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De toutes nos aventures patagoniennes de la saison 2012-2013

Soumis par Hanssens stephane le mer, 20/02/2013 - 00:00

tant par son choix que par le déroulement et la méthode utilisée.
Nous étions revenus à El Chalten (le village au pied du massif du Fitz Roy) après notre escapade en terre chilienne dans le massif des Torres del Paine, libérés des nuits en portaledge et, il faut bien le reconnaître, assez fatigués. Un mois en autonomie complète dans un environnement hostile ; la fatigue était autant physique que mentale. Il nous fallait un certain temps pour récupérer. Mais alors que nous étions en pleine « convalescence » nourricière à Puerto Natales, nous avons remarqué, en consultant la météo pour El Chalten, qu’un créneau favorable de plusieurs jours se dessinait. Cela nous paraissait assez incroyable.
Personnellement, j’avais besoin de bouger, je ne sais exactement pourquoi. Il n’y avait que quelques jours que nous étions rentrés, mais je ressentais déjà l’envie et le besoin de retourner à El Chalten. Un peu comme un désir charnel. Je pense que j’avais peur de m’enraciner ici à Puerto Natales. Nous avions une maison, de quoi grimper, mais je n’étais pas satisfait. Je suppose que j’avais également envie de revoir les potes argentins et puis surtout de m’attaquer encore à quelque chose dans ce coin-là.
Sean et moi décidons de partir, nous allons vérifier de plus près ce créneau. Merlin quant à lui, préfère profiter de la douceur chilienne pour se ressourcer complètement et récupérer. Il faut avouer que pour une première expérience en « big wall », il s’était débrouillé plus que bien et méritait un peu de repos. Nous, nous avions encore faim. Avions-nous les yeux plus grands que le ventre ? L’appétit était suffisamment grand pour explorer plus à fond le menu.
Nous débarquons à El Chalten, fiers de nos réalisations chiliennes. Tous les grimpeurs stationnés de ce côté-ci de la frontière allaient nous donner leur avis, nous allions enfin nous rendre compte de ce que nous avions réalisé. Non pas que nous réclamions une quelconque reconnaissance, même si ça fait toujours plaisir, mais nous étions en vase clos depuis que nous étions revenus, sans trop appréhender ce que nous avions fait.
Il nous fut difficile de nous acquitter des mondanités argentines. Le nombre de soirées passées autour d’un asado, de bouteilles de vin et de bière nous échappa la première semaine. Tant et si bien que le créneau, finalement pas si bon que cela, faisait déjà partie du passé. Nous avions eu les yeux un peu trop grands sans doute. Mais aussi, point n’est besoin de forcer : nous évoluons dans un milieu dangereux, si la volonté n’y est pas, c’est que le moment n’est pas venu. Il fallait se remettre en forme. L’escalade sportive nous fit beaucoup de bien. Il nous restait une bonne dizaine de jours en Argentine. Nous voulions, pour remonter jusqu’à Buenos Aires, prendre le bus, et nous arrêter quelques jours à Bariloche afin de revoir des amis et de grimper sur les nombreuses falaises du coin.
Un matin, dans l’auberge où nous avions posé nos bagages, Sean eut le malheur de regarder les prévisions météo pour les prochains jours. S’il continuait à faire mauvais dans les prochains jours, la décision aurait été facile : nous aurions regagné Bariloche pour récupérer tranquillement.
Les prévisions étaient excellentes, quel désastre ! A dater de ce jour, commença entre nous le long combat sur la suite à donner. Un jour, c’était moi qui voulais attaquer une voie en montagne et Sean qui préférait repartir sur Bariloche, le lendemain c’était l’inverse. Et que faire en montagne ? Les parois étaient-elles réellement en condition malgré le mauvais temps de ces derniers jours et la neige accumulée ? Nous étions d’accord sur au moins un truc : si nous montions, ce serait pour une ascension en rocher et pas en mixte ou en glace. A El Chalten, tout le monde se préparait pour la montagne. Il y régnait une effervescence et une émulation que l’on ne peut ressentir que dans ces moments-là, à rendre dingue.
Le créneau lui, se confirmait, vraiment énorme. Mais il était annoncé plus tard, alors que notre date de retour elle, ne pouvait différer. Cinq jours de beau temps d’affilée. Compter au moins un jour pour que la face se nettoie puis deux pour attaquer. Tout cela nous fatiguait, nous usait mentalement surtout. La situation était grave, il fallait prendre une décision.
A l’attaque ! Comme des soldats dans les tranchées, nous allions sortir voir le champ de bataille, quitte à y rester. A la différence près que nous allions affronter une montagne que nous vénérions et non des mitrailleuses prêtes à nous faucher au moindre mouvement. Nous voulions aller sur le Fitz Roy. Surtout moi, je l’avoue. Nous avions une petite projection dans un bar en ville, le départ serait pour le lendemain. Nous nous sentions bien, nous étions motivés. Mais…
Cette nuit là, il plut toute la nuit, alors que les prévisions annonçaient du beau temps. Cette fois, il ne servait plus à rien de monter. Nous commencions vraiment à être trop justes avec les bus. Ne restait plus qu’à se retirer, pour aller se reposer à Bariloche. C’est dur de quitter la montagne alors qu’il va faire beau, comme si l’on abandonnait la femme aimée et qui vous aime. Et de plus, nous ne l’avions pas honorée depuis que nous étions revenus à El Chalten.
Nous préparons les sacs et allons acheter nos tickets de bus pour le soir même. Nous n’avions, je vous l’avoue, pas la mine des meilleurs jours. Mais sur la route menant à la station de bus, nous avons croisé des amis qui venaient justement de Bariloche. Ils avaient fait la route (près de 24h), sans s’arrêter, pour venir profiter du créneau. Quelle motivation, quelle énergie par rapport à nous ! Ils ne comprenaient pas qu’on allait partir. On essaya de leur expliquer que l’avion pour Buenos Aires, c’était dans quatre jours, qu’on n’avait pas vraiment le choix, qu’il fallait partir le soir même. Ils ne voulaient rien savoir. Restait une solution, on la connaissait tous les deux, sans oser la dire : prendre l’avion à Rio Gallegos le lundi matin, jour même de notre vol de Buenos Aires. C’était juste, mais ça passait.
On se renseigne pour les vols : ça ira, ce n’est pas trop cher. Pour le bus, il faut juste être rentré au plus tard dimanche vers 18h00. Nous sommes mercredi, un jour d’approche est nécessaire et à la dernière aventure, Nico et Sean avaient mis plus de 36h pour faire El Corazon ; il n’y pas beaucoup de battement, mais ça peut passer. C’est bon, on l’attaque le Fitz Roy ! Seule incertitude : par où allons-nous attaquer. Notre meilleure chance était de partir par le versant nord-ouest (nous sommes dans l’hémisphère sud), celui qui prend le plus de soleil et devrait être le plus dégagé.
Nous avons choisi une ligne qui n’avait pas encore connu de réalisation en libre. Il fallait bien mettre un peu de challenge. Mais vue du camp de base, la face est plus chargée que prévu et les coulées nombreuses. Du coup, re-changement de plans. On y va au feeling : choisir les lignes sèches et grimper là où le cœur nous en dit. Pour démarrer, nous avons pensé que nous serions plus à l’aise en rocher que sur la glace. Nous sommes quand même des rochassiers, pas des glaciéristes. Mais cela rallonge l’ascension, nous en avons pour près de 2000m de dénivelé. Et si nous ne démarrons que vendredi matin, Il ne faut pas traîner. Rater notre bus, c’était aussi rater la correspondance à Rio Gallegos et du coup celle de Buenos Aires et au final notre retour en Europe. Autrement dit, nous ne pouvions pas nous louper. Notre méthode allait donc être « light and fast ». Ne prendre que le minimum vital en matériel et en nourriture. Ne pas disperser son énergie sous des sacs trop lourds et pas de matériel de bivouac, nous n’avons pas prévu de dormir.
Lever à 5h, départ à 6h30. L’escalade se passe bien. On avance vite, mais c’est long, très long, trop peut-être. Après une quinzaine de longueurs, le rythme diminue un peu. Le niveau et le décryptage de l’itinéraire sont plus durs que prévu, mais ça va, le timing est respecté. La nuit tombe, nous avons escaladé mille mètres environ. Ne restent plus que les mille autres. On se repère avec les sommets voisins, pour arriver enfin au Grand Hôtel : une énorme vire au milieu de la face. C’est l’heure du souper, on ne va quand même pas sauter un repas. Le problème, maintenant, c’est qu’il y a plus de neige et qu’il fait noir ; on distingue moins bien les itinéraires possibles. Discussion pour la suite : Je commence à être un peu fatigué et la route est encore longue, je suis prêt à renoncer. Je suis déjà content d’avoir escaladé un petit « El Cap» mine de rien, mais un deuxième nous attend.
Nous allons continuer dans une voie existante, il ne faut pas trop traîner, c’est le bon choix. Je laisse Sean démarrer en tête. Il est content, moi aussi ; je suis un peu moins frais, et je n’ai pas envie de faire de bêtises. Surtout que nous sommes toujours dans l’enchaînement complet en libre. Il serait dommage de s’arrêter là. Quelques fois, en assurant Sean, je m’endors de courts instants. Plus haut, alors que je suis repassé en tête, il me faut absolument assouvir un besoin naturel de grande ampleur. Du coup, Sean s’assoupit un peu au relais. Se réveillant en sursaut, sans doute dans la seconde qui suit, et croyant que moi aussi je dors, il m’appelle avec véhémence. Il n’y avait pas péril en la demeure, mais nous aurions eu l’air malin de nous endormir tous les deux quelques heures alors qu’il y avait un bus à ne pas rater !
Après plus d’une bonne trentaine d’heures, nous sommes au sommet de la face. Il nous reste encore pas mal de scrambling dans un terrain mixte pour arriver au sommet. Que ce fut encore long ! Alors que nous pensions enfin y être, il fallait encore avancer, avancer, surtout ne pas s’arrêter, et la fatigue se faisait de plus en plus sentir. Samedi, vers 14h, la vue s’ouvrait enfin à 360°, nous étions au sommet du Fitz Roy. Incroyable et prestigieuse manière de conclure cette saison patagonienne !
Cette fois, nous prenons le temps de manger quelques fruits secs, deux ou trois biscuits et sans doute encore un peu de pain et de fromage que nous avions emportés. Mais déjà, Il faut s’activer pour la descente : à peine plus de 24h pour revenir à El Chalten. La course contre la montre a commencé, mais il faut rester lucide et calme, surtout ne pas faire de connerie, toute erreur pouvant être fatale. Je commence à entendre des voix. Des personnes chantent tout autour de moi. Sean lui aussi, est en proie à quelques légères hallucinations ou erreurs de jugement dont il n’a pas d’habitude. Cependant tout va bien, la forme est encore présente, l’équipe est rodée. Il descend en premier pour trouver les relais, mon rôle est de lui dire par où il doit aller et de veiller à bien mettre les cordes afin qu’elles ne se bloquent pas. Ce qui arrivera quand même deux ou trois fois. Il faut faire vite parce que la nuit, cela va devenir plus compliqué de trouver les relais.
Nous descendons par un autre itinéraire, plus raide afin de moins bloquer les cordes, et plus évident pour s’y retrouver dans cette immensité granitique. On croise les fameux potes de Bariloche en pleine montée. Ils hallucinent quand ils nous voient descendre du sommet alors qu’ils n’en sont encore qu’aux balbutiements de la face.
Le temps presse, il fait nuit et nous sommes encore loin d’être en bas ; notre deuxième nuit en montagne. Les sursauts de sommeil sont plus nombreux, parfois j’ai l’impression de basculer dans le vide. Puis je me réveille en sursaut : non c’est bon, ma perso est toujours bien accrochée. Libre ! Je descends, on ravale la corde, on prie pour qu’elle arrive. Elle est là. Il faut tirer vers la droite maintenant, Sean ! Montre un peu le topo. Ok. Il doit en rester quatre ou cinq avant le glacier. La communication maintenant se limite à cela.
La nuit, tout prend une autre dimension, c’est impressionnant. Heureusement que nous avons de bonnes frontales qui fonctionnent encore, nous serions complètement perdus. Nous ne sommes pas montés de ce côté, nous avions bien fait un peu du repérage, mais quand même. Le faisceau se perd dans l’immensité, dans le vide, dans le néant. On y est presque, ça va aller.
Le glacier, enfin. Le jour se lève, le temps passe vite quand on s’amuse, nous n’avons plus que le glacier à descendre. Les distances sont toujours plus grandes que ce qu’on imagine. On ne distingue même pas les tentes qui sont pourtant quelque part sur des rochers, au milieu du glacier. Descendre encore, c’est long, très long. Encore un pas, attention, crevasse, rester lucide, ne pas relâcher l’attention, ce sera pour plus tard.
Dimanche 6h du matin : enfin le camp de base, 48h après l’avoir quitté. Nous sommes exténués, mais tout n’est pas fini : il faut encore rejoindre El Chalten le plus vite possible. Le bus, c’est dans 12h, il faut encore compter 6h de marche, plus une quinzaine de kilomètres pour arriver au village, et se dépêcher de boucler nos sacs. Mais là, tout de suite maintenant, nous allons nous mitonner un repas chaud.
Avons-nous le temps de faire la sieste ? Mais bien sûr, ça ne peut que nous faire du bien, non ? On se couche, à moitié sur un matelas à moitié sur des cordes, le sac de couchage nous couvre à demi. Le confort n’a pas beaucoup d’importance. La tête nous tourne. D’où vient-on ? Qu’avons-nous fait ? Tout n’est pas clair, sommes-nous dans un rêve ? Avons-nous vraiment le Fitz Roy devant nous ? Est-ce bien de là que l’on vient ? On verra plus tard. Dormir est à présent la seule chose qui compte.
Nous émergeons deux heures plus tard, la tête en plein brouillard, le corps douloureux. La conscience revient péniblement, les gestes sont automatiques. Partir, il faut y aller, marcher encore, terminer nos sacs…. Peu à peu, on y voit plus clair…. Le bus, surtout ne pas rater le bus !!!
Malgré la souffrance, nous avançons, comme des mécaniques, mais il le faut. Nous arriverons finalement à 4 heures de l’après-midi à El Chalten. Et la providence vient à notre secours : un ami devait justement se rendre à Rio Gallegos. Il vient nous chercher vers 18h et nous déposera à l’aéroport. Nous quitterons l’Argentine 48h après le sommet du Fitz Roy. Transition brutale, mais nous aurons bu le vin jusqu’à la lie, et sans aucun regret ...

Stéphane Hanssens

De toutes nos aventures patagoniennes de la saison 2012-2013, l’ascension du Fitz Roy nous aura paru mériter vraiment l’attention,

Monte Fitz Roy, El Chalten