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Une avalange: de l'accident à l'incident?

Soumis par Promel François le sam, 23/03/2013 - 00:00

c’est presque une tradition que d’y monter en début de stage : la sortie n’est ni longue ni difficile, et permet à chacun de prendre un peu ses marques. Le temps est calme, peu venteux, et le soleil perce chaque heure un peu plus le voile de nuages matinaux. La veille et l’avant-veille, les chutes de neige incessantes nous avaient confinés pratiquement à l’intérieur du refuge, mais qu’à cela ne tienne, il fallait arriver, régler le matériel et faire les rappels « sécurité neige et avalanche ». Et en fin de compte ce temps maussade nous a apporté ce que nous sommes tous venus chercher : une magnifique couche de neige fraîche ! Le pied : elle porte et elle est facile à skier.
Pourtant, brutalement, ce cadre idyllique et la descente se cassent tel un rêve brisé : Matthew tente un petit saut, mais atterrit dans un gros paquet de neige qui l’immobilise net. Karine, qui est arrêtée près de moi, éclate de rire. D’instinct, je me tourne vers elle et vois la pente de neige au-dessus de nous exploser comme une feuille de verre : nous sommes pris dans une avalanche ! Je bondis sur mes skis et tente d’échapper vers le bord du vallon, mais trop tard : la neige sous mes pieds se dérobe. Je tombe, je roule, quelques secondes encore, et tout s’arrête sans heurts : je suis assis sur les talons, et mes skis sont à peine recouverts d’un peu de neige. Je regarde autour de moi : le soleil, la neige, plus rien ne bouge. Le silence. Un truc rouge sort de la neige près de moi. Une seconde passe encore, puis un électrochoc se produit dans mon cerveau : Karine !!! Je suis au-dessus mais elle est en-dessous !!! J’écarquille les yeux : le truc rouge, c’est une pointe de ski !!! J’arrache les fixations de mes skis, je m’énerve sur les sangles de stop skis qui refusent de s’ouvrir, et je saute sur ma pelle à neige. A cet instant, notre guide Marco, qui fermait la marche, est déjà sur moi. Tout va bien ? Oui, tout va bien, mais le ski dans la neige, là… Le détecteur de victimes d’avalanche que Marco tient en main est déjà en position de recherche, et il observe une pointe de bâton qui sort aussi de la neige. Marco tire sur la pointe qui résiste puis valide la position avec le détecteur : Karine est bien là, sous ce paquet de neige roulée. Marco empoigne ma pelle et commence à creuser avec autant d’énergie qu’un engin de chantier : incroyable, sa force ! De la pointe du bâton, Marco atteint très vite la main. Scène surréaliste : une main seule dans la neige, qui nous fait bonjour et nous rassure. Mais vite, il faut continuer, le bras, l’épaule, la tête. Le visage de Karine est pâle, mais elle bouge, crache la neige qu’elle a dans la bouche et parle : la position dans laquelle elle se trouve la tord un peu – elle a facilement un bon mètre de neige au-dessus d’elle – mais elle n’est pas blessée. Victoire : la course contre la montre est gagnée ! Nous reprenons notre souffle, Marie-Fleur nous apporte une seconde pelle et nous nous relayons pour dégager l’autre bras, le buste, les jambes. Nous détachons les skis et nous aidons Karine à s’asseoir puis à se relever. Elle est un peu chancelante, mais au bout de quelques instants, elle se sent suffisamment d’aplomb pour reprendre la descente. Nous rejoignons alors Jean, qui avait relevé les coordonnées du point où nous étions, avait appelé le secours en montagne, puis avait finalement annulé l’hélicoptère qui avait déjà décollé… On fait signe à ceux qui étaient restés en sécurité à l’écart de l’avalanche, et le groupe se remet en marche. Nous rejoignons alors le sentier facile qui descend du col, et nous le suivons docilement jusqu’au refuge.
Alors, accident ou incident ? A vrai dire, la question n’a pas beaucoup d’intérêt : être pris dans une avalanche, c’est toujours grave en soi. Le fait d’en réchapper, et a fortiori indemne, résulte d’une conjonction de circonstances favorables, que personnellement je ne qualifierais pas spécialement de « chance ».
Des circonstances favorables, j’en distinguerais deux principalement, dont la première est la modération du risque. Dans le cas présent, le Col Barant présente des pentes moyennes, principalement boisées, sur un versant ouest peu exposé au phénomène des « plaques à vent » (accumulation de neige transportée par le vent). C’est donc un objectif raisonnable, même après une période d’instabilité météorologique. Les bulletins nivologiques du jour n’étaient d’ailleurs pas spécialement alarmants pour cette orientation, et la preuve – un peu par l’absurde, je le concède –, c’est que l’avalanche a quand même été limitée en amplitude. Mais voilà : le relief spécifique du lieu, les différentes couches de neige, leurs transformations successives, le jeu des variations de température, etc. font que même dans un secteur connu et réputé sûr, une anomalie locale peut se produire dans la carte des risques.
La seconde circonstance favorable que j’identifie, c’est la bonne coordination du groupe au moment des faits. Deux guides, l’un devant, l’autre derrière : celui de devant qui coordonne et veille à éviter tout sur-accident, et celui de derrière qui est immédiatement sur les lieux comme s’il tombait du ciel. Et aussi des stagiaires qui savent quel rôle ils ont à tenir et qui y sont préparés : la recherche de victimes n’est déjà pas simple dans le calme d’une formation, et ne le sera certainement pas sous l’émotion réelle d’une avalanche véritable. Il est impératif de savoir quoi faire et comment le faire, même avec un mental choqué qui n’a plus toutes ses facultés.
Si l’issue en a été heureuse, cette expérience nous a tous profondément interpellés : stagiaires, guides, gestionnaires du refuge, ou encore familles et amis à qui nous avons raconté l’histoire. Gardons à l’esprit que la montagne est sauvage, forte, belle, et que la parcourir doit rester avant tout un plaisir. Je terminerai en écho par un trait d’humour glissé par Karine elle-même : « Finalement une avalanche le lundi, ce n’est pas si mal : cela donne le temps de ré-apprivoiser la montagne du mardi au samedi ! ».
François Promel

Stage de ski de randonnée, lundi, première sortie : le Col Barant. Quelques sept cents mètres au-dessus du refuge Willy Jervis,

Rifugio Willy Jervis, Villanova