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Le toit de Beez - suite et fin

Soumis par Foret Vincent le 16 June 2005

À première vue, il y avait une quantité impressionnante de blocs prêts à tomber dès la moindre sollicitation. La première demi-heure fut consacrée à la stabilisation des strates les plus basses du site. Nous avons fait tomber un maximum de pierres branlantes en jetant des cailloux dans le surplomb. C'était particulièrement impressionnant : quel chaos ! Puis Nicolas s'est encordé, chargé d'un max de matériel, de quoi envisager l'attaque d'un "El Cap", made in Belgium. Le point de départ, évident, se situe sur le pilier central. Et la quincaillerie s'est mise en action. Dès le deuxième piton planté, nous nous sommes rendus compte de l'ambiance sulfureuse de cette voie : fissures en abondance pour planter les pitons, ancrer les friends et caler les coins de bois, mais aussi quantité de blocs qui bougent. Et surtout, ne pas planter deux pitons dans la même fissure ! On risque de voir à tout moment le premier piton lâcher lorsque le second s'enfonce et écarte la roche. Pas cool!

Après cette petite mise en jambe, trop compliquée, Nicolas récupère les deux premiers pitons qu'il a plantés et esquive par la droite du pilier avec un pas d'escalade libre. Au sommet du pilier, une petite plate-forme permet de se mettre à l'aise. En arrivant là-haut, Nicolas envoie une grande quantité de sable et de roche dans le vide afin de se positionner confortablement pour attaquer le toit. C'est à cet endroit précis que repose tout le poids du porche. À droite et à gauche se trouvent des tonnes de roches soumises à d'énormes pressions, c'est un véritable mille-feuilles.

Il trouve la place pour enfoncer deux pitons assez solidement, formant un relais plutôt solide. Ayant enfoncé un second piton à bout de bras dans une strate horizontale pas très fiable, il glisse tout doucement sur ce piton, puis en plante un à nouveau, cinquante centimètres plus haut. La logique de l'escalade artificielle se met en place. À peine hissé sur le clou, Nicolas cherche à placer un nouveau point de protection. À sa gauche, un bloc semble le narguer, Nicolas le déloge. Bien vite le bloc se retrouve dans la caillasse en bas du porche. C'est à cet endroit que Nicolas décide de placer un crochet sur une réglette absolument plate, aussi horizontale et lisse que le zinc d'un bar ! Tout doucement, il se hisse, à l'aide de son fifi, tout en se stabilisant sur la roche. Miracle, le crochet semble tenir tranquillement, aucune pierre n'est tombée de cette zone instable. Cette accrochage « relativement stable », pendu sur ce crochet lui permet d'enfoncer un coin de bois. Le coin de bois éclate lentement sous la force des coups de marteau. Un autre semble se résigner et accepte de supporter le poids de Nico. Un piton lui permet ensuite d'arriver à la hauteur d'un trou qui nous semble obstrué par un pieu de bois.

Il n'en est rien, ce n'est qu'une toile d'araignée. Nicolas décide d'y placer un piton et assez rapidement, y transfère son poids. Tout doucement je l'observe, déportant son poids d'un étrier à l'autre tout en faisant coulisser son fifi. Tout à coup, c'est l'accident: le piton lâche... Nicolas tombe brusquement, la tête en arrière. Quelques pitons cèdent au passage. C'est LA grosse frayeur. Nous n'avions pas emmené de casque. Un ou deux pitons au-dessus de la plate-forme du pilier ont tenu le coup, stoppant la chute. Nicolas pend, tête en bas presque à mi-hauteur du pilier. Je le fais descendre tout doucement espérant que les deux pitons encore en place tiennent le coup. Tout va bien, il n'est pas blessé : les pitons, en s'arrachant, ont absorbé «dynamiquement» la force du choc. Un casque sera absolument nécessaire pour la prochaine fois; nous décidons en toute sagesse de quitter provisoirement les lieux. Comme il n'est que deux heures nous allons grimper calmement à Goyet... Retraite stratégique.

Acte II: jeudi 19 juin 2003 vers 14h.

Notre vie a changé, nous lui avons donné une tournure qui nous rapproche de l'escalade: nous avons décidé, tous les deux, de suivre une formation de travaux en hauteur. La formation a débuté, pour nous, début juin. Elle est dispensée dans la région de l'Entre-Sambre et Meuse. Nous logeons à l'auberge de jeunesse de Namur. Ce jeudi matin, c'est l'occasion d'une évaluation à Namur. L'après-midi est libre, nous avons dans la voiture tout ce qu'il faut pour nous rendre heureux.

C'est donc presque un mois plus tard que nous revenons sur le terrain. Il nous a fallu un peu de temps pour digérer le "presque accident", comme on dit dans le jargon des travaux en hauteur, et laisser l'envie prendre le dessus. À nouveau nous avons une quantité impressionnante de matériel. J'ai acheté des pitons en acier dur que Nicolas se refuse à employer dans ce calcaire. Ce type de pitons lui semble plus indiqué dans le granit. Le Yosemite est bien loin de la Meuse… Mais je reste convaincu de l'utilité de ces pitons dans le calcaire. Et nous avons des casques, cette fois-ci!

Cette fois, c'est moi qui remonte en tête dans le pilier central. Le matériel est toujours en place. Assez vite, je me retrouve trois ou quatre pitons plus haut. C'est le moment de s'engager sur le placement de crochet que Nico avait négocié assez facilement. C'est ce qu'il me semblait. Je constate avec effroi que ce placement est très pimenté. Le crochet doit reposer sur une tablette presque lisse, ne garantissant en aucune façon la stabilité de l'ensemble. Imaginez-vous placer tout votre poids sur un étrier attaché à un crochet qui repose sur une tablette similaire à celle d'une fenêtre! Il n'y a rien qui puisse garantir la stabilité du crochet, ce qui me paraît extrêmement inquiétant, lorsque je pense à me déporter vers la droite pour pitonner la suite, entre deux strates peu solides. Malgré le port du casque, je me sens tout petit dans mes basques, me demandant comment a fait Nico pour accepter un tel engagement. Des pensées trottent dans ma petite tête, la principale étant que je ne suis pas assuré. Cette année, ayant peu de moyens, je n'ai pas cotisé dans un club spéléo. D'habitude j'argumente, sur le ton de la plaisanterie, que je ne souscris plus à une assurance car je n'ai plus l'intention d'avoir d'accident! Mais j'ai déjà assez donné! En cet instant, je ne suis plus du tout d'accord, et je décide d'abandonner, la peur au ventre.

Nicolas reprend la tête pour remonter jusqu'au crochet, puis replace les clous qui ont cédé lors du vol. Il se retrouve assez vite devant le trou qui semblait empli d'un pieu de bois, mais cette fois-ci, il y place un friends. La manœuvre semble fonctionner. Plus haut, il inaugure la progression sur coin de bois. Les premiers essais sont épicés car le coin, martelé trop fort, éclate. Il faut alors l'extraire et le remplacer par un autre, au diamètre plus adapté. C'est là tout le "secret du coin de bois": il ne dispose pas d'une très large plage de placement dynamiquement exploitable. Plutôt que de le marteler à fond, ce qui est légitime lorsque l'on recherche la "sécurité", il vaut mieux en choisir un dont le diamètre n'est pas trop large. Il s'adaptera d'autant mieux à la configuration de l'espace disponible. En résumé: il convient de ne pas surdoser mécaniquement mais de "s'adapter mentalement", question d'habitude…

L'étape suivante est l'approche délicate d'un bloc coincé. Nico place encore deux pitons et parvient à se maintenir très près du bloc, juste en-dessous. Il ceinture le bloc avec une cordelette. Pendant près d'un quart d'heure, je le vois repérer des jours entre ce qui est censé être la paroi et le bloc de 30 kg, puis essayer d'y insérer une cordelette. Réussissant l'incroyable, il plante à nouveau un piton fort à droite. Il est obligé de contourner le bloc pour franchir les derniers gradins du dévers. Une fois rétabli sur les blocs en équilibre précaire, Nico peut enfin toucher ce qui sera la portion la plus saine de la voie: le départ du toit. Dès le début de la fissure, il installe un friends, élevant d'un coup le niveau de sécurité. Cet excellent placement m'impressionne car il est situé assez loin du dernier piton. Une étape vient d’être franchie

La traversée du toit ne semble plus poser de problème. Notre seule inquiétude est de manquer de matériel et de friends. À distance régulière, Nico utilise des coins de bois. Assez rapidement, il franchit une strate qui sonne creux, prête à se décoller, en la sollicitant le moins possible. L'angle du toit est franchi à une heure relativement tardive. Sur la lèvre du toit, plus question d'artif, la fissure est toujours présente et Nico y place le dernier friends, un quadcam HB vert (n° 2 ou 2,5). Je ne peux voir la sortie, mais elle consiste en la remontée d'un entonnoir terreux qui renvoie quantité de terre et de feuilles au passage de Nico. Je dois m'abriter sous le dévers.

Ce n'est plus le moment de traîner, la soirée est fort avancée. Nous décidons de revenir, laissant en place la corde et tout l'équipement. Nico se décorde et jette son brin dans le vide, pour ensuite contourner le porche à pied. Je récupère les deux brins que je vais rassembler sur la plate-forme du pilier et tenter de "camoufler". Cela ne nous rassure pas de laisser tant de matériel dans la voie, mais il est trop tard pour déséquiper.

Acte III: mardi 24 juin 2003 vers 18h.

Quelques jours plus tard nous revoilà au pied du mur. La météo est bonne et malgré l'heure relativement tardive nous entamons la récupération du matériel. Une corde statique est installée au sommet du porche, solidement accrochée sur un grand hêtre. À la lèvre du toit nous installons une poulie qui sert de renvoi pour la corde d'assurage. En fait nous installons une moulinette déportée, la seule façon pour l'assureur de voir le grimpeur dans cette configuration.

Cette fois-ci, à mon tour de grimper la voie! Parcourir ce toit, même en second, laisse des souvenirs impérissables! Dès le départ, je suis tout petit dans mes chaussures malgré la relative sécurité qui couvre le second de cordée. Je récupère donc la corde laissée à l'abri sur la plate-forme du pilier, je la fixe sur mon baudrier, je complète la quincaillerie et me voici à pied d'oeuvre. Très vite, je retire les premiers pitons assez facilement. Je ne réfléchis pas trop, en termes de résistance à l'arrachement. Petit à petit, la logique de l'artif s'installe et la concentration s'intensifie au fur et à mesure que la peur s'affaiblit. Elle ne disparaît jamais, c'est un garde-fou. La concentration permet d'évoluer. Je trouve ça de plus en plus fascinant.

Perché sur une corde fixe, posé sur la lèvre du toit, Simon Rolin capte l'ambiance de cette soirée avec son appareil photo. Lors du désequipement, je décide de ne laisser en place que les coins de bois. Cela me semble logique, Nico est de mon avis. Toute la quincaillerie est récupérée.

Le fameux placement de crochet me paraît toujours foireux mais réalisable. Il faut vraiment veiller à exercer une force, la plus verticale possible, ce qui n'est pas simple lorsque pour atteindre le prochain piton, il faut se déporter vers la droite. Chaque transfert d'étrier sur un autre point doit être éprouvé, c'est ce que l'on appelle en anglais "active testing". C'est absolument nécessaire et même pour le second de cordée, peut révéler des surprises. Heureusement, je ne provoque pas de décrochage de pitons, et me contente de marteler de temps en temps un point pour le renforcer.

La progression est maintenant régulière, mes racks de matos se remplissent, et bientôt j'arrive sous le bloc coincé. Nico l'a entouré d'une cordelette assez ample. Il me demande de la récupérer, ce que je fais. Mais, J'ai bien envie de laisser un anneau de cordelette en place. Je place à nouveau un bout de cordelette, plus court cette fois, plus ajusté que l'ancien. Il est probable que le mouvement sera plus ample lors des prochaines répétitions. En franchissant les derniers mètres du dévers situé sous le toit proprement dit, je suis très impressionné par les blocs instables sur lesquels j'ai pris pied. Un miracle de la nature que seule une vue en perspective plongeante permet d'apprécier.

Le toit, une portion de roche saine comparé au reste de la voie. C'est vraiment grand plaisir d'y évoluer, d'étrier en étrier. Les placements de friends sont terribles et je suis vraiment surpris par la ténacité et la résistance de nos coins de bois. Au fur et à mesure de mon parcours, je ne rencontre pas un seul amarrage qui ne supporte pas mon poids. Ce qui est étonnant, quand on pense qu'avec la quincaillerie et le reste du matériel, je dois flirter avec les 100 kilos. La fissure est large de 4 à 5 cm et garnie de picots assez vifs par endroits.

À un bon mètre de la sortie du toit, il faut traverser une strate de 30 cm d'épaisseur. Au passage, je constate la fragilité de celle-ci: elle sonne creux! Je retire le point placé par Nico avant l'obstacle et ne traîne pas trop pour rejoindre le dernier point sain, situé en plein gaz. La suite, c'est le mur vertical, toujours parcouru par la fissure, retour à l'escalade libre. La sortie est terrible, je demande à Nico et Simon de se mettre à l'abri. Je vais sortir par le haut en m'aidant de la corde statique. Lorsque je quitte la roche, je rencontre un mélange de terre et de feuilles, le tout très sec, en équilibre instable dans cette pente assez raide. La terre vole dans tous les sens!

A la nuit tombante, arrivé à l'arbre sur lequel est amarrée la corde statique, je prends le temps de savourer ce voyage insolite, au cœur de moi-même. Je retire les agrès et les love, et dix minutes plus tard, j'ai rejoint les autres pour reparler de cette incroyable voie. Il lui faut un nom. Sur la route du retour qui longe la Meuse, nous passons devant un bordel qui porte le nom de "la biche". Cela nous fait sourire… OK, va pour "la biche"!

Un très grand merci à Simon Rolin pour s'être pendu de longs moments afin de prendre les photos de cette dernière ascension.

Merci.

Après nous avoir mis l’eau à la bouche dans la revue précédente, Vincent Foret nous donne les clefs de l’escalade artificielle dans le pur esprit du Das Komitee…

Toit de Beez, Beez