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Nun 2013 Au pied du mur - Le couloir de François

Soumis par MARTIN Lambert le ven, 22/11/2013 - 00:00

AU PIED DU MUR

Le soleil m’a accompagné dans la pénible montée du pierrier, énormes amas de blocs instables qui dominent le camp de base et mènent au glacier. Me voilà au pied du mur…une cascade de glace, haute de 200 m avec un départ bien vertical, le premier obstacle sérieux qui défend l’accès au camp 1 du Nun. Heureusement, une corde fixe en plusieurs sections a été placée judicieusement par nos sherpas. Piolet dans une main, l’autre sur la poignée jumar et les pieds bien écartés sur les pointes avant, pour moi qui ai avalé des km de cordes fixes en spéléo cela ne devrait pas poser de problème! Je déchante rapidement après quelques mètres, une sensation désagréable m’envahit, le jumar ne bloque plus? Le temps a changé brusquement, le brouillard commence à m’envelopper et le froid a fait son apparition ! La corde gèle et les dents du jumar ne mordent plus. N’ayant nullement l’intention de me balader en solo, je suis obligé de gratter la glace entre les dents du bloqueur avec un mousqueton. C’est totalement épuisé que j’arrive au sommet de la cascade, où je suis arrêté par une énorme crevasse qu’il faut contourner par la gauche. C’est la fin des cordes fixes, Mingma et François qui m’ont attendu jusque-là me montrent les bâtons de bambou ornés d’une bande de tissu rose qui balisent le chemin vers le camp 1. Le brouillard s’épaissit et il commence à neiger. Mingma et François ont disparu, avalés par le grand blanc. A chaque balise, je scrute le brouillard pour trouver la suivante et concentre toute mon attention pour ne pas la perdre. Rapidement, la neige a recouvert les traces de mes compagnons et les balises sont de plus en plus difficiles à trouver. J’ai l’impression de marcher depuis des heures et une petite pointe d’inquiétude fait doucement son apparition…ce n’est pas le moment de louper le camp 1. Tel un bonhomme de neige je viens buter sur une tente … François passe la tête dehors, ouf ! pas fâché d’arriver. Nous allons passer notre 1ère nuit au camp 1 à 5.500 m. La température descend à -20°
Au petit matin, c’est le grand bleu, 4km plus loin, la pyramide du Nun est devant nous : superbe et impressionnante. Chacun imagine la suite du trajet !! La tour à gauche, non à droite, le glacier au-dessus à droite de la barre de séracs? Non à gauche. Un vent violent drape le sommet du Nun d’un voile de neige, ondulant au soleil.
Je profite d’une balade vers le pied de la Tour pour filmer un maximum car j’ai pris ma décision ce matin : je ne remonterai plus au camp 1. Je me sens en trop mauvaise forme et cette toux qui m’accompagne depuis le départ m’a totalement épuisé.

LE COULOIR DE FRANCOIS
Avec émotion je regarde mes compagnons qui partent pour « la » tentative. Les prévisions météo sont mauvaises … juste une petite fenêtre de 2 jours de beau sur les 5 jours nécessaires pour faire le sommet ! Bonne chance ! Me voilà seul au camp de base, avec l’équipe cuisine et Borang notre officier de liaison.
Une frustration et pas la moindre! Durant toute la marche d’approche et au camp de Base, le Nun reste invisible. Le regard vient à tout moment buter sur les contreforts et les glaciers débordants du plateau du camp 1.
De l’autre côté de la cascade par contre, s’ouvre un large cirque de faces glaciaires, de crêtes rocheuses et de glaciers d’apparence débonnaire. La vue « d’en face » du massif du Nun Kun doit être formidable et je convaincs Borang, qui n’a jamais les pieds sur un glacier, de m’accompagner demain découvrir les chemins de ce cirque oublié.
Avec François redescendu du camp 1, nous partons à trois à la recherche de la meilleure vue sur la face ouest du Nun. Deux jours de pur bonheur à définir un objectif, une crête rocheuse, un col et à rechercher le meilleur chemin pour y arriver à travers d’énormes moraines, des glaciers pas toujours débonnaires nécessitant parfois quelques pas d’escalade. François, en grande forme, se paye même le luxe de gravir en solo un beau couloir de 150m pour aboutir sur la crête du cirque. Borang, pas très à l’aise sur la neige, grimpe par contre comme un chat dans les rochers délités qui bordent le couloir.
Mes pensées vont à Eric Shipton, grand explorateur de l’Himalaya des années 1930 à 1960, et je ne peux qu’être d’accord avec lui pour qui les explorations « au petit bonheur » étaient ce qu’il préférait !
Une étrange configuration de glace nous intrigue, le glacier au pied du couloir de François est strié de longues cannelures dans le sens de la pente. Si l’on marche sur le dessus de ces cannelures de ± 50 cm on s’enfonce, oh surprise dans une baignoire d’eau glacée !! Structures éphémères, les stries disparaîtront quelques jours plus tard.
A la descente du 2ème jour, je cherche un chemin direct à travers la moraine raide et chaotique. Je m’assois sur un bloc face au sommet du Nun, espérant voir quelque chose bouger sur l’arête. Je profite de ma solitude pour allumer le téléphone satellite, espérant des nouvelles d’en haut !

L’écran s’allume avec le message de Jean-Luc :
« Première belge au Nun…tous les six au sommet… arrêt au C3 car trop fatigué…retour demain CB… »
J’en pleure de joie

En haute altitude, maux de gorge et toux persistante sont fréquents, et lorsqu’on part en expé avec ces symptômes, à coup sûr cela ne va pas s’améliorer, même en se dopant aux antibiotiques!

NUN 7135m, L