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Chaud boulette et bien refroidi

Soumis par Desgain Stéphane le 20 February 2013

Garder la tête froide en cascade de glace n’est pas simple surtout pour moi qui m’excite comme un basset sur le bas des pantalons à la vue de la première traînée blanche.
Dernièrement, je suis passé rapidement et en alternance de « chaud comme une baraque à frites » à « salement refroidi ». Des forces titanesques s’affrontent sous le crâne du premier glaciériste venu. A côté de ça l’éruption du Vatnayokull, c’est un barbotage ennuyeux.
L’excitation est à la hauteur de la difficulté : faire de la cascade n’est pas simple, il faut aller loin, il ne faut pas oublier son matos, attendre que les conditions ne soient ni trop ceci ni trop peu cela. Il faut que le vent souffle de ce côté-là, que l’âge du capitaine soit égal à l’altitude moins le poids du cheval blanc, … bref que les conditions soient bonnes. C’est rare, et comme c’est rare, c’est encore plus bon. Si si, on peut dire « plus bon » avec Robbie.
Tout a commencé avec Kandersteg, il y a 4 ou 5 ans. A peine arrivé, on s’excite à pointer du doigt les cascades qui dévalent de tous les côtés. Ici pas de repos pour l’œil, il y en a partout. On ne se déplace plus, on sautille, on ne parle plus on éructe entre deux « putain, regarde ça ». Mais en allant chercher quelques infos dans le magasin du coin on apprend qu’un grimpeur vient de mourir écrasé par la colonne de glace qu’il grimpait. Ça calme. On ne sautille plus du tout et on ne regarde plus la moitié des cascades qui sont devenues, comme par magie, trop dures pour nous. En résumé, on est redescendu sur terre, on va faire moins de bêtises.
Puis il y a eu ce coup de bol en Suisse dans cette belle cascade de 2 ou trois longueurs au-dessus de La Gouille, en allant vers Arolla. Nous étions 4 : Robbie, Hélène, Christian et moi. Le ciel est bleu piquant. Il y a de l’approche, longue. Chouette ! Ce sera une vraie petite course. Nous sommes excités comme des puces, seuls au monde, ça va être l’aventure. On voit à peine la première longueur passer… puis en deuxième longueur, Robbie et Christian sont en tête, sans doute tout près du relais, ça fait longtemps qu’on ne les voit plus. Soudain un long cri. C’est Robbie, on ne comprend rien mais ça sent le truc du genre « aux abris, ça tombe ». On lève la tête et tout le ciel bleu s’est obscurci d’une avalanche de glace. Hélène et moi, nous nous faisons tout petits derrière le casque, les joues sur le relais nous laissons passer le train de glace. Ça tourne à 100 à l’heure dans la tête : « merde la cascade n’est pas assez formée ? Décembre, c’est sans doute trop tôt, il n’y a pas de trace, serions-nous les premiers ? Et où sont Robbie et Christian ? On ne sent rien, ils ont dû voler sur leur dernière broche… » Hélène tu sens Robbie ? NON rien. « Merde c’est quoi ce beens ? Ils nous ont envoyé une tonne de glace sur la gueule et eux, pas un bruit pas un cri, rien sur la corde ? On ne comprend pas ! » Il nous faudra atteindre le relais pour comprendre. Sous une plaque de glace, l’eau de fonte c’est accumulée en haut de la cascade dans une grosse piscine. En grimpant, Robbie a fissuré la baignoire naturelle qui a explosé pour se jeter dans la vallée. Une grosse partie de la vision d’horreur qui a rempli le ciel était donc de l’eau. Le relais un peu déversant nous a bien protégés ; sans ça, il aurait sans doute été plus rapide de nous plafonner directement au lit.
En 2006, un accident du même type est arrivé dans la cascade de Miejour toujours en Ubaye. Le grimpeur n’aura pas notre chance, la plaque de glace libérée lui fera faire 15 m de chute et lui laissera une cheville bien abîmée. Ici Robbie a pu voir la fissure partir sur 5 mètres à sa droite et assister en première loge à ce petit feu d’artifice sans être emporté ; ça a bien chahuté sur la corde mais il s’est agrippé. Moi je le dis, ce Robbie ? Un véritable artiste. On a trouvé que la dernière longueur en pente de neige n’avait tout à coup plus aucun intérêt et que la soupe de Mireille ne devait pas attendre. De toute façon le soleil se couche et il faudra skier dans le noir pour descendre.
Mars 2013. Retour dans la vallée du Fournel. La route est barrée cette année. Bonds de joie, pas de route, c’est l’aventure, l’isolement. Montons le matos et la bouffe pour quelques jours. Les pulkas sont bien lourdes : re-bonds de joie, re-excitation, nous tirons comme des bœufs pour vite aller grimper. Les conditions sont bonnes : légèrement sous zéro, ciel bleu, « putainputainputain ». Le Nain des ravines qui m’avait semblé un bel échauffement de 300m la dernière fois devient un grand miroir sur lequel il faut tout de même rester concentré. En fait c’est dur, ça pète les bras et je me fais un peu dessus. La routine. Le nain c’est moi…
Le lendemain mon ombre me dépasse, la grippe est bien là, je tente de ne pas me faire larguer par Robbie et Jean-Luc … j’y arrive à force de caractère bien sûr et aussi un peu parce qu’ils m’attendent tous les 50m. Dans la cascade, je ne sautille plus du tout. Capitaine courageux me semble bien raide. Sur la dernière longueur, Robbie nous refait le coup de la douche… on se refait tout petit derrière le casque, on attend que la neige et la glace pillée remplissent bien les plis du cou. Qu’est-ce qu’il a encore trouvé pour nous laver les cheveux comme ça ? C’est de l’antipelliculaire ! En fait, une grosse stalactite s’est détachée et a emporté de gros blocs de rocher … Pour Robbie, ces blocs sont la goutte de trop, il a senti de mauvaises tensions et un sale voltage qui coulent le long des cordes. La dernière longueur, la plus belle, est aussi celle qui est entourée d’épées de Damoclès, il fait trop doux. Il en a envie, il ne l’a pas encore faite cette cascade-là. Robbie a déjà commencé à ouvrir la porte de son cerveau à l’égo, ça peut prendre toute la place ce truc. Sans compter que l’autre gusse a sa caméra… on devrait aussi étudier l’effet Carl Zeiss sur la mort du glaciériste. Mais quelques organes plus loin, c’est un autre personnage qui s’est immiscé insidieusement : le sale petit rongeur de la peur qui travaille dans le ventre. Les cascades qui s’effondrent de l’autre côté de la vallée lâchent aussi des millions de petits rongeurs. Ego contre rongeur. Laissons gagner les rongeurs. Robbie a écouté le petit bonhomme de Jean de Macar (celui qui te tape sur l’épaule...pour te faire réfléchir). En redescendant on regrette, on regrette toujours. Du bas, ça a toujours l’air plus facile, mais on oublie trop souvent de dire qu’on se sent libéré d'un fardeau et que c’est aussi un beau moteur pour revenir.
En retrouvant le réseau et la chaleur d’un refuge, on apprend qu’il y a 4 morts dans la goulotte des enfers, une cascade qui me tentait depuis un moment ; j’avais fait des copies des topos et tenté de convaincre Robbie et mon frère de nous fixer ce gros objectif… Le 6 mars, alors que le risque d’avalanche est au niveau 2 depuis le début de la semaine, il a dû monter rapido avec cette brusque chute de neige. C’est presqu’en haut que les 4 grimpeurs se sont fait choper par l’avalanche. Sans doute au relais, seul le guide s’en est sorti. Du coup ce n’est plus « un projet d’enfer » mais un truc à laisser pour quand on sera plus fort. Beaucoup plus.
Que penser de tout ça ? Quand même la glace, ça craint. On s’est retrouvés à lire silencieusement le livre « the art of ice climbing » (livre en français comme son titre ne l’indique pas). Le livre se termine par une série de témoignages de rescapés, tous plus ahurissants les uns que les autres. Ca sent Lourdes et les miraculés à plein nez. Ces gusses qui ont trop joué avec le feu ont tous une grosse expérience. Je commence à me demander si nous ne sommes pas tous un peu tarés et emportés par une mode qui nous dépasse. Ça me rappelle cet article lu cet hiver dans un refuge loin de tout avec la tempête au dehors. Il expliquait qu’il y avait de plus en plus d’accidents de cascade de glace et de vol de pente. Dans « the art of ice climbing », on pointe l’excès d’excitation, la lente remontée de température ou les changements brutaux de température, ou… Bref, il y a toujours quelque chose, mais l’excès d’assurance revient souvent. L’article suisse soulevait aussi qu’il y a plus d’accidents parce qu’il y aussi beaucoup plus de pratiquants, que le niveau monte et que les gens pensent légitimement pouvoir s’attaquer à de plus gros morceaux. Sur l’excellent site www.ice-fall.com, on découvre que cela arrive nettement plus souvent en décembre qu’en mars, que dans les premières causes on trouve le manque d’expérience, la sous-estimation de la difficulté et que la rupture de la cascade est plutôt rare. Il y a aussi beaucoup plus d’accidents à Cham, alors qu’il n’y a pas beaucoup de cascades et peu de pratiquants comparé aux Ecrins et au Queyras… Sans doute un effet « Cham centre du monde ».
Hier j’ai revu des images d’Eric, mon Kirikou, tournées sur des cascades du côté de Saint Christophe en Oisans ? C’était beau, de la belle cascade, je suis descendu à la cave ré-aiguiser les piolets, je me suis remis à sautiller. Je me suis dit, « ça y est ça recommence … »
Stéphane Desgain

Garder la tête froide en cascade de glace n’est pas simple surtout pour moi qui m’excite comme un basset sur le bas des pantalons à la vue de la première traînée blanche.

vallée du Fournel, Briançon