Aller au contenu principal

Schreckhorn, 4078m, acte deux

Soumis par Fohal Jean-Luc le 6 August 2007

Le Schreckhorn, le « pic de la Frayeur », puissante montagne culminant à 4078m, dominant de toute sa force la vallée de Grindelwald, dans l’Oberland Bernois. Sa voie normale, l’arête sud-ouest, est considérée comme l’une des plus exigeantes des sommets de 4000 mètres de ce massif, qui en recèle neuf au total. Le Finsteraarhorn en est le plus haut avec ses 4274m. Le Schreckhorn est aussi le « 4000 » le plus septentrional de tous les sommets qui dépassent cette altitude dans les Alpes.

Il y a deux ans déjà, en compagnie de Dominique Lebon, le « Dom », ce rochassier hors-pair, j’étais parti tenter ce vigoureux sommet. Vu les conditions difficiles rencontrées lors de cette première tentative - il avait neigé abondamment les jours précédents- , et même si l’arête SO est vite praticable après une période de mauvais temps, c’était déjà une belle performance que d’arriver sous l’antécime, à une centaine de mètres maximum du sommet principal. «Maybe, maybe, too much ice and snow » avait répondu Rosmarie, la sympathique gardienne de la Schreckhornhütte, quand nous lui avions demandé si on avait une chance d’arriver là-haut, en pointant du doigt le sommet du Schreckhorn. Partis seuls vers trois heures du matin de cette cabane, située à 2500 mètres d’altitude, carte et topo à la main, nous avions franchi presque tous les obstacles menant vers le sommet : remontée d’un pierrier dans la nuit noire , balisé par des cairns, traversée d’un champ de neige crevassé, sans traces, passage d’une rimaye scabreuse, remontée d’une rampe de glace et de rochers délités et enfin escalade d’une arête rocheuse effilée, qui en principe, quand elle est sèche, est un véritable plaisir de grimpe, mais était cette fois, bien enneigée et verglacée.

Alors que le « schreckman » Dominique faisait fi de tout cela, le dernier ressaut me fut fatal, je ne réussis à le franchir, sans doute épuisé par tant d’efforts. Il était déjà 14 heures et la descente allait prendre autant de temps… Ce n’est que vers 21 heures que nous retrouvâmes la chaleur de la cabane. Bref, c’est un petit goût amer d’inachevé qui me turlupinait l’esprit depuis deux ans. Étions-nous loin du sommet ? Non, certainement pas. Pour effacer cette petite amertume, rien de tel que d’y retourner avec des conditions meilleures et avec un brin d’entraînement en rocher plus affiné. L’alpiniste est parfois têtu, n’est-ce pas ?!

C’est avec Christophe Rey, un jeune aspirant-guide du Valais, que je suis retourné cette fois-ci . N’ayant jamais fait ce sommet et souhaitant aussi peaufiner sa liste de course avant d’obtenir son brevet de guide, l’occasion était bonne aussi de se lancer sur le Schreckhorn.

Dimanche 05 août
Grindelwald, station touristique à 1000 mètres d’altitude, au pied des géants alpins de la Jungfrau, du Mönch et surtout de la face nord de l’Eiger. Je suis à nouveau sur le sentier qui mène à la Schreckhornhütte. A moins d’utiliser le téléphérique de Pfingstegg qui vous monte à 1400 mètres, un agréable chemin dans les bois sert d’échauffement. Suit ensuite un sentier en balcon dominant les profondes gorges creusées par le glacier de l’Unterer Grindelwalgletscher. Le décor est déjà planté. Une force incroyable se dégage ici. Nous sommes en rive droite de ce glacier et de l’autre coté, se dessinent les contreforts de puissantes montagnes, l’Eiger et son arête Mittellegi, la face nord du Gross Fiescherhorn et la cascade de glace gigantesque du Fieschergletscher. De quoi rester bouche bée devant ce paysage. La majorité des randonneurs s’arrête à Stieregg (1650m), petit restaurant de montagne. Ensuite, une pancarte indique « attention, chemin alpin, risque de chutes de pierre, n’engage que votre responsabilité…. ».

Tantôt ascendant, tantôt descendant, ce chemin domine un autre glacier, l’Ischmeergletscher, coupé en deux par une superbe cascade de glace. Le sentier franchit plusieurs ravins, traverse des ruisseaux mais aussi des barres rocheuses, certaines à l’aide de marches, d’échelles et de tiges de fer. Après quatre heures de marche, l’arrivée à la cabane est un véritable émerveillement. Construite à l’emplacement de l’ancienne Schwarzegghütte, cette cabane, opérationnelle depuis 1981, est au centre d’un somptueux cirque glaciaire, celui de l’Obers Ischmeergletscher, dominé par l’imposante masse du Finsteraarhorn, qui jaillit comme une flèche vers le ciel. Mais on voit aussi la face nord tourmentée du Klein Fiescherhorn. On peut aussi deviner la station Eismeer, dans la face est de l’Eiger, une des stations de cette extraordinaire ligne de chemin de fer taillée dans le roc et menant au Jungfraujoch. Et puis, il y a ce Schreckhorn, bastion incroyable qui vous oblige à bien lever la tête pour en voir le sommet tellement il impose par sa verticalité, 1500 mètres plus haut. Très vite, l’analyse est là : il est en excellente condition, le rocher est bien sec, dégagé de toute neige sauf, sans doute le sommet lui-même. On peut aussi admirer son sommet voisin, le Lauteraarhorn.

L’accueil par les gardiens est bien convivial, un petit verre de thé, tradition qui a l’air de se perpétuer, en Suisse alémanique en tout cas. Le nombre de cordées, une quinzaine approximativement, avec le même objectif, gravir le Schreckhorn, témoigne des bonnes conditions prévues pour l’ascension. Ça change d’il y a deux ans, quand nous étions les seuls à prendre le repas du soir.

Lundi 06 août
Lever 1h20. Lever bien matinal, mais il faut bien cela pour avoir la journée devant nous, bien remplie. En fait, le Schreckhorn se traduit « corne de l’effroi », sans doute en raison de la peur de rentrer après la tombée de la nuit au refuge, vu la longueur de la course. Le petit-déjeuner avalé, une demi-heure plus tard, nous voilà partis vers le sommet. Paradoxalement, il faut d’abord descendre d’une centaine de mètres pour rejoindre l’Obers Ischmeer, ce glacier que l’on suit sur sa rive droite, sur quelques centaines de mètres environ. Une vire rocheuse, pas évidente à trouver de nuit, permet de rejoindre, sur un terrain morainique, les ruines de l’ancienne cabane du Strahlegg, détruite par une avalanche fin des années 70. De là, par un sentier assez marqué, nous remontons un champ d’éboulis, puis une paroi rocheuse facile nous permettant d’accéder au « Gaag », terrasse rocheuse vers 3100 mètres d’altitude. C’est à un véritable spectacle « son et lumière » que nous aurons assisté pendant cette montée nocturne : dans sa phase décroissante, la lune éclaire, dans un ultime baroud d’honneur, les superbes parois glaciaires du Fiescherhorn et autres montagnes locales, tandis que, magnifiés par le silence de la nuit, de monstrueux séracs, s’écroulent de ces mêmes parois, faisant naître d’imposantes avalanches qui vont mourir, dans un dernier soupir, sur la rive gauche de l’Obers Ischmeergletscher. On aurait cru le passage d’un train de marchandises dans un tunnel !

Toujours est-il que, par une traversée glaciaire sous le Strahleggpass, nous accédons au Schreckfirn, vaste champ de neige, crevassé à certains endroits. Vigilance donc, mais les ponts de neige sont bien solides. La lune éclaire la face sud-ouest du Schreckhorn, dans laquelle nous allons grimper bientôt. Quelques cordées plus rapides ont déjà franchi la rimaye, crevasse béante qui sépare la glace du rocher. Elle se passe cette fois sans aucune difficulté, alors qu’il y a deux ans, elle nous avait donné du fil à retordre. Nous sommes vers 3400 mètres environ. Le sommet est encore 600 mètres plus haut. Vient ensuite une rampe de trois cents mètres de hauteur. Celle-ci est encore recouverte de neige bien dure que l’on grimpe facilement, d’autant plus qu’il existe des marches faites par nos prédécesseurs. Au retour, il faudra se méfier du risque élevé de chutes de pierres venant de la face sud du Schreckhorn provoquées par les alpinistes progressant plus haut. Vers cinq heures et demie du matin, au lever du jour, nous arrivons en haut de la rampe, à l’épaulement de l’arête SO, vers 3750 mètres. Petite pause méritée, nous enlevons et laissons crampons et piolet sous un rocher : nous n’en aurons plus besoin pour la suite de l’arête, bien dénuée de neige. Le soleil embrase la face Est du Finsteraarhorn.

Il nous faudra encore attendre, par contre, quelque temps avant de voir l’arête baignée de soleil et nous réchauffer sensiblement. L’escalade qui suit est un véritable régal. Sans quitter ou de peu le fil de l’arête, la varappe n’est pas bien difficile, on grimpe sur du gneiss solide et bien sec, des passages en III se succèdent. On en redemande ! Quelques pitons permettent d’assurer dans les endroits plus délicats. Très vite, on arrive à l’endroit, le ressaut supérieur, où on s’était arrêté il y a deux ans. Cette fois, plutôt que de passer dans la fissure-cheminée, on traverse à gauche avant de récupérer le fil de l’arête. Nous débouchons ainsi sur l’antécime. Là-bas un peu plus loin, nous voyons deux cordées sur le sommet principal. Bon sang, nous n’étions donc pas loin d’arriver au sommet, il y a deux ans, Dom en tête ! Je parcours l’arête de liaison, légèrement enneigée, sans aucune difficulté. Le sommet est là, nous y sommes vers 7 heures du matin. Il ne nous aura fallu que cinq heures à peine pour savourer ce moment, depuis notre départ de la cabane, Christophe et moi. Oui, Dom, ce sommet, c’est pour toi aussi, tu le mériterais tout autant aujourd’hui !

Vue saisissante aussi aux alentours : tout proche, le Lauteraarhorn et l’arête qui le relie au Schreckhorn, très découpée, plus loin le Wetterhorn, le Finsteraarhorn, le Mönch, et plus loin encore les Alpes valaisannes, le Mont-Rose, et même le massif de la Bernina vers l’est. Il nous faudra autant de temps pour redescendre, en désescalade ou en rappel. La rampe de neige, sous l’épaule, soumise aux chutes de pierre, sera descendue par l’arête de gneiss en son bord gauche. Retour à la cabane vers 13 heures. Le Schreckhorn ne nous aura donc pas effrayés cette fois-ci ! Mais nous lui témoignerons toujours notre plus grand respect. Comme d’ailleurs celui que nous devons aux premiers ascensionnistes du Schreckhorn, l’Anglais Stephen et les guides Kaufmann, de Grindelwald, qui avaient emprunté en 1861 un itinéraire en face sud, aujourd’hui délaissé en raison de dangers objectifs. L’arête SO est maintenant la voie normale, sa cotation est AD+/D- selon les conditions. Elle a été gravie pour la première fois en 1902 par les Anglais Wicks, Bradby et Wilson. Actuellement, il existe d’autres voies dans ce Schreckhorn, notamment le pilier sud, cotation TD ou l’arête Anderson, cotation AD+.

Avec ce sommet, je gravis ainsi tous les 4000 de l’Oberland, conquête commencée en 1991 avec le Finsteraarhorn. Et c’est aussi le 60ème 4000 sur les 82 que compte le massif alpin.

Jean-Luc Fohal

Et le 60ème 4000 ! Ce lundi 6 août, toutes les conditions étaient réunies pour réussir le Schreckhorn