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...La pub Des grandes parois aux spot publicitaire

Soumis par Villanueva Sean le mer, 02/10/2013 - 00:00

Des grandes parois au spot publicitaire…ou c’était mieux avant

« C’est une blague! Je ne vais même pas prendre le temps de répondre à cet e-mail. ». Nous payer pour des images vidéo déjà gratuitement accessible sur le net!
Moi j’ai ignoré l’affaire, mais Nico s’est décidé à répondre. Plusieurs courriels plus tard, je restais convaincu que cela ne se concrétiserait pas, Nico perdait son temps : un spot publicitaire pour une agence de télécommunication ! Ils veulent une réplique exacte de la petite vidéo, où l’on chante « Don’t worry be happy », sur un « portaledge », suspendu en pleine paroi au dessus d’une mer de nuages au Groenland. Vous aurez du mal à me croire, mais je me permets de vous dire qu’on y chante avec quelques fausses notes! Cette vidéo, j’avais hésité à la mettre en ligne : « Allez, juste pour nos amis, qu’ils puissent rire un bon coup ». Eh bien, elle en aura fait du bruit! Plus de 100 000 vues sur internet ; elle fut même proposée pendant une semaine sur la page d’accueil de Yahoo-Japon, et une jolie japonaise me reconnaissant m’a apostrophé alors que je voyageais aux Etats Unis!
Bref, ils étaient chauds-chauds pour qu’on vienne en Espagne en faire le « remake » ! Un mois et demi sans réponse à leurs e-mails : ils étaient fort inquiets. Alors en expédition en Chine, nous n’étions pas joignables. Au retour, on a trouvé une dizaine de messages dans notre boîte de réception, qui nous suppliaient de répondre au plus vite. Désespérés, ils ont tenté de nous contacter par l’intermédiaire de tous ceux qui pouvaient avoir un lien avec nous, même le Club Alpin Belge ! Au vu de ce qu’ils nous proposaient, on n’a pas trop hésité. Le plan était de suspendre un « portaledge » à 30m du sommet de Mallos de Riglos, puis de nous transporter en hélico jusqu’en haut. Ainsi, nous pouvions facilement descendre en rappel pour faire nos conneries. Cela n’avait pas l’air trop compliqué, mais l’hélico ne nous branchait pas trop.

Sur place, tout le monde était affairé et nous…, surpris par la taille de cette production : il y avait des camions entiers avec du matériel de vidéo et une cinquantaine de personnes, tous là pour filmer nos pitreries. On aurait tout aussi bien pu filmer seul à nous quatre, on l’avait déjà fait au Groenland !
Dès notre arrivée un briefing de sécurité est organisé, et on nous prie de nous rendre dans la salle de réunion. Très vite on remarque qu’il y a deux types de personnel impliqués: les gens de la maison de production, plutôt sérieux, respectables, en costard et cravate, et les responsables de la gestion des cordes et de la sécurité. Le genre grimpeur espagnol assez typique, bien décontracté, avec les cheveux en crête, dreadlocks et mulets et des vêtements colorés et déchirés, tels des gitans. Je l’avoue, je me suis tout de suite dit qu’on allait bien s’entendre avec ceux-là.
Le chef de la sécurité s’est placé devant un tableau noir pour expliquer les consignes. Il avait du mal à écrire, une cigarette à l’odeur bizarre dans une main, et dans l’autre une bouteille de bière que clairement il n’avait pas du tout envie de déposer. A part écrire, il avait aussi du mal à se tenir debout. Comme lui, à peu près tous les autres cordistes avaient l’air bien intoxiqués…
Très vite on apprend qu’il y a interdiction d’atterrir en hélico au sommet, à cause des oiseaux. Il va falloir monter 25O mètres avec des cordes fixes. Quand il commence à détailler chaque longueur de corde, un de ses collègues se lève en sursaut, effaçant le « 30m » sur le tableau avec la manche de son pull et criant : « non, ça ce n’est pas important, explique plutôt les choses importantes pour la sécurité ». On se demandait tous un peu quoi, et les membres de la production étaient plutôt dégoûtés qu’il ait sali la manche de son pull…
J’ai appris par après, que c’étaient les cordistes qui avaient inventé l’histoire de l’interdiction d’hélico, afin que la boîte de production soit obligée de plus les solliciter (et les payer) pour la progression avec des cordes… Mais évidemment, devoir monter 250 mètres sur cordes fixes tous les jours aurait demandé beaucoup trop d’efforts. Ils ont donc installé le « portaledge » à 120m du sol, assurant la production qu’elle était bien à 250m. Les gens de la boîte de production n’avaient aucune idée de ce que cela représentait… pour eux c’était haut assez. Incontestablement, si le chef de la sécurité avait inscrit la longueur des 3 cordes sur le tableau, la production aurait facilement pu calculer que le total ne faisait pas 250m…
A plusieurs reprises, le responsable de la sécurité nous a demandé si on comprenait bien l’espagnol et si on avait compris toutes les consignes. A chaque fois, on répondait qu’on avait tout compris, mais pour une raison ou l’autre, il répétait toutes les explications en parlant plus lentement. A la dixième fois, il avait réussi à balbutier quelques mots qui faisaient penser à de l’anglais, lorsqu’un de ses collèges lui a assuré qu’on comprenait bien l’espagnol et qu’on avait tout compris. « Aah, vous auriez pu me le dire plutôt, j’aurais pas fait tout cet effort en anglais ».

La maison de production avait insisté pour qu’on mette exactement les mêmes habits que dans notre vidéo du Groenland… Bien sûr, je n’ai plus ces vêtements d’il y a trois ans et quand je me suis montré avec un pull d’une couleur différente ils ont pété un câble… Ils ont envoyé quelqu’un traverser la moitié de l’Espagne pour trouver un pull Patagonia de la même couleur que dans la vidéo. Moi j’étais d’avis que la couleur du pull actuel était mieux, mais selon eux, le client avait vu la petite vidéo sur internet et ils en voulaient une réplique exacte.

Le premier jour de tournage il y eut beaucoup de longs moments à attendre et de courts instants à faire des conneries devant une caméra qui coûtait le prix d’une maison! Une jolie demoiselle était à notre service. Toutes les cinq minutes elle nous demandait si on voulait quelque chose à boire ou à manger. Elle prenait son travail très au sérieux, car dès qu’on avait un peu soif, elle partait en courant chercher une bouteille d’eau. Quand Ben lui a dit qu’il avait un peu mal à la gorge, elle a tout de suite proposé d’aller nous acheter des médicaments. Bon, c’est vrai qu’on n’est pas très « médicaments » et qu’on lui a demandé de l’ail et du brocoli cru. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Trois fois elle nous a demandé : « Vous voulez de l’ail cru ? ». Il n’y a pas de magasin dans le petit village de Riglos, elle a donc fait le tour de toutes les maisons pour en trouver. Ils ont bien halluciné quand on a tous les quatre commencé à manger des gousses d’ail.

Il faut dire aussi que les cordistes, eux ne fonctionnaient pas à l’eau… mais pendant les heures de travail l’alcool était interdit. Mais ils avaient trouvé une manière assez inventive pour contourner l’obstacle : vider une baguette de sa mie pour y cacher une bouteille de bière et la passer ainsi en contrebande sur la falaise. Evidemment, en paroi, il n’y avait plus personne de la boîte de production pour appliquer le règlement. Il fallait juste faire attention que les bouteilles de bière ne soient pas dévoilées devant la caméra vidéo… Ce qui n’est bien sûr pas arrivé…
Le soir après la première journée de tournage, on s’était dit qu’on terminerait bien la journée en grimpant un peu… Quand la production l’a appris, on nous a immédiatement interdit d’aller grimper : « Vous valez beaucoup trop d’argent maintenant! Et si quelque chose vous arrive ? »-« Mais nous c’est notre vie la grimpe, c’est ce qu’on fait tous les jours, ce n’est pas pour ça qu’on a envie que quelque chose nous arrive… »

Ils nous avaient installés dans l’auberge du coin pour la nuit, mais avec tout ce matériel très cher pendu au milieu de la paroi, ils ne pouvaient pas se permettre de le laisser là sans surveillance. Un jeune grimpeur s’est proposé pour dormir dans la grotte en dessous des cordes fixes, « Combien est-ce que je leur demande ? 50 euros la nuit ? Ca semble beaucoup non ? » Je peux vous dire qu’il n’a pas hésité quand la boîte lui a proposé 150 euros la nuit pour dormir à un endroit où il dort souvent quand il est de passage à Riglos! Le personnel de la production s’inquiétait qu’il doive dormir dans une grotte... « Mais tu vas avoir froid, comment vas-tu faire ? »
Je pense qu’il n’a pas trop souffert, car il avait la compagnie de sa petite copine… « Je vais être payé 150 euros pour avoir passé toute la nuit avec ma copine dans une grotte» nous a-t-il déclaré le lendemain avec un grand sourire… Pour finir ils ont eu pitié de lui et lui ont donné 180 euros. Il ne s’en est pas plaint…

Le deuxième jour de tournage ressemblait beaucoup au premier. On a passé toute la matinée à attendre au pied de la falaise que tout le matériel soit en place. Puis on est monté par les cordes fixes. On a ensuite attendu tout l’après-midi dans le « portaledge » que le caméraman et les ingénieurs du son soient prêts. Il nous restait alors 30 minutes de lumière pour chanter, accompagnés de nos instruments, aboyant par moments comme des chiens…
Il y avait une dizaine de personnes suspendues sur la falaise pour ce show. Et je ne l’ai jamais dit, mais alcool et cigarettes au fumet bizarre ont largement circulé là haut…tous les cordistes était vraiment dans un triste état. Au fait c’est un miracle que le caméraman ait réussi a bien nous cadrer sur les images, car il avait vraiment du mal à tenir les yeux ouverts.
En bas, les gens de la production étaient en admiration devant les images qu’ils recevaient par wifi. Mais nous n’étions vraiment pas contents de nos performances musicales et il a fallu insister plusieurs fois pour un « remake » qui soit « à la hauteur »...

Pour terminer, ils ont retravaillé toutes les images en studio, changé l’arrière-plan, rajouté une mer de nuages, ravivé les couleurs… A se demander pourquoi ils n’ont pas filmé tout ça à un mètre du sol ! C’eût été beaucoup moins compliqué…
Un fabuleux souvenir pour nous que cette aventure. Nous avons bien rigolé et pris beaucoup de plaisir, tant avec les cordistes qu’avec le personnel de la production. Ce fut un régal de travailler avec eux, dans une ambiance bien cool, et nous avons appris plein de choses.
Mais bon, allez voir par vous-mêmes si je me trompe, mais j’ai finalement trouvé que la vidéo originale était bien mieux…

Sean Villa…..

Afin de protéger les personnes citées dans cet article, considérez l’histoire comme entièrement fictive ou purement imaginaire…

Mallos de Riglos