamel à Freyr bien raide, mais bien courte, je n'ai que le Caillou et l'Al Lègne à mon actif, mais j'ai envie que ce stage m'apporte un vrai déclic dans ce nouveau sport que je découvre. Ma belle Joanni semble plaider pour ma compétence et me voila premier de cordée pour tout ce stage dans les Calanques. Il faut dire que généralement en fin d'après-midi, le guide me regarde en disant :"Mais, toi, je ne t'ai pas vu aujourd'hui, viens avec moi !". Il se lance alors dans des escalades de bon niveau en me tractant si nécessaire. Il cale cependant le dernier jour dans une 6B au "Doigt de Dieu" à En-Vau, mais il faut dire qu'en 1956 le 6B est considéré comme la difficulté maximale, la discussion restant ouverte sur la réalité des 6C.
Mais, je bye-passe le reste du stage. Après les Goudes, nous sommes partis pour le Bec de Sormiou où j'ai côtoyé la fameuse Momie sans pouvoir l'essayer, le guide jugeant que je n'étais pas encore mûr pour y partir en tête. De là, nous allons reprendre nos voitures pour aller les garer sur le Chemin de Morgiou dans un petit quartier vieillot et endormi où les rues ont pour noms : Boulevard de ceci ou cela. Je me rappelle que cela m'avait beaucoup amusé. Et nous voilà en route vers la grande Candelle, le sommet le plus élevé des Calanques. Comme beaucoup de grimpeurs, j'en retiens surtout ce très grand pas, ou pour moi ce petit saut, de la petite aiguille pour rejoindre la grande. En tête et en bottillon, même Vibram, vers cette marche fort pentue, sans dégaine d'accueil sur le mur d'arrivée, cela m'a laissé une forte impression que j'ai retrouvée près de 50 ans plus tard à la Jonte en descendant en tête du sommet du Bitard pour rejoindre dans la paroi la voie "A moi la Légion", avec là aussi un grand écart au-dessus du vide.

Le problème dans les Calanques, c'est le manque de point d'eau et le fait que les véhicules ne pouvant y circuler, il faut emporter son eau. Mais grimper avec deux ou trois jours de réserve d'eau dans son sac, c'est massacrer la qualité de l'escalade des jeunes grimpeurs que nous sommes. J'avais heureusement reçu des routiers d'Aix rencontrés à la Cigalère, le croquis d'un point d'eau à Sugiton. En descendant de la Grande Candelle, nous rejoignons sur le plateau le haut des falaises surplombant la plage de Sugiton. Il nous reste à y descendre en rappel. A l'époque, Sugiton est un centre naturiste privé, bien clôturé par des barbelés avec une porte d'entrée sur le coté ouest. Je descends le premier et vois les naturistes, tels des lézards, se réfugier dans les anfractuosités des rochers pensant que nous sommes des touristes voyeurs. Dès que j'arrive au sol, je me dirige illico vers le point d'eau qui est un petit bassin dissimulé par une dalle plate. Je la bouge, remplis ma gourde et étanche ma soif. C'est le mot de passe qu'il fallait, tout le monde ressort de sa cachette et rejoint son essuie étalé sur les grands rochers plats formant le bord de mer. L'eau n'est pas de source, il s'agit plutôt d'un réservoir recueillant les eaux de pluies descendant du plateau, mais elle est très propre. Les inquiets attendront qu'elle soit bouillie pour la boire.

Nous montons nos tentes un peu à l'écart, mais le grand sujet de discussion est de savoir si nous devons ou non rester "textile". Pouliche a déjà fait son choix et étale sa nudité. Dois-je dire que la déception est assez générale. Elle fait la démonstration qu'un mini-bikini est un magique cache-misère. Au sein du groupe, la ligne de démarcation passe au nord de Lyon, les grimpeurs du nord restent pudiquement "textiles", ceux du midi se libèrent de cette contrainte.
Au matin, l'un des gars de Rodez reste sous la couette, ses copains du midi ont repéré un scorpion qu'ils parviennent à jeter dans la tente, solidaire de son tapis de sol. Les hurlements attirent tous les regards et notre gars bondit tout nu à l'extérieur. Je trouve le jeu cruel sinon dangereux, mais notre attention est directement distraite par un autre jeu dangereux. Un canot bondé de touriste s'insinue entre l'îlot appelé "le torpilleur" et le bord du site. Tous les touristes se pressent sur le bord pour profiter du spectacle, tandis que le patron de la barque et son aide tentent désespérément de contrebalancer le poids. De l'eau se met à embarquer et le canot doit virer pour retrouver sa stabilité. "Textiles" ou non, nous étions tous à ce moment prêts à noyer ces touristes stupides.

Notre dernière escale dans les Calanques passe par la mythique Calanque d'En-Vau. Outre le "Doigt de Dieu" dont j'ai parlé, nous ferons deux voies sur la rive droite, la Siray et ce que le guide appelle la "voie des Américains" et que je reconnaîtrai des dizaines d'années plus tard comme "l'éperon des Américains". C'est le départ de cette voie au-dessus de l'eau qui me laissera les plus beaux souvenirs. 51 ans plus tard exactement, c'est à droite de cet éperon que je ferai, sans le savoir, ma première et seule voie de 6B en tête. Ce sera en 2007 à 75 ans.

De 1952 à 1956, Jean-Marie Lechat a découvert la spéléologie (voir numéros précédents de Par Mont et Par Vaux). En 1956 il découvre sérieusement l’escalade !!

callanques, Marseilles