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Nun 2013 Avant, c'était mieux,,,

Soumis par Promel François le lun, 25/11/2013 - 00:00

A Leh, on ne compte plus les hôtels, les guest-houses, les restaurants à touristes, les cyber-cafés et les boutiques tenues par les commerçants cachemiris. Même des mendiants venus on ne sait d’où ont fait leur apparition ! Maintenant, la ville touristique déborde amplement au-delà de l’impressionnant palais royal et grignote petit à petit la campagne environnante. Et pourtant, sur Main Street, les paysannes déroulent toujours leurs nattes pour vendre pommes, carottes et choux. Plus loin, là où la rue fait un angle, on trouve aussi les marchands d’abricots secs et d’huile, et au pied d’un chorten, à l’entrée du petit marché tibétain, une vieille ladakhie tricote encore ses gants et ses chaussettes qu’elle étale sur des tréteaux. Les gonchas, longs manteaux de laine garance, et les coiffes traditionnelles croisent désormais sur les trottoirs de la ville les blue-jeans, les T-shirts bariolés, les cheveux laqués et les lunettes de soleil dessinées dans les studios de Bollywood. Les uns tournent inlassablement leur moulin à prière, les autres vivent au rythme de leur lecteur mp3, de leur smartphone, et rêvent plus de voitures ou de cinéma que d’éveil spirituel…
Au-delà de la ville, les routes se sont élargies. L’asphalte neuf recouvre les innombrables nids de poules des anciennes voiries. C’est presque confortable ! A l’étape, dans les échoppes, on trouve du Coca-Cola et des chips à profusion. Qui voudrait encore de la farine d’orge, ou du thé au beurre de yack ? Sur les rives de l’Indus, on devine toujours le tracé des anciens chemins qu’empruntaient villageois, troupeaux, moines et chevaux. Mais de saison en saison, la marque s’estompe, faute de passage. Inutile de dire que les antiques ponts suspendus en corde tressée ont définitivement cédé la place aux passerelles en acier et béton. Aujourd’hui, en deux heures, on va du grand monastère de Lamayuru au Fotu-La à 4100 mètres d’altitude, puis on enfile des gorges impressionnantes jusqu’au village de Kanji. Deux heures de voiture maintenant, deux bonnes journées à pied il n’y a pas si longtemps. Et le progrès ne s’arrêtera pas là : les marteaux-piqueurs et la dynamite entament les falaises au-dessus de la rivière Zanskar. Bientôt, hiver compris, on pourra aller par route de Leh à Padum. Fini les dangereuses équipées sur le fleuve gelé, fini les coups de bâton pour sonder la dureté de la glace, fini les passages scabreux dans les rochers ou les pieds dans l’eau glacée, fini les nuits froides dans les grottes noircies par le feu… Le murmure de l’eau sous la glace, les chocs sourds des blocs à la dérive seront définitivement couverts par le vrombissement des moteurs et les tubes internationaux distillés par les haut-parleurs des voitures.
Mais au-delà des routes, on retrouve encore la paix sereine des hameaux retirés, les « jullay » joyeux des villageois, l’ondulation lente des champs de blé, le tintement des clochettes des troupeaux, le claquement des drapeaux de prière dans le vent, le grondement des torrents, l’air cristallin de l’altitude. Et pourtant, sur les itinéraires fréquentés par les touristes, on voit des papiers, des vieilles boîtes de conserve ou des bouteilles en plastique abandonnées… Les camps inaugurés il y a quelques saisons à peine sont dorénavant souillés : la modernité laisse sa carte de visite entre les cailloux et dans les branches des buissons. Nous la retrouvons là, telle que nous l’avons apportée. Doit-on pour autant la refuser à ceux qui y aspirent ? Ce n’est pas à nous d’en juger, de dire si c’était mieux avant ou si ce sera mieux après : nous serions juge et partie. Le monde bouge, même dans les vallées profondes de l’Himalaya ; sur les cimes, seules les neiges sont éternelles.

Cela fait pratiquement dix ans que nous visitons épisodiquement le Ladakh et le Zanskar : que de changements !

NUN 7135m, Leh