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Pluie, froid et pale: grimper en Grande-Bretagne

Soumis par Membre Cabbrabant le 5 January 2013

il peut sembler impensable pour un grimpeur de se tourner vers la Grande-Bretagne afin d’apaiser ses pulsions verticales.
C'est pourtant exactement ce qui m'est arrivé. Enfin, si je me suis retrouvé en Angleterre, c'était d'abord pour des raisons professionnelles – quoique la présence du Peak District et sa forte concentration de grimpeurs ait certes joué dans le choix de ma destination : Sheffield. Quoiqu'il en soit, j'étais bien décidé à profiter de ce séjour pour découvrir plus en profondeur les rochers locaux, que j'avais déjà eu l'occasion de visiter pendant une petite semaine il y a un peu plus d'un an.
J'aurais adoré pouvoir écrire un article détaillé sur ces fameuses journées miraculeuses où, après quelques jours de grand froid sec, le soleil daigne pointer ses rayons vers les massifs enneigés du Peak District. Où la friction est si bonne que même le plus bourrin des grimpeurs peut escalader une dalle sans les mains. Et en baskets. Je ne sais pas si de telles journées existent. Si ce n'est pas un mythe, elles sont en tous cas très rares. Pour ma part, je n'ai pas eu la chance de profiter de telles conditions. Par contre, malgré le froid, l'humidité et les courtes journées, j'ai pu découvrir quelques massifs et voies classiques du coin. Et si vous voulez mon avis, pour qui aime l'aventure, les classiques anglaises valent sérieusement qu'on affronte des conditions peu clémentes. Retour sur quelques aventures de l'autre côté de la Manche.
Efforts physiques
La physique est une science incroyable. En pénétrant jusqu'au cœur de la matière, elle permet de comprendre comment des éléments (de la roche par exemple) tiennent ensemble. Répartis régulièrement dans l'espace, les atomes s'agencent entre eux pour former des structures résistantes. Il faut généralement de grands efforts pour briser ces liaisons à l'échelle atomique. Parfois pourtant, ces assemblages présentent des lignes de faiblesse. En exploitant celles-ci, il est possible de séparer la matière assez facilement. C'est une propriété que les tailleurs de pierre connaissent bien : en quelques coups de ciseau placés à des endroits stratégiques, ils façonnent la pierre en fonction de leurs besoins. Parfois, il ne faut même pas de ciseau : un léger contact avec la gomme d'un chausson peut suffire à détacher un gros bout de rocher.
Sterling Silver, E2 5C. « Une voie étonnamment bien, qui demande d'avoir la foi en des écailles fragiles. Suivez une série d'écailles, dont aucune n'inspire confiance, jusqu'à un mouvement dur pour atteindre l'écaille finale du sommet. » C'est ainsi que le topo décrit la voie que je m'apprêtais à grimper. Prêt à croire de toutes mes forces en ces écailles et étant généralement plutôt un grimpeur délicat, j'étais parti assez confiant. Tout ça n'a pas suffit : s'il paraît que la foi déplace des montagnes, elle n'empêche pas que celles-ci s'écroulent !
Alors que j’allais placer la troisième protection, le gros bout de rocher sur lequel je me trouvais s'est détaché. Ça c'est passé très vite. J'ai entendu un grondement sourd, comme la basse continue d'un sound-system placé au centre de la terre, et je me suis senti tomber alors que tous mes appuis tenaient bien. C'est une sensation très bizarre. Ce n'est pas vraiment une chute puisque je touchais encore la paroi mais je me sentais tout de même bouger. En fait, c'est la paroi elle-même, ou du moins un bout de la taille d'une grosse penderie, qui était tout simplement en train de glisser, comme un morceau d'iceberg se détache sous la contrainte du cisaillement ! Autant pour la délicatesse. Que peut-on faire quand des atomes décident de rompre ?
Au final, mon assureur et moi-même avons eu plus de peur que de mal. Nous avons eu beaucoup de chance que personne ne se trouvait sous le rocher et que j'avais placé l'un des mes points dans une fissure parallèle qui n'a pas été affectée par l'éboulement. Grâce à ça, au lieu d'aller m'écraser par terre sous une dalle d'ardoise qui aurait fait une belle pierre tombale, je me suis retrouvé suspendu à quelques mètres du sol, sous une pluie de petits débris qui ont accompagné le gros morceau. J'ai soudain compris très nettement l'intérêt d'utiliser une corde à double. Et de porter un casque. Finalement, il n'y a que mon genou qui fut percuté par l'un des petits blocs de rocher. J'en serai quitte pour quelques jours à boiter, des égratignures un peu partout et une très grosse décharge d'adrénaline.
Toute la scène s'est déroulée au nord du Pays du Galles, dans les carrières d'ardoise de Llanberis, dans la région de Gwynedd. Ce n'est pas exactement la porte à côté de Sheffield, mais avec quelques grimpeurs rencontrés dans les nombreuses salles de la ville, nous avions décidé de passer le premier week-end de décembre dans cette région, où le climat est réputé plus favorable et où les falaises sont incroyablement nombreuses (une étagère ne suffit pas pour stocker tous les topos disponibles du coin).
Le premier jour, nous avons grimpé à Craig Bwlch y Moch (prononcez ça comme vous voulez, moi j'ai renoncé à faire sortir ces mots par ma bouche), dans la région de Tremadog. La falaise fait une cinquantaine de mètres de haut et la roche est de la dolérite, une sorte de basalte assez compact qui se prête plutôt bien au placement de petits coinceurs très précis. C'est une falaise assez mythique qui, dans les années 1960, 70 et 80, a vu passer des dizaines d'acharnés qui y ont largement repoussé le niveau britannique (et donc mondial, s'il faut en croire les historiens locaux). Aujourd'hui encore, certaines des voies ouvertes à l'époque sont toujours considérées comme des tests redoutables (flasher Strawberries, E6 6b, reste un exploit plutôt rare).
Vu l'atmosphère malgré tout assez humide, nos sorties n'étaient pas consacrées aux grands exploits. Dans ces conditions hivernales, l'état d'esprit est plutôt de se féliciter pour toute voie qu'on peut grimper entre les grosses averses. À Tremadog, nous sommes restés dans des voies abordables, de 2 ou 3 longueurs, en sélectionnant les voies notées trois étoiles dans les très sérieux topos locaux. Grim Wall Direct, E1 5b, par exemple, est une voie de deux longueurs qui porte assez mal son nom puisqu'elle n'a rien de sinistre. Les mouvements se succèdent dans tous les styles : depuis des petits pas de bloc jusqu'à de légers dévers en passant par de longues sections exposées de dalle et de belles fissures à doigt.
La falaise étant exposée plein sud, nous avons bien profité des quelques rayons du soleil, décidément bien bas en cette saison. En haut, on apprécie la vue sur une plaine verdoyante, avec la mer au loin. La lumière là-bas est très particulière. Les nuages, le brouillard et les éclaircies jouent avec les reflets de la lumière sur l'eau et sur les plaines détrempées pour créer une atmosphère qui a quelque chose d'irréel. On s'imagine facilement que des événements étranges pourraient se produire là, et que tout le monde trouverait normal de croiser une créature fantastique au détour d'un sentier – ce qui arrive d'ailleurs parfois, en particulier à l'heure de fermeture des pubs.
Unknown pleasures
C'est le lendemain qu'on s'est rendu aux carrières d'ardoise de Llanberis. Le site est vraiment énorme et ressemble à un décor de science fiction. Tout est extrêmement minéral, dans les tons assez foncés. Beaucoup de noir très mat, avec des reflets orange ou vert en fonction des oxydes de la roche et des quelques pousses de bruyère. Il y a aussi d’anciennes installations industrielles couvertes de rouille et des petites cabanes faites d'ardoises empilées. On y trouve également des gigantesques murs de soutènement, constitués eux aussi d'ardoises empilées. Puis des tunnels sombres et humides pour passer d'un puits à l'autre, les plus profonds faisant une grosse centaine de mètres et autant en diamètre. Par-ci, par-là, quelques bouleaux tentent de reprendre leurs droits, tandis qu’au fond certains puits sont remplis d'une eau d'un bleu surnaturel – il paraît qu'on y pratique le Deep Water Solo, avis aux amateurs. À côté de ça, les carrières allemandes de basalte d'Ettringen ont l'air toutes petites et franchement bucoliques. À Llanberis, on sent les âmes de tous les carriers et tailleurs de pierre morts dans des accidents tragiques hanter les lieux. Et peut-être aussi celles de quelques grimpeurs malchanceux.
L'escalade y est assez particulière. La plupart des massifs sont des dalles extrêmement lisses, avec de petites prises très coupantes et, de temps en temps, de larges fissures menaçantes (comme celle qui s'est écroulée sous moi). C'est un style de grimpe très exigeant. Il demande une bonne technique, beaucoup de force dans les doigts et une précision millimétrique dans les pieds, mais aussi une bonne souplesse du bassin pour monter les pieds à hauteur des oreilles et y charger tout le poids du corps !
Dans ces carrières, vu le côté résolument non-naturel du site, l'éthique est un petit peu différente par rapport aux massifs de grit stone et certaines voies sont équipées de spits – même si la plupart se grimpent en trad (en plaçant des protections amovibles que le second récupère). De toute façon, quand il y a des spits, ils restent assez espacés. Trois pour 25m est considéré comme une bonne moyenne. Autre particularité : les vestiges industriels font partie intégrante des voies. L'une d'entre elles démarre même par une traversée de quelques mètres au-dessus d'un puits sur un gros tuyau défoncé en acier rouillé. Dans une autre voie, une barre de forage est restée fichée dans la paroi. Elle constitue la meilleure protection (on peut utiliser une sangle comme un lasso et l'accrocher depuis assez bas) et la meilleure prise de toute la voie (avec un joli rétablissement à la clé).
Bien que mon petit accident ne m'ait pas permis d'y rester aussi longtemps que je l'aurais souhaité, c'est certainement l'endroit le plus surprenant où j'ai eu l'occasion de grimper. Parmi les quelques décors incroyables que j'ai eu la chance de visiter, peu m'ont fait me sentir aussi petit face aux éléments que dans ces carrières. Peut-être parce que là, le paysage est largement le résultat du labeur et de l'exploitation de l'homme (et du paysage). On y sent l'effort, la sueur et la souffrance à chaque endroit. Des milliers de gens ont dû y travailler toute leur vie, à arracher des blocs de pierre immenses à la terre, à en garder les plus beaux morceaux pour les envoyer couvrir les toitures du monde entier, et à entasser les restes en des terrils de caillasse tout noirs qui sont devenus de véritables petites montagnes dans la montagne. La démesure de ce travail lui donne un caractère sublime, à la fois tragique, grandiose et écrasant. On y éprouve les mêmes sensations que face aux plus grandes réalisations des civilisations antérieures, comme les pyramides d'Égypte, les cathédrales gothiques ou les haut-fourneaux à l'abandon le long de la Sambre.
Dans ces falaises furent aussi écrites quelques-unes des grandes pages de l'histoire de l'escalade. Là où le commun des grimpeurs ne verrait qu'une grande plaque d'ardoise toute lisse et glissante, des grimpeurs visionnaires comme Johnny Dawes ou John Redhead ont su décoder les minuscules aspérités et y lire des indications pour des chorégraphies démentielles. Même si je n'en ai vu qu'une version vidéo, l'ascension de la longueur principale de The Quarryman par Johnny Dawes est l'une des voies les plus inspirantes que j'ai pu regarder. Il s'agit d'une sorte de cheminée formée par un angle très aigu entre deux parois qui s'éloignent progressivement vers le haut. Si les premiers mouvements passent en cheminée, le grimpeur doit rapidement adopter des positions de plus en plus acrobatiques pour progresser. Le tout au centre d'une gigantesque paroi du bassin le plus profond du site, dans un décor qui ne peut avoir pour bande sonore qu'un morceau de Frank Zappa ou de Joy Division. Bien sûr, les surfaces de cette voie sont à peu près lisses, donc pas question de compter sur la friction des chaussons. Si le grimpeur tient, c'est quasi uniquement grâce à la compression qu'il développe par tous ses moyens entre les deux parois.
Science-friction
Par contre, là où la friction joue un rôle plus qu'important, c'est sur le grès du Peak District, ce très fameux parc naturel situé entre Manchester et Sheffield, à deux heures de train au nord de Londres. Rarement très hauts, les nombreux massifs peuvent par contre être très larges. Plus de 3 miles pour Stanage, la barre rocheuse la plus connue. Si on compte une voie tous les deux mètres en moyenne, ça laisse de quoi s'occuper. Et puis, conformément à l'adage populaire, les plus courtes sont souvent les plus teigneuses. Parfois, il suffit de 12m de hauteur pour avoir les avants-bras aussi vides que si on avait ramé entre Zeebrugge et Hull. Si on ajoute à cela le fait de devoir placer ses propres protections, dans des situations parfois délicates, les expressions to be totally wasted ou fucking pumped prennent tout leur sens. Ici encore, la technique paie et peut faire la différence entre sortir d'une voie (certes, daubé) ou ne pas sortir du tout.
Si les premières voies ouvertes suivent les fissures et les lignes de fractures, offrant aujourd'hui de nombreuses possibilités de protection et des escalades géniales, depuis les années 1970, les grimpeurs se sont également aventurés sur les faces plus lisses ou sur des arêtes plus ou moins marquées. Là, les protections se font plus rares, plus précaires voire carrément inexistantes. Être un expert en science-friction ne suffit plus, il faut également que le mental suive. C'est ce qu'est sensé refléter la cotation à deux termes utilisées là-bas. Le premier terme indique l'engagement, la difficulté à protéger et le risque correspondant. Ça commence à D (Difficult) et monte ensuite vers VD (Very Difficult), S (Severe), HS (Hard Severe), VS (Very Severe), HVS (Hard Very Severe) pour rentrer finalement dans l'échelle ouverte des E (Extreme) : E1, E2, E3, … E11. Le second terme indique la difficulté technique : 4a, 4b, 4c, 5a, … L'échelle technique anglaise est plus étirée que la nôtre. Un 6a anglais correspondrait sans doute à quelque chose comme un 6c de chez nous. Mais ce qui compte surtout, c'est la combinaison des deux termes. On peut avoir un E2 5a, qui correspond à une voie techniquement pas trop dure mais potentiellement engagée, alors qu'un E2 6a correspondra à une voie techniquement plus difficile mais, comparativement, plus facile à protéger. Le tout étant évidemment passablement subjectif et sujet à de nombreuses discussions – qui se règlent généralement au pub et ne se terminent que parce que celui-ci doit fermer. Le mieux est sans doute de ne pas trop épiloguer sur les cotations mais de se laisser guider par les lignes les plus inspirantes. Et, vous l'aurez compris, celles-ci ne manquent pas.
À nouveau, les quelques sorties où j’ai pu opérer ont été assez courtes, à la faveur d'une fenêtre météo favorable. Le plus souvent, les voies étaient plus ou moins humides, très souvent venteuses et toujours froides. Malgré tout, j'ai pu grimper quelques perles comme Le Horla (E1 5b) ou The Toy (E1 5c) à Curbar Edge, The Left Unconquerable (E1 5b) à Stanage ou encore The Roof Route (HVS 5b) et The Blizzard Ridge (HVS 5a) à Rivelin.
Points de suture et point final
C'est à Rivelin que j'étais venu le premier week-end de mon séjour (sans partenaire, j'y avais grimpé quelques voies en solo, dont les magnifiques Altar Crack (VS 4c) et son voisin Nonsuch (HVS 5b)) et c'est à Rivelin que j'ai mis le point final à la partie escalade de mon séjour anglais, le 1 janvier 2013. Pour la première fois en quelques mois, le soleil était au rendez-vous et même avec des rochers encore passablement humides, on sentait venir l'une de ces périodes que tous les grimpeurs anglais – derrière leur flegme légendaire – attendent avec impatience. C'était parfait puisqu'il me restait quelques jours à passer sur place avant mon retour. J'allais enfin connaître cette adhérence suprême du grit et, peut-être, pouvoir m'aventurer enfin dans des voies un petit peu plus difficiles. Malheureusement, mes plans ne se sont pas déroulés comme je l'espérais.
Alors que j'assurais le second au somment d'une voie, il a glissé, entraînant un léger mouvement de pendule dans la corde. Au lieu de lâcher les brins de la corde et de laisser le reverso travailler en autobloquant, ma main a été happée par le mouvement et mon annulaire s'est retrouvé coincé entre la corde tendue et le rocher. Des trois éléments, je vous laisse deviner lequel était le moins résistant... C'est évidemment le doigt qui a tout ramassé : il s'est méchamment ouvert et la session s'est donc arrêtée aussi brutalement que l'accident pour se terminer aux urgences de la ville – au côté de tous les bras cassés et autres têtes fêlées qui avaient fêté un petit peu trop violemment la nouvelle année. Une petite opération le lendemain, quelques points de suture et un très gros pansement me forceront au repos jusqu'à la fin du séjour. À l'heure actuelle, je peux à nouveau utiliser mon doigt pour taper au clavier et dans les petits gestes quotidiens. Si tout va bien, d'ici quelques semaines je pourrai à nouveau grimper. Et dans quelques mois, je compte bien retourner en Angleterre pour profiter de conditions climatiques plus favorables et achever les projets en cours !
Au final, outre leurs falaises géniales, la variété des contextes, l'importance de l'histoire de l'escalade et des exploits de ceux qui nous ont précédés et leur éthique farouche en faveur du non-équipement des falaises, ce que j'ai surtout retenu de ce bref séjour, c'est la capacité des Britanniques à s'accommoder du temps qu'il fait. On aurait pu penser que l'hiver n'était pas la saison la plus indiquée pour l'escalade mais, en réalité, pendant l'hiver on évite au moins les midges – ces méchantes petites mouches qui vous dévorent tout entier pendant les autres saisons. De toute façon, au Royaume-Uni, s'il fallait s'en remettre à la météo pour décider quand grimper, personne ne grimperait jamais. Du coup, les Brits grimpent par tous les temps ...à condition qu'ils puissent aller au pub après s'être fait tremper et geler !
Faites comme vous voulez, moi je prends ça pour une morale à l'histoire.

Michael Ghyoot, Bruxelles, janvier 2013.
Crédits photo : Neil Shephard.

Alors que les journées sont les plus courtes, les plus humides et les plus froides de l'année,