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Une semaine à nouméa

Soumis par Bivoit Pierre le 8 July 2012

Voici une semaine que je suis venu à bout, moi aussi, de mes 26 heures d'avion, retour à Nouméa via Séoul en Corée.
J'y ai attendu quatre heures dans un aéroport immense avec une galerie marchande au moins aussi grande que celle de Dubaï, mais certainement moins fastueuse et variée. Compter 20mn de marche pour la parcourir entièrement. Mon embarquement se situait dans un autre supermarché de luxe, tout aussi grand et qu'on rejoint en train.
A chacun sa théorie pour lutter contre le décalage horaire, certains laissent libre cours à leur envie de dormir et voient peu à peu l'équilibre se rétablir. D'autre prennent des somnifères.
Je suis, quant à moi, pour le maintien d'une veille intensive. Si bien qu'arrivé en sol kanak , j' ai chargé mon sac à dos, en route pour le Mont Koghi à 20 mn de Nouméa. On stationne au terminus de la route, à 400 m d'altitude en face d'un authentique chalet Suisse (1) qui s'est fait une spécialité de fondue et raclette. Acceptable en ces temps d'hiver où le thermomètre peut marquer 17° le soir, la flambée est même la bienvenue. Impensable en été !
Les Monts Koghis culminent à 1000m. De multiples sentiers sillonnent la forêt tropicale, mais ce ne sera jamais le Bois de Boulogne en raison de la pluviométrie et des dénivelés. Arrivé au col (2), je parcours toute la ligne de crête.

A droite d'abord sur un sentier qui conduit au mont Malaoui, un vrai pain de sucre qu'il faut escalader et qui domine Nouméa, sans avoir l'ampleur et par conséquent la notoriété de son aîné Brésilien. A quelques mètres l'une de l'autre, je découvre les deux orchidées de la famille des pterostylis qui poussent en Calédonie. Elles sont très discrètes, vivent en famille et développent deux antennes sur le côté. Vues de dos, ce sont des coquilles d'escargots avec les cornes.

A gauche, deux heures plus tard, je traverse une futaie tellement dense qu'il y fait presque nuit. Le sol y est détrempé, jonché de troncs pourris couverts de mousses et de fougères. Le sentier s'en dégage, petit à petit et cède progressivement la place à un chaos rocheux que je vais parcourir pendant une heure. Des gros blocs de ptéridotite empilés pavent la crête qui conduit au Mont Bouo, (6) entre deux pentes escarpées. De chaque côté, la cime des arbres borde cette allée naturelle. La roche se débite en lames acérées comme des couteaux. Couverte de mousse, elle est plus glissante que la glace aux endroits ombragés. Il faut escalader, jouer les équilibristes et se servir des branches qui dépassent comme prises pour progresser. Moi Tarzan ...Je fais demi-tour avant la nuit sans atteindre le Mont Bouo.

De fait j'ai fort bien dormi ma première nuit.
La semaine de travail a été aussi banale que je pouvais m'y attendre. A ceci près que je me suis fait réprimander pour avoir pris des congés auxquels je n'avais pas droit : j'apprends qu'il faut un an passé à la Cafat pour en bénéficier. Alors pourquoi m'avoir autorisé ? Qu'importe : je suis simplement coupable d'avoir fait la demande ! Punition, si je veux récupérer le salaire qu'on ne m'a pas versé, écrire une lettre au DRH. A 30 ans j'aurais certainement tout cassé !
Ma lettre au DRH : « Je jure de ne pas recommencer et de faire pénitence »
Réponse par mail : « Ego te absolvo ! ! ! »
Ouf ! (mais ça peut se lire dans les deux sens), il a le sens de l'humour.
Samedi matin, retour au Koghi. Je pars à l'aventure, le guide « Nouvelle Calédonie sauvage » et un piquenique dans mon sac. Comme la semaine précédente, j'atteins le col (2). « Ignorer les chemins qui partent à droite et à gauche, descendre vers la Vallée de la Thy au travers de la forêt. Marche hors-piste au début, cap légèrement Est, plutôt sur la droite. Une trace, des marques sur les arbres apparaissent rapidement. Bien visualiser les lieux pour le retour ». Je descends 100 m sans rien trouver, une seconde tentative, puis une troisième, je perds une heure. Enfin je trouve un sentier parfaitement balisé puis une ancienne piste forestière. Ici on a coupé des arbres énormes, des souches de 2 m de diamètre finissent de se décomposer, il y a au moins cinquante ans. On n'a pris que les troncs. Les grosses branches qui finissent en pourrissant, font des taillis impénétrables. Image de guerre et de mort, c'est lugubre, sous un ciel noir qui menace.
Je marche vite, les ponts de bois sont inutilisables, il faut traverser les creeks sur des gués glissants et j'ai besoin de mes deux bâtons.
Les gros escargots locaux sont en voie de disparition à cause d'une espèce concurrente et carnivore importée d ' Afrique et des fourmis électriques qui envahissent le pays. Je ramasse une coquille vide particulièrement énorme et colorée et la fourre dans la poche extérieure de mon sac.
Des éboulements ont emporté la piste, il faut les contourner. Parfois les fougères sont tellement épaisses que je dois m'accroupir pour suivre la trace du sentier. Autant d'incidents de parcours qui permettent d’oublier la monotonie de la grande forêt. Il doit y avoir une grosse bête crevée, une vache ou un cerf, car l'odeur de charogne me poursuit depuis un moment. ...L'escargot!
Toute la journée, en dépit d'un lavage abondant dans une rivière, un fumet d'andouille cuite aux extraits de Maroilles bien fait ne me quittera plus.
Midi : brutalement j'émerge en plein jour dans le maquis minier (3). Le sol devient rouge et pierreux, la végétation rabougrie, la montagne est scarifiée par les anciennes carrières. Ici on a cherché l'or dans un filon de quartz.
Et puis, plus rien : la piste s'arrête au pied de la montagne. Sans le guide, je n'aurais pas trouvé le chemin qui part dans les fourrés. Quelques traces, tout au plus. J'imagine plus que je distingue une piste au milieu des troncs. La pente est extrêmement raide : debout, la main tendue touche la paroi. Sans l'appui de mes bras sur les arbres, je n'y arriverai jamais. En nage, j'escalade 300m en une heure, en dehors de tout repère et je bute sur un rempart de dichranopteris. Ces fougères imputrescibles s'accumulent en poussant les unes sur les autres pour former des massifs impénétrables. J'essaye de forcer, mais je m'aperçois qu'il faut un effort considérable pour avancer d'un mètre et qu'il y en des centaines à parcourir. Il me reste à longer la muraille. Je ne dois pas être le premier et peu à peu le sentier se reconstitue.
Combien sommes-nous à nous être trouvés ainsi piégés par cette végétation ? C'est un étroit couloir végétal qui me permet de gagner 300 autres mètres difficiles sur une argile glissante dans une lande qui n'offre aucune prise pour les mains.

Lorsque je débouche enfin sur la crête (4), je suis très en retard sur l'horaire qui m'aurait permis de faire la boucle de la Thy et revenir sur mes pas. Je peux d'où je suis, en suivant l'arête, regagner le Mont Bouo et de là le parking. J'opte pour cette option qui me semble plus courte.
Une fois encore je constate combien il y a loin de la carte à la réalité. Les petites ondulations sur les courbes de niveau cachent des murs d'escalade. Une tentative de contournement et me voilà piégé dans des taillis envahis de fougères. Retour laborieux au sentier qui semble avoir été tracé pour l'entraînement d'un commando. Le temps passe vite et j'envisage maintenant la fin de ma randonnée à la lampe frontale.
Je traverse une forêt d'altitude emplie d'orchidées (5) qui mériterait une exploration. C'est un véritable jardin avec des petits arbres fleuris, une mousse épaisse qui tapisse les rochers, des massifs de bonsaïs. Au loin j'aperçois la mer. Pour la première fois de la journée, le soleil fait son apparition. Une oasis où je m'arrête quelques minutes pour manger mon amandine achetée ce matin et sa cerise confite sur le gâteau qui vient bien à propos.
Regonflé, je pars à l'assaut et triomphe du Mont Bouo. Il me reste une heure de jour pour parcourir vers le Sud la longue enfilade de rochers que j'ai entamée la semaine dernière (6). Elle est bien sèche et ne glisse pas, j'y vais avec mille précautions. La descente finale que je connais par cœur ne pose plus de problèmes.
Je m'offre enfin une bière, comme on le ferait à la terrasse de la kleine Schleidegg face à l 'Eiger, toutes proportions gardées.
10 heure de marche 1250m de dénivelé 3litres d'eau (plus le demi)
Pierre Bivoit

Dimanche 8juillet 2012
Se termine ma semaine de solitude, Catherine rentrera mardi avec Alix, puis la famille Mignard nous rejoindra pour les vacances.

Monts Koghis, Nouméa