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Alpmusic

Soumis par Favresse Nicolas le mar, 15/05/2012 - 00:00

Après avoir effectué toutes nos tâches ménagères, dignes d'une telle journée, que faire, à part penser au jour de grimpe suivant? Mais ce jour-là allait être bien différent. Pour une bonne raison dont je ne me souviens plus, je me suis rendu avec Sean Villanueva (mon fidèle partenaire de cordée) au petit parc du village de Buchs muni de mes deux guitares.

Sean n'avait jamais joué de musique auparavant. Par contre, ses origines irlandaises l’ont doté d'une voix de guerrier et d'un large répertoire de chansons de propagande contre les Anglais. Quant à moi, mes parents m'ont fait découvrir la guitare à l'âge de 10 ans. Ils ne savaient certainement pas où cela me mènerait. A peine étions-nous installés sur le banc que Sean a commencé à fredonner un de ses airs et me voilà entraîné à le suivre avec quelques accords à la guitare. Le parc était très soigné, parfaitement organisé à l'image de la Suisse, et nous, notre musique était complètement chaotique et délirante avec des paroles improvisées décrivant nos aventures dans nos premières grandes voies.

Des émotions, on en a eu pour notre argent. Comme nous n'avions aucune expérience de grandes voies en escalade et que nous ne voulions pas nous ridiculiser en demandant trop de conseils, audacieusement nous nous sommes engagés dans les voies les plus difficiles. Chaque jour, nous vivions nos plus grosses émotions en escalade avec de multiples (més) aventures, et nous pouvons être bien contents d'en être sortis indemnes. Maintenant je le reconnais, nous étions complètement inconscients, mais c'est cette inconscience qui nous a fait vivre des moments aussi forts et qui nous a permis de sauter quelques étapes dans l'apprentissage de l'escalade de grandes voies. Cette audace et cette inconscience, j’y prenais goût petit à petit….

Dans notre conte musical, toutes ces émotions ressortaient avec puissance. Et voilà que dans le parc, notre joyeux chaos se propageait… Malgré nos fausses notes, rien ne nous gênait. Les gens passaient en rigolant, d'autres nous ignoraient. On pouvait parfois observer de petits mouvements du corps épousant notre rythme, jusqu'au moment où une personne s'est précipitée vers nous, vociférant en allemand sur un ton énervé. Nous ne comprenions pas grand-chose si ce n'est "Polizei"… Mais nous avons vite compris qu'il valait mieux arrêter de jouer avant l'arrivée de la police. Il est vrai qu'on s'était bien lâchés ! Il n'empêche que cet homme aurait pu nous parler de manière un peu plus sympathique. Au moment où on s'apprêtait à ranger les instruments de musique, une autre personne est arrivée aussi énervée que la première, mais cette fois pour nous engager à continuer. C’est ainsi que nous avons pu assister à un duel d'engueulade en allemand, avec des têtes rouges, des « Polizei » et bien d'autres gros mots !! Enfin c'est ce que nous imaginions en tant que spectateurs. Et 10 minutes plus tard, notre musique était mise à l'honneur et monsieur « Polizei » quittait la place en râlant dans sa barbe. Cette victoire dans le parc de Buchs marquera à jamais nos débuts dans la musique et la place qu’elle prendra plus tard, indissociable de nos aventures verticales. Nous reviendrons du Ratikon avec un bon nombre de voies répétées mais surtout avec plein de souvenirs et d'aventures mémorables, fiers de ce petit incident musical.

Fort satisfaits de nos expériences en Suisse, nous n'avions qu'une envie : en découvrir plus, tant musicalement qu'en aventures grimpantes. Après le Ratikon, le passage obligé de notre évolution accélérée était le Yosémite, la Mecque des big walls et de l'escalade traditionnelle, mais cette fois avec une petite flûte que Sean avait ramené d'Irlande. J'étais emballé par cette nouvelle acquisition, ce que j’ai vite regretté car Sean n'avait aucune oreille musicale et sa grande détermination à apprendre coûte que coûte lui faisait sortir de sa flûte des sons dissonants à faire fuir les ours. Ce n’est pas pour rien qu’on n’en a pas vus cette année-là! J'essayais au maximum d’agir comme si ça ne me gênait pas, afin de ne pas le démotiver et qu'il apprenne au plus vite. Le début avec un instrument de musique est décisif et j'estimais qu'il était important de respecter cet enthousiasme. C'était en quelque sorte un investissement pour notre futur.

A peine arrivés au Yosémite, nous avons vite fait d’étudier les chiffres des topos pour juger de nos capacités. Nous partons dans notre première voie, Rostrum, presque déçus à la perspective d'une voie si facile… 6c! Niveau dans lequel on a l'habitude de s'échauffer. Et pourtant, les gens nous prenaient pour des fous de nous lancer sans connaissance dans une voie si difficile. Et dès la première longueur en 5.9 (environ 5c), je me rends vite compte qu'ici tant l'escalade que les cotations n'ont rien à voir avec ce à quoi j'étais habitué auparavant. Pour évoluer dans cette fissure, je suis obligé de me forcer à oublier tous mes repères et de me lancer dans l'inconnu. La seule technique que je trouve est de tenter d'écarter la fissure comme si je voulais rentrer à l'intérieur de la montagne. Rien pour les pieds, que des adhérences sur un granit lisse comme des fesses de bébé. Je tirais comme une mule d'autant plus que c'était mes premières expériences sur coinceurs et que je n'avais vraiment aucune envie de tester la chute.

Dans l’escalade sportive à laquelle je suis habitué, il y a un niveau en-dessous duquel je me sens en confiance même si les points sont très éloignés, mais ici dans les fissures, même dans les longueurs cotées les plus faciles, j'avais l'impression que je pouvais tomber à tout moment ! Je compris rapidement que le Yosémite était un monde à part qu'il faut approcher avec des yeux de débutants. Il faut laisser son égo à la maison et accepter de repartir à zéro pour permettre de tirer un maximum de chaque expérience. C'est exactement comme en musique, chaque style a ses propres techniques et ses propres rythmes. En général la meilleure manière de les aborder est d'essayer d'oublier tout ce qu’on connaît pour mieux absorber les nouvelles expériences. C'est pourquoi j'essaye toujours de m'intéresser à de nouveaux instruments pour lesquels je n'ai aucun repère. C'est dans cet état vierge que l’instinct arrive à s'exprimer le mieux. Par la suite, quand je reviens à la guitare normale, comme par miracle de nouvelles portes s'ouvrent et j'arrive à casser la monotonie par des inspirations nouvelles!

Le premier instrument qui m'a intéressé était le Djarango, une petite guitare d'Amérique du sud. Elle est beaucoup plus légère et compacte qu’une guitare normale, donc idéale pour les expéditions et les voyages, où les temps morts sont propices à la musique et générateurs de nouvelles expériences musicales. C'est avec cette petite guitare que j’avais joué dans le parc à Buchs en Suisse.

Le Yosémite nous a ouvert les yeux sur le "Jamming" tant au niveau grimpe qu'au niveau musical.
En grimpe, « jammer » signifie « coincer les mains dans une fissure », En musique cela signifie « jouer avec d'autres musiciens en improvisant sans suivre un morceau particulier ». Un musicien commence et puis les autres le suivent ; ensuite la structure de la musique se crée en fonction de l'inspiration du moment et de la dynamique de chacun. Au début dans les fissures, je ne comprenais vraiment pas comment coincer les mains, je les mettais parfaitement mais ça ne tenait pas. Encore aujourd'hui alors que je « jamme » depuis longtemps, il m’est parfois difficile de comprendre pourquoi j'y arrive mieux maintenant. C'est à coup sûr une question de sensation : il faut s’ouvrir l’esprit pour trouver la solution. En « jam musicale » c'est la même chose, certain excellents musiciens sont incapables de « jammer », le courant ne passe pas, la sensation recherchée n'arrive pas à se créer, comme si les connaissances créaient un mur de protection impossible à franchir.
Pour découvrir de nouvelles sensations, il faut oser se rendre vulnérable, se mettre dans des situations où l’on perd ses repères.

C'est dans ce même esprit que j'aime partir au bout du monde et me fixer des grands challenges personnels. La réalité du traintrain quotidien de la vie est mise de côté pour se retrouver de manière épurée face à de nouveaux questionnements. Les réponses viennent au fur et à mesure et permettent de prendre du recul sur la perspective de la vie et de découvrir les valeurs qui me semblent les plus importantes.

Après le Yosémite, l'évolution de notre niveau nous a menés en Patagonie, au Pakistan, en terre de Baffin, au Groenland…et cette année au Vénézuela.
Chacune de ces expéditions a été pour moi l’occasion de développer mon éthique et d’approfondir ma recherche personnelle intérieure.
J'aime approcher l’escalade comme une « jam musicale » c’est à dire en laissant un maximum de marge pour m'adapter en fonction de mes sensations. Par exemple en expédition, je préfère éviter de rechercher trop d'infos ou de regarder des photos afin de ne pas influencer ce que je découvrirai sur place. Pour moi, la première impression est très importante : si je vois une ligne qui m'attire, j'évite de trop la regarder ou d'écouter ce que les gens disent autour de moi. Avec l'expérience, je sais qu'il faut accorder plus d'importance au côté émotionnel et garder de la distance par rapport au rationnel. Quand on observe une paroi, beaucoup de choses sont impossibles à voir même aux jumelles et si quelqu'un y est déjà allé et n'y a rien vu, cela ne veut pas dire pour autant que d'autres n'y verront pas quelque chose. Il n’est pas toujours évident de suivre son instinct quand le côté rationnel s'y oppose, pourtant je crois que c'est là la clé pour réussir les plus belles et difficiles ascensions tout en restant en vie.

A deux reprises j'ai échappé de peu à un accident fatal. J'ai eu la chance d'en sortir indemne et de pouvoir analyser ces expériences pour en tirer les leçons et améliorer mon approche de la montagne, en espérant que cela ne se reproduise plus. Je crois qu'il faut toujours suivre son instinct. Parfois, son coté illogique est difficile à faire valoir auprès des autres et souvent, il est mal compris, mais il faut savoir tenir tête.

Le djarango, je l'ai emmené au Ratikon, puis au Yosemite, puis en Patagonie puis dans la vallée de Charakusa au Pakistan… La petite guitare a grimpé en tout cinq big walls pour un total de 36 jours en Portaledge! Malheureusement au Pakistan, lors d'un halage de sac, la caisse du djarango s'est fissurée et le son a commencé à être un peu trop funky. On a essayé de la réparer mais c'était impossible. C'était émouvant parce que c'est avec cet instrument que j'ai fait mes premières « jams » en paroi sur El capitan du Yosémite. Là haut, suspendu à un portaledge après une longue journée exténuante de grimpe et pleine d'émotions, quelle sensation incroyable que de laisser aller ses doigts sur un instrument de musique !! On pourrait peut-être penser que c'est vraiment juste pour le délire qu'on le fait… c'est vrai qu'au départ ça l'était un peu. Mais non, la haut c'est incroyable l'inspiration qu'on peut avoir, vraiment c'est une expérience musicale unique.

C'est pourquoi depuis cette première expérience au Yosémite, je prends toujours un instrument de musique avec moi, même en big wall. Même si souvent ça complique les choses, je ne l'ai jamais regretté, bien au contraire. Je pense que ça m'aide énormément quand je suis en paroi. Souvent devant la haute difficulté notre esprit s'emprisonne, ne lui laissant pas la chance de trouver la paix intérieure et cela peut vite devenir étouffant lorsqu'il s'agit d’une escalade de plusieurs jours. Avec un instrument de musique, Il suffit de jouer quelques notes pour que l'esprit s'échappe de la paroi, faisant sortir toutes nos tensions. Cela permet de relativiser par rapport à ce que l'on fait et de se rappeler que le plus important c'est d'évoluer dans cet endroit magnifique et de se faire plaisir.

En quelques expéditions, Sean s'est amélioré de plus en plus à la flûte et un petit répertoire musical s'est vite construit égaillant les camps de base où souvent, les grimpeurs sont tendus à la pensée de leurs ascensions du lendemain. Avec un peu de musique, c'est fou comme tout se relâche. C'est magique!

Pour remplacer mon djarango fissuré, on m'avait conseillé un magasin de musique à San Francisco, spécialisé dans tous les instruments à cordes. C'est là que j'ai découvert la mandoline. Je n'avais aucune connaissance de cet instrument mais j'ai tout de suite senti que c'était celui-là qu'il me fallait pour m'ouvrir à de nouveaux horizons musicaux. En grattant les cordes pour la première fois, je me voyais déjà sur un portaledge ou au coin d'un feu de bois! Depuis, cette mandoline est devenue ma plus fidèle compagne. Mon frère aussi n'a pas tardé à reprendre l'accordéon qu'il avait appris durant son adolescence. A chaque expédition, c'est avec une flûte, un accordéon et une mandoline que nous envoûtons les parois par nos « jams » endiablées. Aujourd’hui, les big walls et la musique sont devenus pour nous une combinaison à la fois magique et stratégique.

En conclusion, je pourrais dire que pour moi l’approche de la grimpe comme une « jam » musicale, c'est vivre une vie simple sans trop de structure où l’escalade est le fil conducteur de ma vie, me permettant de vivre en harmonie avec la nature. Dans ce type d’approche, Il y a des moments forts mais aussi de plus faibles car avec peu de structure, tout peut vite chavirer et lorsque cela arrive, c'est alors que, comme en big wall, la musique est la plus magique.

Nico Favresse mai 2012

Tout a commencé sur le banc d'un parc en Suisse lors d’une journée de repos imposée par les doigts broutés de nos premières grandes voies, au Ratikon.