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Jungle Jamming : On the wall again

Soumis par Hanssens stephane le ven, 06/04/2012 - 00:00

Sans entrer dans le détail de l’expé, j’aimerais vous faire partager quelques infos sur notre vécu sur place.
Sans doute le savez-vous, le CAB-RCT était au Venezuela pour sa dernière expédition. Sans entrer dans le détail de l’expé, j’aimerais vous faire partager quelques infos sur notre vécu sur place. Tout d’abord, l’équipe : deux indéboulonnables, Nico et Sean, le nouveau qui l’est de moins en moins, Stéphane Hanssens et le doyen Jean-Louis Wertz.
Après plusieurs jours de voyage, nous débarquons au milieu de la jungle dans un petit village appelé Yunek, peuplé d’indiens d’Amazonie forts intéressants, qui sont baptistes, probablement convertis au début du 19ème siècle. Cela leur donne une certaine rigueur qu'ils respectent. Nous pourrions nous imaginer en Malinowski faisant son observation participante pour notre approche de terrain en les étudiant. Contrairement à d’autres endroits que j’ai déjà visités, ils ne semblent pas pervertis par notre société. En Baffin, les esquimaux avaient pris le plus mauvais que notre civilisation pouvait leur donner, alcool, cigarette, femmes enceintes à 13 ans, véhicules en tous genres inutiles. Ici, rien de tout cela. Ces peuplades vivent simplement et sont contentes de pouvoir nous accueillir dans leur communauté. Ils vivent encore de la nature qui les entoure. Le pouvoir central semble avoir peu d’influence et est représenté par ce qu’ils appellent « le capitaine». En fait, ils font un peu ce qu'ils veulent. Notre guide nous explique que son frère a été tué par « les voisins » sans vraiment de rancœur. Ce doit être une forme de justice locale. Ils ont un rapport avec la mort différent. Nous avions reçu des photos de personnes venues précédemment, et en nous montrant un gosse sur la photo, il nous signale qu’il est mort il y a quelques temps, mordu par un serpent. Sans réelle tristesse. C'est comme ça.
Les revenus de la région viennent principalement de l'exploitation de l'or. Tous en profitent. Les pilotes qui font les transferts et prennent ce qu'il faut au passage, les indiens qui récoltent, les grossistes dans les villes qui récupèrent et puis revendent. Cela se fait simplement, sans violence apparente. Ce sont surtout de petites exploitations, du coup c'est plus tranquille. A Yunek, ils tirent aussi profit des grimpeurs. Le Tepuy proche du village est suffisamment populaire pour qu’il y ait une dizaine d'expés par saison qui emploient toutes ou presque des porteurs, et y laissent quelques trucs comme des vêtements, jeux, lampes frontales voire panneaux solaires. Normalement c'est l’escalade des Tepuy est interdite sans autorisation. Mais ils s'en foutent. C'est le village voisin mécontent et jaloux de n’avoir pas la même chance qui prévient le service du parc.

La face envisagée pour notre escalade se trouve à trois jours de marche du village. Nous avons pris une bonne dizaine de porteurs pour notre premier trajet. Ils portent 15 kg, et nous une trentaine « on n’est quand même pas des lopettes ». Nous prévoyons une autonomie de 40 jours. L’imprévisible fut l’année bissextile et sa journée supplémentaire qui tombe dans notre période d'expé. Quand t'es pas malin t'assume. On va donc devoir serrer un peu plus la ceinture.

Notre rythme de marche est réglé par les rivières afin de boire, et de faire une petite trempette dans l’habit d'Adam au milieu de la jungle. Concernant les rivières, c'est comme la jungle; au début, on n’ose pas trop nager. On se demande s’il n'y a pas des trucs bien méchants, genre piranha, serpents, sangsues, crocodiles, ..... Sean nous raconte qu'il a vu dans une émission de survie ou un truc du genre (les trucs préférés de Sean) qu'il y a un insecte qui vit dans l'eau et lorsque tu y urines, il vient s'accrocher dans la bite. Merci pour l’histoire. Il nous a fallu un certain temps avant d’oser pisser dans l'eau. Finalement, il n'y a pas grand-chose de dangereux dans l'eau ici. C'est une chaîne de montagne. Même si cela ne nous a pas empêché de faire des rencontres intéressantes.

Notre but est de réaliser des voies en libre, vierges de préférence. Nous avons finalement ouvert deux nouvelles voies. J’aimerais vous faire vivre une partie de la deuxième, la plus intéressante. Une fois la ligne choisie (dans les dévers), nous nous préparons ; on va chercher de l’eau (120 litres environ) pour une dizaine de jours, on prépare les sacs de hissage (haulbags), et on fait notre traditionnel « pierre, papier, ciseaux » afin de voir quelle équipe va commencer. C’est un moment spécial. Parfois tu veux être gagnant mais parfois tu aimerais perdre. Cette fois-ci, je n’avais pas vraiment envie d’aller dans les premières longueurs. Je préfère être un peu plus en hauteur, le sol est plus loin en cas de chute. C’est Sean et Jean-Louis qui commencent. Nico et moi, on termine les haulbags et on les amène au pied de la voie. La stratégie est un peu différente, vu le peu de chance de réussite, on ne prévoit pas de « monter » tout de suite avec tout le matos. On va d’abord voir comment ça se passe, ensuite on avise. Cela nous permet de nous adapter au cas où ça ne passerait pas et de changer d’itinéraire. Ce qui prend le plus de temps, … c’est l’exploration.
Le ton est directement donné au retour de l’équipe exploratrice. Il fait trop chaud ! La face prend le soleil jusque 10-11h, ensuite il passe derrière. On attend donc un peu. Jean-Louis a déjà fait une chute dans un arbre. Ça promet. On risque de bien rigoler. Sean réattaque un peu plus tard. Il avance. Première longueur de faite. On pense que les deux premières longueurs ne sont pas trop dures. Par contre après, on est au nœud du problème. Une succession de toits et de dévers et on ne sait trop où passer. On distingue plusieurs possibilités, mais du sol, rien n’est clair dans ce rocher. On pense parfois voir des belles fissures mais on se fait avoir par des jeux d’ombres et parfois c’est l’inverse. Imprévisible. Il faut monter pour voir. Deuxième longueur, Sean se jette dans un combat d’anthologie comme il adore. Il reste plusieurs heures à grimper. Il faut nettoyer les fissures, trouver l’itinéraire, les protections, il crie. On voit d’en bas ses coudes qui montent (ça signifie qu’il est bien fatigué). Et l’inévitable arrive. Une chute. Rien de très grave. Il avait heureusement trouvé une bonne protection. Jusque-là ce n’était pas vraiment top d’après lui et on peut lui faire confiance sur ce sujet. Une chute, ça veut d’abord dire tomber, mais ça veut aussi dire qu’il va falloir retourner dans la longueur, notre but étant d’enchaîner chaque longueur en libre, pas uniquement d’arriver au sommet. Et si possible sans mettre de plaquette. Pour se retenir d’une chute, on utilise des coinceurs ou des friends. Parfois on va vers des pitons ou birbicks, ce qui demande l’utilisation d’un marteau, on perd des points au niveau de l’éthique. Il y a bien les plaquettes, mais en dernier recours car il faut compter presque une heure pour faire un trou sur ce type de rocher particulièrement solide. C’est presque de la triche de placer des plaquettes. Mais bon, si c’est la seule solution qui nous permette de nous mettre en sécurité, il faudra bien y passer. Sean refuse d’en mettre. Il préfère que d’autre se salissent les mains pour lui. C’est comme ça, chacun son éthique.
Je pourrais vous dire « pour la suite, venez voir notre film ! », mais je vais continuer un rien. Le lendemain, Sean retourne enchaîner sa longueur, Nico et moi partons explorer le début de la section intéressante. On pense que ça passe par la droite. Je fais une première longueur en traversée, assez facile mais avec des frigos instables. Faut faire attention. Sean s’est pris une autre chute hier dedans, il est parti avec le pot de fleur… Ensuite c’est Nico qui part, il essaye un peu en libre, on ne sait jamais. En bas, Sean est parti assuré par Jean-Louis. Il monte ! Nous pas trop, ça n’avance pas très vite. Puis d’un coup, on entend Sean qui gueule. On se retourne et il tombe, tombe, crie, et tombe encore. Jean-Louis crie aussi. Sean est à l’envers, crie et tombe encore. Je suis horrifié. Je vois le sol se rapprocher. Je le vois s’écraser au sol, c’est sûr ! Puis il s’arrête, emmêlé dans les cordes. Directement, il prend la corde statique qui est à côté de lui et fait un nœud pour s’accrocher. Il est en dessous de Jean-Louis. Pas très loin du sol. Il rigole. Il n’a rien. Il demande à Jean-Louis si ça va ? « J’ai les mains un peu brûlées ». Il est tombé sur près de 40m ! Heureusement, le mur est déversant, il n’a rien touché. Il avait mis trois protections, des friends 0,75 et 1, des grosses pièces qui normalement tiennent bien, dans la fissure où il en avait mis un seul hier. Ils n’ont pas tenu. Ils sont tous partis. Plus deux trois autres pièces en dessous. C’est finalement des petits nuts qui le retiendront. S’ils avaient sautés, c’était le relais. Et tomber sur le relais, c’est vraiment pas top. Puis le sol aurait été encore plus proche à ce moment-là. Mais ça va. Par contre, Jean-Louis a les mains bien brûlées. Il a dû laisser glisser les cordes sur plusieurs mètres. C’est aussi le moins fort de nous et Sean sans doute le plus lourd. Sean ne pense qu’à une chose, retourner. Nous sommes un peu refroidis. Nico, qui était toujours en train d’essayer de passer en libre, me demande finalement les étriers, marteaux, pitons, et autres ustensiles d’artif. C’est plus sérieux. Il lui faudra cinq heures pour arriver au-dessus de la longueur. Pendant ce temps-là, moi je pends comme un saucisson au relais, à l’assurer, à manger, boire, regarder les oiseaux (des colibris, c’est majeur comme oiseau), pisser, pas facile de pisser suspendu dans un baudrier. On ne sait pas trop si ça va passer en libre. Mais Nico est relativement positif, c’est toujours bon signe.
Voilà un peu comment se passent nos journées sur le mur. On fonctionne en deux teams afin de pouvoir avancer au plus vite. Seulement, avec les blessures de Jean-Louis, ça change la donne. Elles ne sont pas si grave, mais il ne peut plus ni assurer ni grimper. On a une seule équipe qui peut travailler. On va aller moins vite et attendre pour voir si ça ne s’infecte pas et si ça s’améliore. On restera au sol un peu plus longtemps que prévu. Donc, on redescend chaque soir et on remonte le lendemain au jumar. Ce qui, de un nous prend du temps, de deux est assez physique et de trois, fait qu’on n’a pas l’impression d’être complètement dans la voie. C’est une escalade hybride. Ce n’est que le cinquième jour qu’on ira installer nos portaledges au relais 5. Nous installerons une plaquette pour nous sécuriser au mieux. Il n’y avait pas de fissure franche. Ce relais nous place en plein milieu de la zone difficile. On a la longueur de Nico juste en dessous. Sean en a une juste au-dessus et moi j’ai la suivante. Jean-Louis est finalement monté avec nous. Il est en croisière verticale « all inclusive » comme on le lui rappelle souvent. Et au fur et à mesure ses mains iront mieux. Comme ça, il pourra aussi participer au portage de sac au retour. Il nous faudra finalement 14 jours pour parvenir à enchaîner toutes les longueurs de cette voie. La longueur la plus dure a été estimée à 8a+ et il y a 5 longueurs à 7c ou plus sur les 15 longueurs que notre nouvelle voie propose. On l’appellera « Apichavai », du nom du héros local qui a réussi à tuer l’aigle mangeur d’homme qui traîne dans les Tepuys… En faisant le calcul, ça nous fait en moyenne une longueur par jour. Autrement dit, 30 à 40m, ce qui est particulièrement lent. Ça montre la difficulté et l’énergie nécessaire pour progresser dans ce mur. Nous avons dû puiser dans nos ressources. Le pire fut la fin. On passa le nœud assez rapidement (vers le 7ème jour) et on pensait qu’on allait dès lors courir vers le sommet. Tous les jours on partait du camp en se disant, c’est bon, cette fois-ci on va au sommet. Et tous les soirs on revenait dépité de n’avoir pas su progresser plus rapidement. Ce n’est que le 4ème jour de la tentative sommitale que l’on foula pour la deuxième fois le sommet du Tepuy. Mais cette fois-ci on en profita un peu moins. Photo et retour au camp. On avait encore des longueurs à enchaîner plus bas. Le fait de rester plus longtemps sur le mur a également eu pour conséquence que nous avions moins de temps pour la marche du retour.
Et pour le retour, nous avons prévu de prendre le bateau tandis que nos affaires prenaient l’avion. Deux jours jusqu'à un endroit. Ensuite, en 4X4 pendant quelques heures jusqu'à une ville, d’où un bus de nuit nous conduit jusqu’à Ciudad Bolivar, ville de nos débuts, où nos affaires devraient revenir. De fait, cela nous prendra sans doute 3 jours alors qu’en avion, il faut à peine deux heures. Mais on trouve ça plus chouette de varier un peu. Plus en lien avec notre approche de l’expé aussi, le moins « fast-food » possible.
Stéphane Hanssens

Sans doute le savez-vous, le CAB-RCT était au Venezuela pour sa dernière expédition.

Yunek (village), AKOPAN TEPUY