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Souvenirs, souvenirs 1957 la cabane du Trient

Soumis par Lechat Jean-Marie le 6 February 2011

La Cabane du Trient

Coincé entre mes examens à Louvain et la direction du sous-camp belgo-congolais au Jamboree de Birmingham, je réponds à l'invitation de Dominique de venir passer une dizaine de jours à Champex où sa mère a loué un petit chalet, type boîte à cigare. Je logerai dans ma voiture de manière bien plus confortable qu'entassé dans la "chambre des garçons". Car nous sommes près d'une dizaine avec plus de filles que de garçons d'ailleurs.
Dominique a le moral dans les talons, car il vient de rater ses examens et Annie de Wasseige, sa cousine, l'emmène faire un tour, cependant que nous montons à notre aise vers la Cabane du Trient (3.170m d'altitude) à 5h.30 de marche depuis Champex. Le refuge est presque plein, nous arrivons à temps pour réserver des places pour la nuit en comptant les cousins encore dans la montagne. Vers 20h.30, le patron du refuge nous demande de libérer les deux places non encore occupées. Nous l'assurons que nous attendons encore une cordée qui a projeté de faire la Traversée des Écandies. A ce nom, il paraît effrayé, surtout lorsque nous ajoutons qu'il y une fille dans cette cordée. Il nous dit que la Traversée est très verglacée et fort dangereuse en ce moment. Il va ensuite rassembler deux ou trois guides qui sortent avec leur matériel. Nous suivons assez penauds derrière eux. Ils montent quelques dizaines de mètres puis s'arrêtent à un endroit d'où l'on aperçoit la sortie de la Traversée. Le patron du refuge a de grosses jumelles et se couche pour les poser immobiles sur un rocher. Les secondes s'égrainent, puis finalement il dit :"Je vois une cordée qui arrive à la sortie". Ouf ! nous soupirons. L'un des guides reprend les jumelles et tout à coup se retourne vers ses copains et dit :"C'est la fille qui est en tête !". Il faut savoir qu'en 57 de nombreuses filles grimpaient déjà, mais les "premières de cordée" étaient rares. De dangereux apprentis, on pose déjà un autre regard sur ces touristes sans guides. Une fois Annie et Dominique assis à table et racontant leur aventure, où effectivement Annie a dû reprendre la tête face à un coup de déprime de Dominique, le patron vient nous demander ce que nous comptons faire le lendemain. Nous feuilletons depuis un moment le petit guide Vallot et avons repéré une aiguille de bonne difficulté varappe mais sans approche sur glace où nous sommes totalement inexpérimentés. Nous annonçons donc que nous allons faire la "Javelle" dans les Aiguilles Dorées. Nous constatons que cette annonce fait son petit effet. On nous attendait plutôt à l'aiguille du Tour plus touristique. Là-dessus, nous allons dormir sur un grand platelage commun. Peu habitués aux levers matinaux des refuges, nous ne sommes dehors que vers les 7 heures du matin, soucieux d'avoir une pleine lumière pour nous orienter. Mais une bonne surprise nous attend, une trace bien nette dans la neige fraîche nous guide vers les Aiguilles Dorées. Une cordée nous précède donc, cela nous réjouit car il y a certaines explications dans le guide qui intriguent concernant un passage sur l'Aiguille. Pouvoir regarder comment fait une autre cordée ne sera pas de trop. Nous arrivons au pied de l'Aiguille, où personne ne grimpe, mais, à quelques mètres, un guide et ses deux clients ont déballé leurs tartines. Manifestement ils veulent voir les "touristes" à l'œuvre. Il faut y aller. Dominique est requinqué et part en tête de la première cordée, je prendrai la tête de la deuxième. A un moment donné on affronte un dièdre qui d'aigu dans le bas, devient franchement obtus à quelques mètres de l'endroit où l'aiguille se détache à gauche d'une petite sœur sur la droite. Pas de fissure au fond du dièdre pour pratiquer un Dülfer. Il y a là trois ou quatre mètres infranchissables, car le dièdre est lisse comme une peau de fesse. L'explication du Vallot s'éclaire, il faut faire un nœud avec sa corde et lancer ce nœud pour qu'il se coince dans l'ouverture au sommet du dièdre. Ce n'est pas simple de libérer ses mains en se tenant seulement en équilibre dans un dièdre à angle quasi droit à cet endroit. Après, un ou deux essais la corde se coince. Dominique s'y suspend, cela tient. L'escalade se poursuit jusqu'à la minuscule plate-forme du sommet que nous viendrons coiffer à tour de rôle car il est difficile de s'y tenir à deux. Nous sommes assez fiers de nous et redescendons en gardant une corde passée en double dans les pitons les plus solides de l'aiguille. Arrivés en bas nous nous installons et déballons aussi nos tartines. Le guide a déjà préparé ses clients, et ils entament la montée. Il n'a aucune hésitation dans son lancer de corde dans le haut du dièdre et parvient sans trop de difficultés à hisser ses deux clients au sommet. Mais c'est à la descente que nous attend le spectacle. Le guide a fait descendre jusqu'au glacier ses clients assurés à la corde. Le deuxième arrivé en bas, il prend alors le bout de la corde et d'un geste vigoureux il la lance jusqu'au bas de l'aiguille. Il reste seul debout au sommet de l'aiguille. Sans la moindre assurance, il descend à toute vitesse, faisant souvent des sauts d'une petite plate-forme sur une autre. Nous l'attendons au-dessus du dièdre, mais il s'y laisse franchement tomber les bras écartés et les jambes jointes, ne s'arrêtant que coincé dans le bas du dièdre. Nous restons bouche bée. La leçon est claire, "d'accord vous savez grimper, mais être guide, ça c'est autre chose". Pour donner le change, nous décidons alors d'aller faire la Cretex qui démarre à quelques dizaines de mètres de là. Nous avions vu une cordée de deux allemands qui y grimpaient tandis que nous étions sur la Javelle. Cachés sur une autre face, on entendait des cris gutturaux marquant les difficultés de l'ascension. Finalement, nous voyons deux mains et une tête affleurant le sommet plus massif de la Cretex. Puis, dans un cri, la tête disparaît. Un bon quart d'heure plus tard avec à nouveau des cris tant du premier que de son second, une tête réapparaît et cette fois parvient à se rétablir sur la dalle du sommet.
Nous irons donc faire cette Cretex que nous jugerons P.D. (peu difficile) par rapport à la Javelle (D.). Nous pourrons, le lendemain, aller faire l'Aiguille du Tour que nous prendrons plutôt pour une belle balade. Après un retour dans la vallée à Champex, nous décidons de repartir pour faire un nouveau sommet, avec passage par le même refuge. Nous voici partis pour l'Aiguille de la Purscheller. Je dois partir le dernier avec Nadine della Faille.
Persuadé que nous allons devoir attendre longuement que les autres cordées dégagent le chemin, je lézarde. Il y a une longue faille qui me semble évidente et je la suis. Les pitons m'indiquent que je suis toujours dans la voie. Arrivés assez haut, je juge qu'il ne reste qu'une trentaine de mètre pour atteindre le sommet. La faille suivie du bas paraît tout aussi évidente, même si elle se redresse. Je m'élève cette fois sans trouver de pitons et commence à m'inquiéter, mais je passe ma corde derrière un gros bloc qui devrait arrêter une chute éventuelle. Me voici au départ d'une fissure dans ce qui n'est plus tout à fait un dièdre mais plutôt un bombé légèrement déversant. Persuadé que les autres y sont passés, je m'engage. Très vite je m'aperçois qu'en dehors de la fissure où je peux et même je dois "verrouiller" mes mains, il n'y a plus grand chose pour mes pieds. Ceux-ci se mettent à déraper, tandis que frénétiquement je cherche à monter main sur main dans la fissure. Une fois le surplomb franchi, la sortie s'effectue dans les cailloux du plateau sommital. Manifestement ce n'est pas la voie classique, mais une variante non pitonnée et non indiquée sur le guide. Il faut maintenant faire monter Nadine. Or, à l'époque nous ne connaissons que l'assurance avec la corde passée dans le dos et revenant sur l'épaule. Presque bout de corde, je me cale bien au-dessus de la fissure et assure Nadine. Celle-ci arrive sans encombre jusqu'à la fissure, mais là ça cale. Avec force encouragements, je vais me baisser, tendre la corde et ensuite me relever la soulevant de 30 centimètres. Elle doit ensuite se tenir 2 secondes, le temps que je me baisse à nouveau, retende la corde et recommence le mouvement. Une cordée au sommet regarde mes efforts, mais n'interrompt pas son déjeuner. Finalement nous les rejoignons. Nadine épuisée est accueillie par un "Bonjour Nadine" sonore du guide, ce qui lui arrache une interrogation incrédule :"Vous me connaissez, monsieur ?". Or, pendant 5 bonnes minutes les cris de "Nadine vas-y, tiens bon, etc..." avaient retenti. Le guide est assez content de son bon mot et lui explique qu'il n'est pas seulement guide mais aussi un peu devin ce qui lui a permis de savoir qui elle est.
Alors commence une série de coïncidences qui nous fait dire à de nombreuses reprises que le monde est tout petit. Je regarde le guide attentivement et lui dis que moi aussi je suis un peu devin. En fait, dis-je, vous êtes encore aspirant-guide, mais dans la vie de tous les jours vous êtes coiffeur à Grenoble. Le gars me regarde estomaqué, mais sans me découvrir, j'entame la descente avec Nadine pour rattraper nos copains déjà redescendus. J'explique ensuite à Nadine que le guide était un moniteur de l'UNCM rencontré aux Contamines en 1956. Comme, je n'y ai passé qu'une journée, lui ne pouvait se rappeler de moi, alors que les jeunes stagiaires jaugeaient chacun de leurs moniteurs pour découvrir celui qu'ils souhaiteraient garder pour la quinzaine. Nous arrivons au refuge où j'entends le personnel appeler "Lechat, Lechat !". Mes copains à qui je viens de raconter l'histoire de l'aspirant-guide, éclatent de rire en disant que moi aussi je suis connu de tout le monde. En fait, il n'y a pas de mystère. Renelde Dumont et sa sœur qui ne grimpent pas mais veulent aider, sont montées au refuge depuis Champex et ont déposé de la nourriture pour le groupe. Jugeant les noms des autres membres du groupe difficile à retenir, ils ont donné le mien qui bien entendu ne s'oublie pas.
N'empêche qu'alors que nous redescendons sur Champex, les copains me chambrent encore sur le même sujet. Tout à coup nous voyons au bas du glacier un jeune qui grimpe vers nous. Il paraît bien peu équipé. Nous repérons bientôt qu'il est en baskets, ce qui est peu indiqué sur la glace. Je dis alors :"Vous verrez qu'une fois encore, je le connais". Cela ne manque pas, car j'ai reconnu le jeune Giraud-Mangin avec lequel j'avais fait cette descente record au Bernard. Lui-même, avait appris, Dieu sait comment, que j'étais à Champex et de là il souhaitait que je fasse l'une ou l'autre ascension avec lui. Il sera déçu, car pour moi le séjour s'achève. Nous reprenons la descente, tout en riant de cette cascade de coïncidences. Nous rattrapons bientôt d'autres cordées qui comme nous redescendent dans la vallée. Près de l'entrée du village, j'aperçois un grimpeur assez grand portant sur le dessus de son sac un petit mousqueton duralumin bien plus léger que nos mousquetons aciers, mais plus cher bien entendu. Je parie que je parviendrai à le voler à son propriétaire sans que celui-ci ne vienne me le réclamer.
Tout le monde sourit au défi qui paraît peu tenable. J'arrive dans le dos du grimpeur et très doucement je décroche le mousqueton. Mais évidemment, le grimpeur se rend compte qu'il a quelqu'un sur les talons, il se retourne et me voit avec ce mousqueton dans la main. Il s'écrie: "Ah ! Jean-Marie, je savais que tu étais dans le coin et je comptais bien te rendre le mousqueton que tu m'avais prêté dernièrement". C'était Pierre de Boeck, l'aîné de Michel et Philippe, aujourd'hui disparus. Tous trois alors routiers à St Michel. Le monde est tout petit.

Nous terminons cette journée dans le hall d'un grand hôtel-restaurant de Champex. Il s'y déroule un concours de danse international. Même en 1957, cela nous semble déjà ringard. Voir les couples danser la valse, le tango et la java, nous fait hurler de rire et nos remarques sarcastiques amènent l'animateur à nous apostropher pour dire qu'il ajoutera une épreuve de rock, à laquelle il nous invite, si nous l'osons. Effectivement à la fin du concours officiel, l'orchestre passe au rock. Quelques couples des compétiteurs s'y lancent et nous regardent ironiquement. Il faut y aller. Je ne suis pas un bon danseur mais en rock, on peut tout faire à peu près et j'ai quelques pas à la limite de l'équilibre qui font toujours un peu d'effet. Nous sentons rapidement que l'orchestre nous jugera sur l'endurance. Je danse avec Nadine mon second de cordée et nous enchaînons sans trop d'efforts les mouvements où elle tourne dans un sens puis l'autre, tandis que j'exécute des pas acrobatiques. Bientôt nous ne sommes plus que 3 ou 4 couples sur le plateau. Je sens que les autres sont au bord de l'asphyxie qui nous menace aussi. Je préviens Nadine d'avoir à bien me tenir, je me retourne, la tire sur mon dos, je me baisse puis me redresse brusquement, la projetant vers le plafond et je la recueille face à moi en la tenant par les avant-bras pour qu'elle ne s'écrase pas au sol. La figure est classique, mais reste spectaculaire surtout parce que la danseuse ne s'y attendait pas et que cela se remarque. Nous poursuivons de suite et les derniers couples abandonnent, nous laissant la place pour cueillir la victoire avec à la clé une bonne bouteille de mousseux et des tablettes de chocolats suisses. Nous avions déjà bu d'autres boissons. En sortant de l'hôtel nous tombons sur les tables en fer de la terrasse. Nous allons les entasser jusqu'à 8 à 9 mètres du sol dans une pyramide assez instable. En terme d'escalade, ce fut le moment le plus risqué.
Je ne sais comment le personnel a pu, au matin, déconstruire la pyramide sans tout casser...

1957 la haute montagne… Après le Saussois et Freyr, Jean Marie Lechat visite les aiguilles Dorées à sa manière et termine le tout par un pas de danse !

cabane du Trient, Massif du Mont Blanc