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Souvenirs, souvenirs 1960 et fin ruwenzori et Zinalrothorn

Soumis par Lechat Jean-Marie le 2 December 2012

Je profite de l’occasion pour le remercier pour ces nouvelles régulières qui nous ont fait découvrir un homme passionné dans bien des domaines (ndlr)

Ruwenzori

Je ne cite ce haut sommet d'Afrique que pour mémoire. Mi-janvier 60, je suis marié depuis 8 jours et je termine mon voyage de noces à Mutwanga dans un petit hôtel encadrant sur trois côtés une piscine d'où l'on peut apercevoir, au sud, à des dizaines de kilomètres le lac Albert. Spectacle époustouflant, tandis que derrière l'hôtel démarre le chemin qui conduit au sommet du Ruwenzori qui domine l'hôtel mais que l'on ne voit quasi-jamais car ses neiges éternelles produisent un brouillard qui se dissipe très rarement. Pourtant, je vois un matin un groupe de porteurs précédés par deux jeunes femmes, anglaises me dira-t-on, qui partent à l'assaut de la montagne. Il faut une remarque un peu acerbe de ma jeune épouse pour détourner mon regard de cette équipée qui m'aurait plu.

Zinalrothorn

Le 30 juin 60, me voit, avec beaucoup de monde, devant le parlement congolais à Léopoldville, suivant aux haut-parleurs le discours de Lumumba. Huit jours de flottement, puis tout dérape. D'abord accueillir les européens arrivant terrorisés du Bas-Congo. Ensuite réendosser l'uniforme et par après commander, durant 36 heures, la seule base à Léopoldville encore tenue par les para-commandos belges à l'Ozone sur la route de Binza. Le secrétaire général du Ministère, mon patron congolais, mis au courant, me conseille ensuite de rentrer en congé en Belgique. Je laisse, fin juillet, une ville patrouillée par des militaires suédois, belges et congolais et à Brazzaville une voiture bourrée des affaires sauvées de notre maison en bordure du quartier congolais de Bandalungwa..
En Belgique, nous attend un mot de Dominique avec les clés de sa "deuch". Il est parti en Suisse avec le groupe des copains et me propose de les rejoindre. Il y aura un message à la poste de Martigny. Cette évasion va nous faire du bien après trois semaines de lourdes tensions. A l’arrivée à Martigny, il n'y a rien au guichet de la poste. Mais sur le trottoir, je vois un signe de piste à la craie. Quelques mètres plus loin un message nous attend coincé dans une attache de descente de gouttière. Ils ont quitté Saint Luc et nous attendent à Zinal. Une petite dizaine de jeunes Belges avec deux voitures, cela ne passe pas inaperçu et nous retrouvons le groupe dans un café au bout du village et de la route dans le val de Zinal. La soirée sera délirante, au menu : raclette et fendant. Mais la vedette est Judith, la fille du café, qui en début de soirée est allée sur la route souhaiter le bonsoir à son amoureux qui garde les troupeaux dans les alpages. Les cris de "Judith" et "Bernard" ont retenti durant un bon quart d'heure. On devine seulement une petite lumière bien haut dans la montagne, mais la vallée renvoie les déclarations d'amour des fiancés. Après avoir dansé, nous arriverons, peu avant minuit, à faire du saut en hauteur dans la salle du café et Judith ne sera pas la moins agile. Ensuite, on va se coucher, les garçons d'un côté et les filles de l'autre, sauf nous deux bien entendu, dans un coin de la chambre des filles. Je sens de part et d'autre que nous avons passé dans une autre dimension, nous ne sommes plus tout à fait dans leur monde.
Au matin on s'équipe, tout en réconfortant mon épouse pour qui on trouve des gros souliers, elle qui n'allait que pieds nus ou en sandalettes. "C'est une promenade pour vieilles dames anglaises" lui assure-t-on. Le groupe a jeté son dévolu sur l'un des "4.000 mètres" les plus faciles à conquérir, le Zinalrothorn. On monte ce soir au refuge et demain on fait le sommet avant de redescendre. Nous voilà partis, cela monte sec, mais le sentier est facile à suivre. Tout à coup au début de l'après-midi la neige se met à tomber. De la neige en abondance, fin juillet, cela change tout, le sentier s'efface et bientôt on a de la neige jusqu'aux mollets. On ne devrait pas être trop éloigné du refuge; mais sans visibilité, difficile d'estimer si c'est à une ou trois heures de marche. Vers 6 heures, il faut penser à redescendre. Il y a maintenant presque un mètre de neige. Redescendre est moins dur mais on risque de s'égarer. On repère la toiture d'un abri pour le bétail. Nous nous introduisons à tâtons dans l'ouverture d'un fenil. Pas question d'allumer une allumette et personne n'a de lampes de poche. On dormira en tas tout habillés dans le foin en bordure du vide que nous découvrons au matin. En dessous de nous, se trouve l'étable pour le bétail. Nous sommes entrés par un portillon du deuxième niveau. Au matin, le soleil de juillet a tôt fait de liquéfier la neige et nous reprenons la marche vers le refuge. Il est vide et en dehors de réserves d'eau, il n'y a rien à manger. Dominique voudrait repartir vers le sommet, mais mon épouse totalement dégoûtée mène la révolte parmi les filles. Elles n'iront pas plus loin et veulent redescendre au plus vite. Ce que femme veut...

Je ne reverrai la montagne que 18 ans plus tard, en 1978, ma fille aînée étant tombée amoureuse d'un bel italien venant d'un village des Dolomites planté face à la Civetta.
Mais on était entré dans une autre ère de l'escalade, celle d'aujourd'hui.

Jean-Marie Lechat, 2009

1960 : Lumumba proclame l’indépendance du Congo ! C’est à cette date que Jean Marie Lechat clôture ses souvenirs publiés dans notre revue depuis juin 2009.

stage 1er de cordée, Plateau de Freyr, Dinant