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Ou dormons-nous ce soir

Soumis par DAUDET Lionel le 20 August 2014

tout est au refuge Gervasutti, huit cents mètres plus bas, ou à l’étape suivante, au col des Petites Jorasses.
En cette fin de journée d’été, le soleil distille toujours une appréciable tiédeur.
– T’as vu la neige ?
– Ouais, c’est de la soupe… Pas trop le goût de traverser ces champs de crevasses pour descendre au refuge.
– T’as raison, c’est vraiment pas une bonne idée, c’est un coup à finir dans un caveau et bonjour la galère…
– Tant pis pour le confort et la bouffe, Jérem et Pab, ils vont être verts d’avoir monté du matos pour rien.
– Ah ! les aléas de l’aventure, ça risque de ne pas être les derniers…
– Bon, trou dans la neige, alors ?
– Ben, y a pas l’air d’y avoir beaucoup de chaumières dans le secteur…C’est toi qui as la pelle ?
Nous nous partageons l’unique chaufferette, bienfaisante source de chaleur dans cette froidure qui transperce nos maigres couches de vêtements, nous engourdit, nous glace le nez, insensibilise nos pieds. Un claquement régulier parvient à mes oreilles cachées sous mon bonnet et ma capuche. Je rêve, il va falloir dire aux ouvriers de s’éloigner avec leur marteau- piqueur. Dans le givre noir, personne alentour. Réveillé – je ne dormais pas vraiment profondément –, je réalise que mon bon Tronc claque des dents avec entrain.
Mon compagnon aime ces vieux films comiques, il connaît par cœur des dizaines de répliques fameuses et ce matin il me réveille avec La Folie des grandeurs :
– Il est 5 or, il est l’or, monsignor, l’or de se levor…
Je me roule en boule, me désintoxique des brumes de la nuit, tente de me décongeler la mâchoire, grogne :
– Et maintenant, Blase, flattez- moi !
– Monsignor est BEAU.
– AAHHH ! Non ça ce n’est pas possible !
J’ouvre un œil dans la pénombre de notre trou à rats, mes pupilles s’agrandissent face à cette étrange lueur du jour naissant, au travers de la paroi de neige quasi vert amande. Et nous nous esclaffons, ne sachant plus ce qui, des rires ou du froid, secoue nos vieilles carcasses tremblotantes.
Brel prend le relais de Montand :
– Allez soleil, chauffe, Marcel chauffe… Mais je te le redis, chauffe Marcel, je n’irai pas plus loin…
– Euh, dis t’es sûr ? Je crois qu’on a encore un p’tit bout de chemin avant le Léman…
Et nous partons. Plier nos affaires ne nous aura pas pris des heures, tout comme le petit- déjeuner : un café à la neige fondue et hop, en route. »

« Devant nous s’étire une décourageante épine dorsale que les rares avaleurs d’arêtes du massif du Mont- Blanc ont pour la plupart évitée. Nous comprenons vite pourquoi la fréquentation des pointes de Frébouze avoisine le zéro absolu : l’arête devient lisse, c’est une étrave de pierre verticale sur ses deux flancs, qui fend le ciel bleu, plonge sur des centaines de mètres dans les abysses d’un air acide. Je sens comme une boule dans la gorge : par où passer? La réponse tient du miracle : l’hiver dernier, avec deux compères amoureux des températures bien négatives, nous avions ouvert une voie dans cette facette restée délaissée. Je reconnais les lieux.
– Si, je t’assure, Tronc, on est sortis là, dans cette espèce de rampe suspendue.
– T’es sûr ? Parce que si on la rejoint, pas d’autre possibilité que de sortir par-là, vu comme c’est…
– Si si, j’en suis certain !
Je comprends les doutes de Tronc : la face est abominablement raide et peu engageante, les crevasses sur le glacier en bas ressemblent à des cils noirs posés sur un linceul. Et il faut penduler pour rejoindre cette maudite rampe; attention à ne pas se faire happer dans le mauvais sens… Ouf, je rejoins une petite terrasse, m’attache solidement et fais venir mon compagnon. Une longueur d’une belle escalade nous ramène vers la cime, je retrouve même au passage des sangles laissées pour notre descente hivernale : elles se sont délavées, ont comme moi vieilli.
Ces cimes sans visage car ignorées, trop lointaines, trop à l’ombre de leurs prestigieux voisins, nous les saluons avec déférence. Nous voilà au cœur du paradoxe de l’aventure, de cette frontière marquée et pourtant inconnue. Même le vieux Vallot, cette bible qui répertorie exhaustivement les voies, ne décrit pas toute cette colonne vertébrale du massif du Mont- Blanc.
Ce sont encore des sommets où il n’y a rien et c’est très bien : ni croix ni cairns qui revendiqueraient un quelconque marquage de territoire. Les lichens se moquent bien de savoir s’ils sont italiens ou français, ils se rient de notre incapacité à vivre ensemble. Eux, contrairement à nous, les humains, ont depuis des millénaires appris à se blottir l’un contre l’autre. Rien ici, donc, ni personne. La frontière n’est qu’un rocher qui tranche l’eau en deux, auquel nous accrochons nos vies, les phalanges crispées sur la France, les pieds ripant vers l’abîme italien. Sans doute vivons- nous pour ces moments de grâce : le grimpeur suspendu à ces petites prises, qui, dans un regain d’énergie brute et fluide, se dresse soudainement au sommet de la montagne. Tronc a ce regard empreint d’une émotion qui rend les mots factices. Si peu de photos parviennent à restituer cet instant plein, parce que du domaine de l’invisible, de l’intérieur. Et pourtant, cette subtile texture nous fait vibrer, monter, vivre et aimer vivre. Les mains se crevassent, de douloureuses écorchures où le sang suinte laissent sur la paume d’indéchiffrables calligraphies ; les gants se déchirent, bientôt des lambeaux volettent. Les os, les nerfs, les ligaments, les muscles remontent à la surface des corps. Et les visages se durcissent, les joues se creusent, les yeux s’enfoncent encore plus profondément dans les orbites. »

« – Où dormons- nous ce soir ?
Petit rappel des faits : nous sommes au col des Hirondelles à 3 500 mètres d’altitude et nous n’avons même pas de duvet,

col des hirondelle, Petites Jorasses, Chamonix