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GASHERBRUM SUITE ET FIN D’UN REVE

Soumis par Hegge Paul le 24 July 2014

Le doute s’installe avec une longue attente au camp de base, où il reste bloqué par le mauvais temps…. Le 21 juillet une petite fenêtre de beau temps s’ouvre enfin et toutes les équipes encore sur place se lancent dans l’aventure… Nous retrouvons Paul, Tunj , Sangay et un deuxième sherpa au camp 3, pour quelques heures de repos avant de tenter le sommet !... » Lambert

CAMP 3
Recroquevillés à quatre l’un contre l’autre nous essayons de dormir quelques heures mais c’est sans grand espoir.
Piolet d’Or
Il est 21 h, la nuit est claire mais glaciale; nous essayons d’enfiler nos godasses et crampons. Style direct encore et après une demi-heure, un mixte de glace et de rocher. J’aime particulièrement ces changements de terrain mais pas les Coréens, car après ces premiers 350 m de grimpe, il n’y a plus personne devant nous, à l’exception d’un de leur sherpas. Juste avant le début de cette attaque en mixte, un instant d’inattention a suffi et je fixe avec horreur, dans le faisceau de ma frontale, mon piolet qui dévale la pente. D’abord doucement, comme s’il voulait me laisser une chance de l’agripper, mais il prend de la vitesse et disparaît du champ de ma frontale. J’avale de travers et pousse un juron ; Je n’ai jamais sécurisé mon piolet par une cordelette car je trouve que cela gêne les différents mouvements. J’avais bien eu un pressentiment car cette fois, j’avais prévu une sangle de sécurité et un piolet supplémentaire, mais tout ça me fait une belle jambe quand le matériel se trouve 2200 m plus bas au camp de base ! J’essaie de rationnaliser : se fier à ses seuls crampons et aux cordes fixes pour grimper mais surtout pour descendre est plutôt téméraire. De toute façon chuter ici n’est pas une option. La chance que je puisse arrêter une chute avec mon piolet dans une pente pareille est mince mais j’aimerais tout de même mieux l’avoir ! Assez rapidement, je clos l’incident et me concentre à nouveau. Le lever du soleil est toujours un moment magique mais pour moi, contrairement aux autres, il n’est rien de plus ! Le sommet est encore beaucoup trop lointain. Bien que l’arête sommitale soit à portée de main, il nous faut encore patauger 2 heures dans la profonde pour s’en approcher. Ce n’est que dans la dernière partie avant l’arête que les sherpas se voient obligés de placer une corde. J’étais entretemps déjà devenu un spécialiste de la « boxe de neige ». C’est une nouvelle technique pour conserver son équilibre sans l’aide du piolet. On plonge un bras aussi profondément que possible dans la neige pour éviter la chute. 7 h du matin : nous sommes sur l’arête sommitale. La vue est colossale, tant par les montagnes environnantes que par la crête devant nous. J’avais imaginé les derniers 350 m comme une promenade agrémentée de quelques raidillons mais j’étais à cent lieues d’avoir imaginé un tel mur de neige. Maximum deux heures et demie m’avait on dit mais, à la vue de ce qui m’attend, mon courage s’enfonce dans les talons. D’autant que cette année personne encore n’a atteint le sommet. Mingwa, du haut de ses 22 ans, enfile son masque à oxygène et s’engage vigoureusement. En un rien de temps, debout sur ses crampons et arrimé à son piolet, il est déjà 100 m plus haut occupé à installer une corde. Quel courage ! Je suis impressionné au « plus haut » point ! Les Chinois et leurs sherpas s’y mettent aussi et, un peu en arrière, nous suivons, Tunj et moi. Nous progressons mètre après mètre, en rampant littéralement. Je perfectionne ma technique et n’essaye plus de me redresser. Je m’oblige à faire dix pas à quatre pattes avant de relever la tête et de jeter un œil aux alentours. Et ça marche. Ça me coûte moins d’effort et, tandis que Mingwa cherche une solution pour franchir le dernier obstacle, je rejoins Tunj et les autres à 50 m sous le sommet. Un quart d’heure plus tard nous y sommes ! Quel moment bizarre ; tous ne se félicitent pas réciproquement. On se dépêche de prendre quelques photos et, comme par hasard, les masques à oxygène ont tous disparu : « wat een show ! ». Je ne prends moi-même pas assez de temps pour jouir du moment. Avec 3 Chinois et leurs 3 sherpas, Tunj et moi, plus encore Sangay, nous sommes trop nombreux sur l’espace étroit du sommet. Le succès de l’expédition avec 8 sur 8 au sommet n’en est pas moins total.

Crampon d’Or ?
Plus que tout autre, je sais que le plus difficile pour moi reste à venir et j’entame donc le premier la phase de descente. A 11 h, je me retrouve au pied de l’arête. Trois des neuf Coréens viennent tout juste d’y arriver. Je les plains car ils ont déjà quelque 4 h de retard. En final, seuls 4 d’entre eux atteindront le sommet. Les Japonais prolongent, quant à eux, d’un jour. Tunj me rejoint entretemps et ensemble nous entreprenons la descente de la traversée sous la pyramide sommitale. Ah si j’avais encore mon piolet ! Le comble c’est qu’un de mes bâtons a aussi rendu l’âme et j’ai bien sûr la réserve…au camp de base. Soyons rationnel : je crie à Tunj d’aller de l’avant ; je suivrai à mon propre rythme. Peu de temps après, Mingwa me dépasse. Je ne me sens pas assez à l’aise pour le suivre mais j’aimerais bien ne pas le perdre de vue. Moins d’une demi-heure plus tard, alors que j’essaie de le garder dans mon champ de vision, je vois soudain deux Mingwa devant moi. Ce n’est pas possible. Je ferme les yeux puis les rouvre et… oui, ils sont bien deux. M… alors, ça ne présage de rien de bon ; je dois pouvoir faire confiance à ma vue si je veux mener à bien cette descente. Dans le doute, je m’arrête. Conscient que cela fait 20 h que je ne me suis plus rien mis sous la dent, je fouille mes poches à la recherche de quelque chose de mangeable. J’avale une dizaine d’Haribo Jelly Beans et vide ma gourde. Entretemps, j’aperçois les Chinois et le reste des sherpas et décide de les attendre pour, ensuite, essayer de les suivre. Sangay ferme la marche. Il me croise et me lance : « all ok Pauldai ? » Mais sa voix et ses yeux profondément enfouis dans leurs orbites n’en disent pas moins : « N’attends rien, c’est chacun pour soi ». « All ok Sangay, just a bit tired » et je me jure à moi-même que je suivrai cette colonie d’avaleurs d’oxygène au moins jusqu’au massif de mixte qui surplombe le camp 3. Si j’arrive là, je ne pourrai plus me perdre et je parviendrai toujours bien à descendre les 300 derniers mètres en rappel jusqu’au camp 3. A force de caractère, j’y arrive tout juste. Ouf, sauvé. Il est 15 h lorsque, reprenant courage, j’aborde le rappel. Tout à coup, je sens mon pied gauche glisser et, à ma grande stupeur, je vois un crampon se balancer au bout de ma chaussure. Un mouvement de trop et je le perds. Ça serait une petite catastrophe. Comment continuer à descendre sans piolet et avec un seul crampon les 2300m de pente raide, toute en neige et glace ? Dans une ultime contorsion, j’arrive à saisir la lanière du crampon avant qu’il ne parte définitivement rejoindre mon piolet. Je me maudis ; comment ne m’en suis-je pas rendu compte plus tôt ? Pourquoi n’ai-je pas vérifié mes crampons avant d’attaquer cette zone délicate ? Je jette un coup d’œil en aval pour voir si Sangay et les autres sherpas sont encore visibles mais ils ont disparu. Je me retrouve seul dans ce milieu vertical mais, étant donné que nous l’avons gravi de nuit, je n’ai pas le moindre point de référence. Je ne me souviens pas s’il existe quelque part l’une ou l’autre vire horizontale qui me permettrait de rattacher mon crampon. Reste à tenter de le rattacher en position suspendue. J’aurais dû faire encore davantage d’exercices abdominaux et musculaires. Quels que soient mes efforts, je n’y arrive pas et lorsque le crampon manque presque de m’échapper des mains, je comprends que c’est sans espoir. « Bon, soit, je ne suis peut-être pas un grimpeur de haut niveau mais je ne suis tout de même pas non plus un idiot » me dis-je en moi-même. « Analyse un instant la situation et utilise ton expérience pour t’en sortir » ; ce sont des rappels complexes avec de nombreux changements de direction et je ne peux guider ceux-ci car je n’ai qu’une seule prise de pieds. So what ? « Si je descends le maximum possible et que je procède ensuite à un mouvement horizontal jusqu’à rejoindre la nouvelle corde, je dois aussi y arriver ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Tout au plus cette façon de faire demande bien davantage de précautions et toutes ces manœuvres prennent du temps. A 17 h, j’entrevois enfin le camp 3. Ce qui aurait dû être parcouru en trente minutes m’a coûté 2 heures. Je rattache mon crampon et dévale les derniers 75 m dans la neige profonde jusqu’au camp, où tous les membres de l’ « équipe » sont arrivés sains et saufs. Mes jambes semblent céder sous mon poids. Cette dénivelée de 75 m m’a paru en faire 500. Je chancelle jusqu’à notre tente et m’y enfonce entre trois autres victimes recroquevillées qui s’y reposent un instant avant de poursuivre. Tunj me demande : « What happened man ? », « Just tired » je réponds…A peine installé, je me rends compte que je n’en peux plus. Mes genoux semblent trois fois plus volumineux et je perçois des élancements douloureux qui m’envahissent complètement. En moins de temps qu’il n’en faut, l’inflammation s’est installée partout et une forte fièvre achève de me mettre à plat. Avec mes dernières forces, je tire mon sac de couchage au-dessus de moi, j’avale 2 Panadols et 1 Ibuprofen et expire…Les heures s’écoulent sans que je n’arrive à dormir. En bruit de fond, j’entends Tunj dire qu’il continue à descendre ; les autres aussi disparaissent progressivement. Je sens Sangay dormir à mon côté. Les sherpas ont ce don de pouvoir dormir n’importe quand et n’importe où. Entretemps, tout au long de la nuit, les Coréens arrivent au camp les uns après les autres, tout chancelants. Ces gars m’ont l’air encore plus foutus que moi. Les heures passent tandis qu’encore à moitié délirant, j’absorbe deux fois encore de l’Ibuprofen. Je sais que je dois absolument me reposer mais je ne peux attendre le lever du jour. Ah si je pouvais descendre rapidement, je commencerais vite à me sentir mieux. Sangay propose de démonter lui-même la tente et me laisse commencer la descente. Il est 7 h et je sais que je suis normalement capable de descendre les prochains 1000 m qui me séparent des camps 2 et 1 en moins de 3 heures. La plus grande partie de cette descente comporte des rappels sur corde, ce qui sera nettement moins fatiguant pour mes genoux. A l’arrivée au camp 1, je retrouve les Chinois qui se préparent avec leurs sherpas à poursuivre la descente. Sangay doit, selon moi être à un quart d’heure derrière et ne peut certainement pas entreprendre seul la descente de l’Icefall. C’est mortellement dangereux. Au fond, où reste donc cette bouteille de Fanta que nous avons monté au camp 1 en vue notre retour du sommet ? Cela devait être une vraie jouissance, sachant que les boissons fraiches sont déjà épuisées au camp de base et que l’eau de glacier additionnée de sirop d’orange ou de mangue constituent pour ceux qui ne boivent ni thé ni café (moi donc) la seule issue. Les distances en montagne sont toujours trompeuses et Sangay n’arrive qu’après 40 minutes. Passablement harassé mais joyeux visiblement, il avale son demi litre de Fanta et en profite pour se rafraichir la commissure des lèvres, le menton et le cou.
Grimpeur éternel
Il est déjà 11h30’ quand nous commençons la descente de la cascade de glace. Un millier de mètres nous séparent en théorie de notre camp de base. Il semble en réalité, d’après les données GPS qu’il faille davantage compter sur 1800 m en tenant compte des montées et descentes d’une crevasse à l’autre. Le soleil brûle et, bien que j’engage mes pas dans les traces de mes prédécesseurs, je tombe jusqu’à mi torse au moins tous les 50 m. C’est non seulement éprouvant mais aussi passablement inquiétant. Il y a, de toute façon, déjà des centaines de crevasses et de ponts de neige visibles. Brusquement mon cœur s’arrête ; en franchissant un pont de neige d’une épaisseur que j’estime proche d’un mètre, j’ai la jambe gauche qui s’enfonce et je la sens pendre dans le vide ! Je me mets entièrement à plat et arrive à la sortir du trou. Prudemment et en offrant au sol la plus grande surface possible, je rampe jusqu’à l’autre côté et le pont tient ! Sangay retire son sac à dos, le jette au-delà du pont puis « nage » de l’autre côté en me jetant des regards évocateurs. Peut-être n’aurions-nous pas dû attendre avant de redescendre au camp de base ? N’aurions nous pas dû laisser notre dernière corde au camp 1 pour garder la possibilité de risquer dans quelques jours une tentative sur le Gasherbrum I ? Il n’y pas loin du Capitole à La Roche Tarpéienne ! Faire demi-tour n’a vraiment plus aucun sens. Quelques instants plus tard, l’enjeu est encore mis en évidence : au moment où je tente de suivre Sangay pour sortir d’une profonde crevasse, j’aperçois, près de son extrémité, à quelque 50 m, le corps d’un homme. Ses mains, pieds et tête sont encastrés dans la paroi mais son corps et ses jambes sont bien visibles et couverts de vêtements en bon état. Comme s’il allait simplement se mettre à grimper. Je pense appeler Sangay mais quel sens cela a-t-il ? Sortir ma caméra ? Ça me semble bien peu respectable…Je me dépêche de le rattraper et ne souffle mot. Concentrons-nous d’abord à nous sortir d’ici vivants. On ne va tout de même pas s’effondrer si près du but.
Glace ou chute d’eau ?
A 16h30’ notre camp est en vue. J’estime qu’une heure et demie s’est écoulée quand nous arrivons à mon dangereux passage favori. Une belle et profonde crevasse garnie de part et d’autre de superbes stalactites de glace de 10 m de long et, au fond, un lac de glacier. Celui-ci n’a plus l’air complètement gelé. Nous sommes à quelque 3 mètres d’un îlot de glace. Je saute dessus et Sangay, après y avoir lancé nos sacs, me rejoint. De l’autre côté, la distance à la rive plus élevée est de 4 m et ne peut être franchie en sautant. J’y aperçois des traces de sang…De gros morceaux de glace flottent à quelque 10 cm sous la surface de l’eau. Je tente ma chance et propose à Sangay de traverser sur ces glaçons flottants en quatre enjambées. On n’a pas le choix, C’est le dernier gros obstacle et nous le savons tous deux. A l’instant précis où je quitte la rive, la glace cède sous mon pied droit et je sens l’eau déjà me monter jusqu’au dos quand Sangay arrive à m’en arracher. Echouer maintenant ? Il n’y a pas d’autre issue que de trouver un autre chemin dans ce labyrinthe. Nous nous extirpons à nouveau de la crevasse et Sangay, abandonnant son sac, repart en explorateur. Le soleil, entretemps, a disparu derrière les montagnes environnantes et son absence me transforme petit à petit en stalagmite. A la queue gît clairement le venin ! Tandis que j’inspecte la cascade de glace dans l’espoir de trouver une nouvelle échappatoire, mes pensées s’évadent vers les miens. Ce n’est pas Dieu possible ! A moins d’une heure et demie de la sécurité et de notre camp de base…Soudain Sangay réapparaît : « Follow-me and maybe… ». Nous tombons nez à nez avec un fanion situé 50 m plus loin qui devrait nous remettre sur le droit chemin. Le seul problème est que ces 50 m horizontaux s’accompagnent de 20 m verticaux pour sortir d’une crevasse dont le sol est farci de ponts de neige et traversé de quelque petits torrents glaciaires. En fait, une impasse. Deux mètres plus loin, il y a bien un bloc de glace qui s’élève du fond ; il a, sur un flanc, une protubérance qui semble bien pouvoir être désescaladée. Le sommet du bloc de glace ne fait cependant pas plus de 1,5 m carré. Nous croisons nos regards et nous comprenons sans devoir échanger un mot. Je laisse tomber mon sac à dos et m’élance pour le saut de ma vie. Les deux pieds en plein dans le mille ! Je cherche à m’équilibrer pour récupérer mon sac. Je l’assure sur la protubérance afin de faire place à celui de Sangay. Son lourd sac manque de me renverser. Tandis que Sangay se prépare à sauter, je me shoote à l’adrénaline et désescalade l’étroite protubérance pour le laisser venir. La moindre faute de l’un de nous peut nous être fatale. Nous constatons, avec un zeste de clairvoyance, que la qualité de la paroi glaciaire de l’autre côté est bonne et la gravissons relativement facilement. Arrivé en haut nous échangeons un regard complice. Sangay sourit : « chicken curry » ; oui, ce soir il pourra se régaler de son plat favori et moi, j’aurai mes frites pakistanaises. Mais j’en sais davantage : Sangay a aussi trois enfants et un saut à présent nous unit pour la vie. Vers 19h15’, arrivé dans le camp de base, nous filons droit vers la cuisine. Nous arrivons à peine à vider notre assiette. Notre corps a perdu l’habitude de manger de telles quantités et le mien commence tout doucement à manifester ses habituels mouvements de protestation. C’est de nouveau une longue nuit qui m’attend… Avant de ramper vers mon sac de couchage je m’enquiers auprès des autres sherpas pour savoir comment ils sont venus à bout de ce fameux passage. Mingwa Temba, le plus jeune mais aussi l’un des plus forts, me montre ses mains. Quelques-uns de ses ongles et doigts sont lacérés. Il était le dernier à franchir la glace lorsque celle-ci a cédé sous son poids. Il s’est rattrapé de justesse au prix de ses mains s’agrippant de l’autre côté et grâce à l’aide des autres qui l’ont hissé. Je me traîne jusqu’à la tente en pensant aux Coréens. Ils avaient bien quelques heures de retard… Vers 11 h, le matin suivant, ils débarquent dans le camp. La volonté peut porter les hommes.
Miguel Angel Pérez
Après deux jours, le mauvais temps menace à nouveau et Tunj et moi décidons d’oublier le Gasherbrum I. Il est temps de retourner au monde habité ; nous décidons d’accompagner nos amis espagnols au camp de base du Broad Peak et d’aller admirer le K2 de près. A l’arrivée au soir, il apparaît cependant que deux d’entre eux ayant des orteils gelés viennent d’être évacués par hélicoptère ; durant le petit déjeuner s’ajoutent d’autres nouvelles plus dramatiques encore. A la radio, nous écoutons la conversation de Miguel Angel depuis le K2. Nos amis espagnols installent la radio près du téléphone satellite pour que sa femme puisse l’entendre à l’autre bout de la ligne. Il vient de survivre à un bivouac à 8300 m et est en route pour le camp 4 à 8000 m. Il en est cependant à son quatrième jour au-dessus de 8000 m. Tout le monde perçoit l’inanité de sa situation. Il faut qu’il redescende aussi vite que possible par ses propres forces, mais il est épuisé. Tunj et moi n’avons ni l’envie ni le courage aujourd’hui de nous rendre au camp de base du K2, fût-il à seulement une petite heure de marche. Les grimpeurs y ont, en ce moment, déjà assez de sujets de préoccupation et nous ne ferions que les gêner. Nous décidons de retourner à Concordia pour y dresser notre tente. Le coucher de soleil sur les K2, Broad Peak, et Gasherbrum IV est tout simplement magique. De plus, nous pouvons en jouir sans nous refroidir la carcasse. Nous nous trouvons pour la première fois depuis des semaines à moins de 5000 m et nous nous sentons tout de suite nettement mieux. La seule chose qui nous déprime durant cette belle soirée est que nous sommes là à contempler le K2 alors que Miguel est en train d’y lutter pour sa vie. Depuis son arrivée au camp 4 ce matin, il n’y a plus de nouvelles. Une équipe de secours de quatre personnes a, ce soir, déjà dépassé le camp 2 mais n’arrivera au mieux à rejoindre le camp 4 que demain tard dans l’après-midi ; ce sera déjà une fantastique prestation. Et ensuite ? Selon Tunj, qui a gravi le K2 en 2012, il est impossible d’évacuer quelqu’un entre les camps 4 et 3 ; tout au plus peut-on l’aider à descendre par ses propres moyens. Ensuite on peut sans doute poursuivre avec des cordes mais ça prend beaucoup de temps. La situation paraît bien sombre. Il n’y a pas encore eu de mort, cette saison, dans le Karakoram (ce qui est exceptionnel) mais à présent ? Qu’est ce qui a donc bien pu se passer dans la tête de cet Espagnol ? On n’a pas deux chances au K2, remonter est un non-sens, surtout seul ! C’est sans aucun doute une erreur humaine, une surestimation de ses propres capacités, en un mot, sa propre faute. Il n’en reste pas moins que je ne peux trouver le sommeil alors que ce drame se joue à 10 km à vol d’oiseau, quasi sous nos yeux. J’entends surtout encore la voix de sa femme…

Masherbrum
Toutes les expéditions convergent sur Goro 2, à 4500 m au milieu du glacier du Baltoro. C’est la fin de la saison de grimpe et tout le monde commence à être épuisé, tant physiquement que mentalement. Tout est bon pour rejoindre le plus vite possible ses pénates. Je vois ici même des grimpeurs connus mettre tout en œuvre pour louer un cheval qui les ramène à Askole ; certains vont jusqu’à simuler la maladie pour obtenir un hélicoptère. Nos collègues japonais du Gasherbrum ont obtenu, au camp de base même, un énorme hélico charter. Tunj et moi sentons aussi l’écurie. Mais pour Tunj, ça se complique par un accès de fièvre. Probablement l’une ou l’autre infection. Moi, j’ai déjà donné et il ne me reste plus le moindre antibiotique. En attendant, je traîne encore les restes d’un mal de gorge attrapé au camp 3. Mes dernières attentes n’en sont pas moins comblées : une vue superbe depuis la base jusqu’au sommet, des tours de Muztag et du Masherbrum. Nos amis espagnols arrivent tout abattus. Miquel Angel s’est éteint ce matin sur le K2. Il va rester au moins encore un an au camp 4. L’unique mort cet été au K2 semble être en outre un de mes homologues espagnols. La vie est bien futile.
Les Alpes
Après deux jours de marche forcée de chacune 40 km et 1200 m de dénivelée, nous entrevoyons les environs verdoyants d’Askole. Le manque de verdure commençait à devenir criant. Je me demande si la grandeur des plus hauts sommets du monde fait le poids par rapport à la diversité des paysages alpins. Avec Tunj, nous dressons le bilan. Nous avons, non seulement mené à bien un des plus beaux et des plus durs treks du monde, pu admirer des sommets magnifiques, mais aussi gravi notre 8000 sans oxygène et avec un minimum d’aide de sherpas. Déjà le onzième 8000 pour Tunj. Pour moi le premier et dernier ? Et Tunj d’ajouter : « gravir des 8000, c’est toujours à la limite entre martyr et plaisir mais cette fois la balance penche pour le premier ». Si tu veux passer des vacances d’été équilibrées, mieux vaut en tout cas ne pas choisir un sommet de 8000, et surtout pas au Pakistan, mais si tu cherches à raconter un chouette voyage, tu sais ce qu’il te reste à faire…

« Dans la revue précédente, Paul nous fait participer à l’approche de la montagne, à l’équipement des camp1 et 2.

gasherbrum II, glacier de Baltoro