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Souvenirs d'escalades - 1959 l'adieu à la spéléo

Soumis par Lechat Jean-Marie le 1 September 2012

Je l'ai dit, après juillet 59, mon esprit est ailleurs, déjà tourné vers l'Afrique. Pourtant en octobre 1959 les anciens du Spéléo-Club viennent me rechercher. Une grotte a été découverte à Goyet, on imagine qu'elle réserve encore des surprises, mais son entrée se trouve dans une propriété privée et le propriétaire en interdit dorénavant l'entrée. En dehors de sa propriété et un peu plus haut, un groupe de spéléos a découvert un petit chantoir. Tout laisse à croire que l'eau qui s'y engouffre ressort dans la grotte en question. Cependant, le boyau est si étroit que personne ne parvient à le forcer. On rappelle "fleske Sidol". Je finis par accepter et j'entre à la nuit tombée car on ne souhaite pas faire de publicité à ces efforts pour détourner l'interdiction. Je me rends compte très vite que c'est vraiment très étroit et tortueux. Le boyau est bordé d'un calcaire creusé par l'eau, mais très coupant. C'est toujours ainsi lorsque passent les premiers découvreurs dans un passage étroit. Je me déshabille et ne garde qu'un slip. J'ai le réflexe de me faire attacher une corde à la cheville et je poursuis ma progression. Après une bonne demi-heure d'efforts j'arrive devant un coude à 90 degrés. Celui-là si je le passe, il faut absolument que je puisse me retourner pour le repasser en sens contraire. Or tout le boyau ne dépasse pas 30 à 35 centimètres de largeur. Je pense alors à ma fiancée, qui ne comprendra pas cette imprudence si je ne reviens pas. Je sais que sans cela, je suis assez casse-cou pour essayer quand même. J'hésite, puis je crie pour que l'on me retire. Cette opération prendra autant de temps que la progression. L'équipe tracte la corde tandis que je me relâche complètement. Puis je me contracte au maximum gagnant 5 à 10 centimètres vers la sortie. Et on recommence. Il faut être très calme et attentif pour que chacun respecte bien la cadence. Ne pas relâcher tandis que je me contracte et bien tendre sans me bloquer quand je le demande.
Je finis par sortir. Je ne suis plus qu'un bloc de boue. On m'emmène dans un café, il est passé 11 heures du soir, il n'y a plus de clients. La patronne amène des seaux d'eau dans la salle pour me laver, puis me rincer dans une bassine. Tout nu au milieu des tables du café, le corps couvert de coupures qui saignent, je dois ressembler à un saint Sébastien. Heureusement, j'ai une bonne réaction et mon corps fume, m'évitant une bonne bronchite. Il semble que cette "étroiture" n'a jamais été franchie. C'est la dernière fois que j'irai ramper sous terre.

Il me reste à conter une histoire qui me paraît encore aujourd'hui très étrange.
Je suis, un dimanche après-midi de fin août ou début septembre à Yvoir, J'aurais bien voulu aller grimper à Freyr, mais je suis seul. Cependant, peu après 4 heures de l'après-midi, je jette mes affaires d'escalade dans le coffre de la VW et part vers Freyr. C'est une décision tout à fait irrationnelle. Comment imaginer que vers 17 heures je vais trouver un second au parking de Freyr qui acceptera de repartir avec moi pour aller faire une voie ? Ma démarche n'a aucun sens et j'en suis très conscient et pourtant je roule vers Freyr. Au moment d'arriver devant le rocher Bayard, je vois un mouvement de foule curieux. Des femmes courent vers moi, tandis que des hommes courent dans la même direction que moi. Je ralentis, regarde et constate qu'il y a un homme qui gigote sur la face du Bayard. Arrivé au pied du rocher, je comprends la situation. Un jeune garçon est en bas du rocher, il vient de descendre en rappel, mais son premier de cordée a laissé coulisser la corde de son épaule qui se trouve en double brin sur un piton au pied de la petite vire à laquelle le grimpeur a agrippé ses deux mains, son corps pendu dans le vide à une vingtaine de mètres du sol. Incapable d'effectuer une adhérence, il hurle à mort et appelle sa mère, sans trouver la manière de s'en sortir. Je gare la voiture sur la droite, empoigne ma corde et saute sur l'arête. Je me rends compte à ce moment qu'il s'agit du fils unique de Louis et Marie De Backer, des amis, piliers du Spéléo-club de Belgique. Je grimpe en courant, tout en criant au jeune homme de tenir bon. Je suis très inquiet car il se trouve déjà pendu par les bras depuis deux ou trois minutes et qu'il m'en faudra un peu plus
pour arriver jusqu'à lui. Pourtant j'arrive finalement à sa hauteur. D'une main j'empoigne l'anneau avec sa double corde, je me penche sur le vide et de l'autre j'attrape sa ceinture. Il a vingt ans tout au plus, mais pas très lourd et je le ramène sur la vire. Il est totalement vidé et je le redescends assuré à ma corde. J'effectue ensuite la descente en rappel, ce qui n'est pas si aisé, car l'anneau se trouve à hauteur de mes pieds. Aujourd'hui avec un "huit" c'est un jeu d'enfant. Comme, l'escalade est interdite les week-ends sur le rocher Bayard, tout le monde s'éclipse rapidement et je vais me remettre de mes émotions en buvant un verre au chalet du plateau de Freyr. Pour ajouter au mystère de cette prémonition et à l'horreur de cette histoire, quelques semaines plus tard, ce garçon s'électrocute avec un chauffe-eau manuel dans sa baignoire. Mort exactement, comme Claude François quelques années plus tard

Etrangeté du destin...

Juillet 1959 Jean Marie Lechat nous conte ses dernières reptations souterraines extrêmes !!

rocher Bayard, Dinant