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Souvenirs, souvenirs 1958-1959 escalade en Belgique

Soumis par Lechat Jean-Marie le dim, 06/02/2011 - 00:00

Marche-les-Dames 1958
Faisons un petit saut de quelques deux mois et je me retrouve à Warthet, juste au-dessus de Marche-les-Dames au Centre école officiers des Para-Commandos. L'armée ne va pas me permettre de développer beaucoup la qualité de ma gestuelle en escalade. Mais, dès la première semaine du service militaire, je me rends compte que mon endurance physique n'est pas aussi bonne que je le pensais. Je ne touche plus à un rocher en cette fin de 1957, mais je cours et cours encore du haut au bas de cette vallée de la Gelbressée. Il faut nous faire arriver à réussir à courir avec sac, casque et fusil sur 18 kilomètres et moult dénivellations en moins d'1h.30. Nous devrons ensuite réussir essoufflés à lancer des grenades dans des cibles éloignées et cerise sur le gâteau nous prêter à un "melling" où l'on ne s'envoie pas des petits mots gentils mais des "caramels" à mettre sur la poire d'un gars tout aussi essoufflé que vous. Il semble que nos gradés sont persuadés que notre supériorité en éducation physique est bien plus importante pour avoir de l'autorité sur nos hommes que le maniement des armes, des explosifs et même que toutes les sciences dites militaires, hormis peut-être la cartographie.
Bref, ce n'est que fin 57, début 1958 que nous sommes accueillis au camp commando pour y goûter, entre autres, aux joies du "Tire-fort" et autres "Banane", voies bien patinées par tous les anciens. Le but semble être de monter à la force des bras, les instructeurs n'hésitant pas à faire glisser vos pieds si vous semblez trop à l'aise. Mais je peux me rattraper sur les deux "Jumelles", de gauche et de droite, qui se situent un peu en aval du camp commando.

Au printemps 1958, débute le camp commando où nous subissons notre première épreuve de jeunes chefs de peloton avec le grade de caporal. C'est alors que nous allons comprendre la raison du sadisme de nos préparateurs physiques. Nos hommes sont en effet particulièrement sensibles à l'endurance physique. L'épreuve finale est le parcours commando qui va nous mener du camp commando au plateau avec retour au camp. Ce n'est pas qu'une course car de nombreux obstacles et épreuves balisent le parcours. Dès le départ on se trouve confronté à l'escalade des "Jumelles". Je dois avouer que là, le parcours m'avantage outrageusement. Je prends probablement 8 à 10 minutes d'avance au chrono dans cette difficulté. Aussi qu'elle n'est pas l'incrédulité du bataillon en apprenant que je suis premier ex aequo avec un certain Lomba, champion des courses à pied effectuées par les hommes du bataillon autour de la Citadelle de Namur à qui je rends 15 à 20 kilos et presque autant de centimètres.
Ceci facilitera grandement mon ascendant sur les hommes durant tout mon service.

1958 : Freyr, Dave et Bayard
Une petite fenêtre entre avril et juin 1958 me permet de retrouver en permission les rochers de Freyr et de découvrir Dave et le rocher Bayard.
A Dave, je fais en second, toujours avec Dominique : la "Jo Mouton", la "Grunne", la "Direttissima" et enfin le "Mou qui vient pas". Je fais ensuite à deux reprises et en tête la face Dinant de la Roche à Bayard, ce qui me servira, j'en reparlerai plus loin. Malgré, les marches et exercices violents auxquels nous étions soumis dans les heures qui précédaient les permissions, je réussis en avril 58 et en second, la Sanglante et le Toit du Monde (avec pas d'artif). En mai, à nouveau la Sanglante mais en tête cette fois, elle deviendra la voie emblématique de notre cordée avec Dominique. Ensuite toujours en tête, le Fakir. En juin 58, juste avant le départ en bateau pour le Congo et Kamina, la Pino Prati, puis en tête, la rue de la Paix, les Tartines, le Rab, le Pape et à deux reprises, toujours en tête, la Direttissima.

Ceci me rappelle un petit incident très révélateur de notre manière de grimper. Lors de ma deuxième ascension en tête de la Direttissima, j'arrive un peu court pour atteindre le piton au-dessus du pas de VI a. Et j'empoigne la broche avant d'y passer mon mousqueton. Je suis alors à 6 ou 7 mètres sous le sentier qui court sur la crête où grimpeurs et touristes peuvent regarder tant le magnifique paysage que ceux qui sur la face de l'Al Lègne grimpent dans la Lecomte, ouverte récemment à cette époque, le Zig-Zag, combiné ou non à l'Angélique et aux 3 Saurets et enfin la Direttissima. Bien entendu, aujourd'hui les puristes ne touchent pas les pitons d'assurance, ce n'était pas aussi clair à cette époque où nous ne disposions de cordes résistantes aux chocs que depuis 2 ou 3 ans. J'entends alors un spectateur s'exclamer au-dessus de moi :"Oui, comme ça c'est plus facile !". Je suis piqué au vif et, bien que j'entende aussitôt d'autres grimpeurs engueuler mon interlocuteur en lui faisant remarquer que faire ce commentaire durant une ascension est dangereux et contraire à toute l'éthique alpine, je redescends lentement sur mes prises précédentes. Ceux qui savent les 6 à 7 mètres qui me séparent du piton inférieur et connaissent la bordure patinée du dièdre sur laquelle je repose mes pieds, cependant que ma main se reverrouille dans la petite fissure du fond du dièdre, savent que cela manque de prudence. Je remonte ensuite plus lentement en plaçant les pieds plus haut qu'avant, afin d'arriver avec la broche à hauteur de ma tête. Je la tapote de la main en regardant mon interlocuteur. Il est cette fois muet et je peux placer mon mousqueton et y passer ma corde avant de m'engager dans l'étroite cheminée terminale.

1959: Toujours Freyr, mais aussi les Eperviers
Près de 8 mois se passent avant que je ne remette les pieds sur un rocher. Retour d'Afrique début février, je vais rapidement faire la nouvelle voie de "Radis" : l'Asiatique. En avril, j'y ajoute, en tête, sa voisine l'Hermétique, ainsi que le "Zig-Zag". Le service militaire terminé, je suis plus libre pour reprendre mes visites à Freyr. En mai et juin, je conduis de nombreuses cordées à Freyr en refaisant de multiples voies dont le Zig-Zag et la Direttissima, en y ajoutant la rue Lepic, le Super Vol au vent, la Marmotte, la Lecomte. En juillet et août 1959, je découvre une tout autre chose. Je ne parviendrai pas à accrocher ma fiancée Alliette aux rochers, n'acceptant que "la Familiale" fin juillet. Elle repart fin août pour le Kivu.
J'ai encore noté que j'ai fait en second, en septembre deux fois le Super Vol au vent intégral avec passage de VI A. Là s'arrêtent mes notes sur Freyr.
Mais à coté de ces listes de voies faites en tête ou en second, je perds après 1959 la magie de ce Freyr découvert à 20 ans en 1952. Avec son petit camping où des couples de jeunes et moins jeunes grimpeurs venaient planter leurs tentes le temps d'un week-end. Le plateau me laisse tant de souvenirs. L'éclat de rire qui nous prit de voir l'abbé Fagot se lancer dans la Lecomte que nous jugions assez "morpho" et donc inabordable pour ce petit gabarit, avant qu'à la jumelle nous ne découvrions le tisonnier sorti de sa manche accrochant le piton supérieur. Le plaisir de faire découvrir le rocher à notre meilleur gardien des légendes d'alors, Julos Beaucarne. Plus tard, l'émotion d'apprendre en 1961, la disparition au Groenland d'André Foquet, namurois ami de Dominique, Jean Duchesne, le permanent du plateau et ce petit couple si sympathique que formaient Nadine Simandel et Jean Alzetta.

Je quitte donc Freyr en 1959 et ne le retrouverai qu'épisodiquement par la suite (entre autres pour découvrir dans l'Ancienne Jeunesse, la Belle Récompense (V+) le 21 septembre 2008).

Si "Radis" ouvrait en 1959 de multiples voies entre la Familiale et les Anciens Belges dans le Mérinos, Dominique s'était mis en tête de nettoyer une jolie aiguille à Furfooz le long de la Lesse. Je n'ai pas été très assidu aux séances de nettoyage et de pitonnage de la face des Eperviers, mais il se fait qu'ayant passé une méchante dalle délitée et surplombante, Dominique et ses seconds se trouvent devant une petite cheminée très lisse où l'on voit mal où planter un bon piton. J'ai gardé de ce rocher des petits croquis approximatifs avec quatre qualités de pitons : les mauvais, les faibles, les moyens et tout de même deux très bons. Pourtant, certains sont encore en place et j'ai eu honte de notre travail en les retrouvant il y a quelques années. Dominique m'invite à essayer la cheminée. Mes expériences spéléos refont surface et je passe cette difficulté assez courte qui me mène au sommet. Il en reste que quelque part mon nom apparaît comme l'auteur de cette voie qui en libre vaut aujourd'hui du 7A, d'après "Pico" ancien champion bien connu. Alors que nous faisions bien entendu le dévers en "artif" et que mon mérite est mince d'avoir débouché le goulot supérieur.

De 1958 à 1959, Jean Marie Lechat est appelé sous les drapeaux et en profite pour retrouver les grands massifs d’escalade belges

MARCHES-LES DAMES