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Un guide ! Pourquoi pas ?

Soumis par Fouarge Jean Paul le 10 September 2007

....est signe qu’il tient compte de mes possibilités.

Engager un guide pour grimper dans les Dolomites. L’idée ne m’avait jamais effleuré. Lorsque Sigrid m’a parlé d’ascensions qu’elle a faites à Chamonix avec un guide, cela m’est pourtant apparu immédiatement comme une évidence. Mes préférences pour les longues voies peu équipées ne s’accordent pas vraiment aux goûts du jour. De toute façon trouver l’équipier pour ce genre d’ascensions demande du temps. Alors, un guide…

Nous y voilà ! Plus exactement me revoici au pied du Sass Ciampac, 25 ans après avoir échoué à trouver le départ de la voie Alte Weg que nous allons gravir aujourd’hui. Stefan n’hésite pas, il s’engage à gauche horizontalement sur l’étroite bande herbeuse au pied du mur jaune. Attention, ne pas glisser ! C’est déjà exposé. 80m plus loin une bouteille d’eau et une cordelette marquent le départ. Au-delà, il n’y a plus que la terre piétinée par les chamois.

Vers la droite en trois longueurs dans des dièdres obliques, puis par une belle traversée de 60m, on rejoint la ligne évidente de fissures dièdres que j’avais espéré en vain atteindre directement. « Jean Paul » Surpris, je lève la tête... clic. Evidemment, il connaît les endroits photogéniques. Au bout d’une traversée, on voit le vide… et je n’avais sûrement pas l’air très décontracté. La prochaine fois je penserai à sourire.

Désormais l’itinéraire est simple, direct, l’escalade très pure, à la fois technique et un peu athlétique quand la seule ressource est de mettre les pieds en adhérence sur les parois du dièdre. C’est juste le niveau limite qui me permet de garder un rythme fluide. Tiens, là haut, il parle à quelqu’un ! Il n’y a pourtant aucune cordée qui nous précède. Stefan est décidément très relax. Il donne ses coups de fil tout en m’assurant. Au relais suivant il admire une grande fleur mauve pâle, une raiponce des rochers, je crois. Elle trouve dans une mince fissure sans terre de quoi pousser en pleine paroi.

Une traversée à gauche, c’est déjà la dernière longueur difficile. Mmmm… revenir à droite sur ce plan incliné exposé n’est pas très commode, ou alors je m’y prend mal, et Stefan photographie bien sûr. Un coup d’œil à la montre, midi juste : 3h15 pour 420m d’escalade D+. Très satisfaisant à 57 ans, après huit années d’inactivité alpine consécutive à un accident de vélo. La météo annonçait des orages l’après-midi, on a donc remonté les 80m terminaux d’un bon pas et on a fait le point au sommet. Ceci était une ascension de remplacement, parce que la voie Fedele au Pordoi n’est pas en condition à cause des pluies des jours précédents. La météo annonce une belle journée demain, mais le retour de la pluie le lendemain. “Sassolungo tomorrow, if you are not tired. - I am not”. Les premières gouttes tombent lorsque nous rejoignons la voiture.

5h30. L’aube froide est encore bien sombre quand nous nous retrouvons au Col de Sella. Dans la traversée de la Ville de Pierre, on voit à peine où poser les pieds. Le rythme est d’emblée rapide. Tout d’un coup Stefan s’arrête pile. Qu’a-t-il vu ? Oui, là, quelque chose bouge dans l’herbe. C’est un moyen-duc, un rapace nocturne. Il est blessé à l’aile. Stefan suggère qu’il a heurté le câble d’un remonte pente, lesquels sont nombreux dans les environs. Je crois qu’il a peu de chance de survivre. Nous poursuivons sans autre rencontre, pas même un chamois. Ils rodent pourtant fréquemment à la base de la paroi nord-est que gravit notre voie, la Pichl.

On est déjà au sommet des grandes dalles, à 400m de haut, quand Stefan me montre deux grimpeurs qui atteignent le départ. On rencontre les premiers passages de 4 dans les couloirs qui conduisent à la Forcella Pichl, 200m plus haut. Ici l’air froid qui prend au visage semble nous prévenir qu’un autre jeu a cours désormais. Par une dalle à gouttes d’eau suivie d’une traversée délicate, on gagne la base d’une cheminée qui fend obliquement une paroi verticale. Brrr… pas l’air commode. La confirmation tombe lorsque Stefan me tend la corde : pour la première fois je dois l’assurer, auparavant mon rôle se limitait à vérifier que la corde file bien. Avant de partir il me dit de détacher l’anneau de corde qui joint les deux pitons de relais et de le garder en souvenir. C’est vrai que dans un an il ne sera plus fiable.

A mon tour d’attaquer. Je détache l’anneau et j’ai la surprise de défaire facilement le nœud du bout des doigts… Une des boucles du nœud de pêcheur était desserrée, sans que cela se voie. Or nous avons tous deux grimpé avec le mousqueton d’assurance fixé à l’anneau de corde, moi la longueur précédente, lui la cheminée… Messner a raison de rappeler que la sécurité en montagne c’est d’abord de ne pas tomber !

Mais ceci est une autre histoire. Il faut encore gravir cette cheminée étroite. A l’intérieur il y a bien des prises pour les mains mais, comme souvent dans les Dolomites, on doit garder les pieds sur les bords extérieurs qui sont lisses, en exerçant une poussée latérale des jambes. Pour une fois, dans une section raide ce ne sont pas les bras qui encaissent. 80m de ce genre de 4+, c’est éreintant. Et après une section un peu moins dure on remet ça sur 20m.

On est désormais au soleil, finies les difficultés. C’est la course au sommet sur 250m mais la complexité de cette montagne apparaît alors pleinement avec des arêtes à franchir, des traversées pour contourner des sommets secondaires. Stefan me montre une dalle couverte de sales graviers. Jadis c’était un névé qu’on remontait en courant. Il perd un peu de temps à chercher un autre passage mais nous voici bientôt à l’antécime, puis au sommet. Un guide et un garçon de 15 ans y sont déjà, étant montés par la voie normale. Dans la conversation des deux guides, en allemand, je comprends qu’ils discutent de notre horaire. 6h pour cette voie de 1000m c’est pas mal ; mais l’autre dit qu’un de leurs collègues considère que 5h c’est encore trop. Plus tard, Stefan me dira que le record est de 55 minutes, en solo bien sûr ! Ca relativise…

Après une longue pause, on entame la descente de la voie ‘normale’, réputée une des plus longues et des plus complexes des Dolomites. L’autre cordée nous précède. On la rejoint juste au piton du rappel, sur la crête sud. L’autre guide nous laisse gentiment passer. J’aime descendre dans ce genre de terrain où les difficultés techniques sont modestes mais le détail de l’itinéraire pas vraiment évident. Le jeu consiste à trouver le bon passage sans hésitation. Je me débrouille pas mal mais Stefan me reprend plusieurs fois. Soudain, un sifflement accompagné de cris : une pierre grosse comme le poing passe à un mètre de mon épaule. Cette fois l’échange entre les guides est plus animé et en ladin, vieille langue seulement parlée dans le Val Gardena. On termine vite ce couloir et on traverse horizontalement jusqu’à une brèche pour se mettre hors d’atteinte.

Une section câblée et deux rappels nous conduisent au glacier du Sassolungo. On n’y voit plus que des pierres. Mais il est toujours là, caché, car le niveau continue de baisser et l’eau d’alimenter le village d’Ortisei ; pendant combien de temps encore ? Stefan me suggère de changer de chaussures. C’est vrai que depuis un bout de temps j’hésite à poser les pieds sur le rocher; les chaussons ne les protègent plus des aspérités tranchantes. Mais diable ! Pourquoi n’ai-je pas pris cette décision moi-même ? Décidément on s’habitue bien vite à être pris en charge par d’autres. L’effet est radical et les traversées qui s’enchaînent sur plus d’un kilomètre sont avalées dans un bon tempo. Forcella Sassolungo, 2h15 depuis le sommet ! On n’a pas molli. Refuge, boire, manger pour Stefan, téléphérique, Passo Sella ; en finale tout s’est enchaîné si vite.

Dans une ascension comme celle-ci, un guide fait vraiment la différence.

Jean Paul Fouarge

Au Sass Ciampac, selon les topos, il faut interrompre la traversée après 40m, pour gravir des dièdres sur 80m (3 et 4), puis traverser 20m à droite au système principal de fissures dièdres. La belle variante qu’on a faite poursuit la traversée sur 20m en montant en diagonale dans une dalle grise (3). La section du système principal qui suit est soutenue en 4 et 4+, donc un peu plus dure.

Au Sassolungo, il y a deux problèmes. Au sommet des dalles, quand on prend le système de couloirs qui monte à la Forcella Pichl, aucun des topos consultés ne mentionne qu’il faut passer au couloir supérieur dès le début du couloir inférieur ; or celui-ci se remonte facilement sur 30m avant qu’on ne découvre que c’est une impasse et qu’il faut redescendre. Aucun des topos consultés ne décrit avec précision la section difficile. Ils semblent rejoindre la cheminée plus bas et parlent d’un bloc coincé qui n’existe pas (plus ?). Accessoirement j’ai trouvé le 4/4+ de cette cheminée plus dur que les 5 du Sass Ciampac.

Ca y est, on a atteint le bon rythme. Depuis le départ du Passo Gardena il y a dix minutes, Stefan a accéléré insensiblement la marche. Un début plutôt mesuré ....