
Avril - mai 2002
Expédition au Tibet : Shishapangma 8046 m - Récit au jour le jour par
Johan de Bruyn
BELGIAN SHISHAPANGMA EXPEDITION 2002
Récit de la seconde
tentative d’ascension du Shishapangma (8012 m) au Tibet.
07.05.02
Marc,
Sue – l’australienne, le sherpa
Pasang et moi-même étions tous quatre au camp 3 (C3) à 7340m. Prêts pour
une tentative vers le sommet. A 01h30, Pasang reporta le départ à 03h00
pour cause de mauvais temps : trop de vent, temps couvert, trop de grésil.
A 03h00, le départ fut reporté à 05h00. A ce moment, Pasang décida qu’il
fallait renoncer. Malgré la demande de Marc de rester 1 jour sur place,
nous sommes redescendus. En fait, selon les infos de Pasang, le temps
allait être mauvais pour 3 à 4 jours . D’une traite, nous avons regagné
l’ABC (advanced base camp) à 5630m.
Le lendemain,
grand beau temps sur le Shisha…
A la
question de Marc à Pasang : “Nice day for climbing ? ”, la réponse de
Pasang fusa : “Fucking day ! ”. On comprend la frustration de tout le
monde, nous aurions pu être occupés à grimper.
A l’ABC,
nous prenons quelques jours de repos en espérant que le temps se maintiendrait.
Chacun, sauf Pasang, était vraiment
vidé des efforts fournis. Le temps est magnifique pendant 2 jours puis
se dégrade. L’autre temps, celui qui passe, est bien long. Comme Georges
et Michel, j’ai quitté la Belgique le 30 mars. Cela fait plus d’un mois
… Notre environnement de roche et de glace dans notre vallon au milieu
d’une moraine me donne la nostalgie des forêts, des rayons de soleil dans
un sous-bois, de la mousse verte au bord d’un ruisseau.
Grâce
au téléphone satellite je peux entrer en contact avec ma compagne qui
m’encourage à utiliser ce temps de vacuité pour le transformer en énergie
positive. Comme les copains je passe beaucoup de ce temps qui dure dans
ma tente. Elle est heureusement orientée vers le Shishapagma, je passe
des heures à le contempler en écoutant du tango sur le disc-man que mon
fils m’a prêté. Ce temps je le passe aussi à méditer. Entre autres à ce
débat entre alpinistes et non-alpinistes : pourquoi est-il si important
d’arriver au sommet, le chemin à parcourir n’est-il pas le plus important ?
Je connais
le cheminement jusqu’au camp 3, il fut difficile, éprouvant, long, parcouru
dans des conditions climatiques qui se dégradaient. Le sommet ne me motive
plus vraiment. J’ai envie d’abandonner, de rentrer au pays, de retrouver
les êtres aimés. En même temps il n’est pas question d’abandonner. Après
3 ans de préparatifs, des centaines de milliers de francs dépensés, la
montagne sous les yeux, en bonne condition physique, je me dois de continuer.
Je trouve la solution à mon conflit intérieur en me concentrant sur le
cheminement. Le parcours jusqu’au camp 3 sera plus facile, puisque je
suis acclimaté et que nous repartirons avec du beau temps. Je pourrai
plus profiter du plaisir d’être en très haute montagne, de contempler
le paysage. Je me mets à considérer le sommet comme un plus, la cerise
sur le gâteau.
Le soir
du 11.05.02, nous tenons une réunion pour décider de la suite des opérations.
Entretemps, Michel et Koen ont dû abandonner. Marc quant à lui souffre
alors d’une côte qu’il s’est brisée
lors d’une de ses fréquentes quintes de toux et d’une infection pulmonaire.
Georges pour sa part a l’objectif d’atteindre le C2. Les seuls à rester
en course pour le sommet sont Sue et moi : Marc indique en effet de ne
pas l’attendre, son état n’est pas assez bon. Je décide donc de partir
le lendemain vers le C1 même si à ce moment la montagne est légèrement
couverte de nuages.
12.05.02
Sue
et moi nous partons vers le C1 à 6300 m. La première
partie vers le dépôt se déroule sans problème ; 4km de sentier très difficile
sur la moraine nous amènent vers 5860 m avec nos 15 kg sur le dos. Le
passage des autres expés a fini par bien marquer le sentier. Ensuite,
traversée de l’ice fall, le glacier qui fait 500 m de large et se traverse
en 30 min à 2 h selon les conditions. Il est de toute beauté : imaginez
un morceau de mer sous la tempête qui serait instantanément gelé, et vous
aurez une faible idée de ce glacier !
La montée
vers le C1 se fait d’abord par une longue pente douce de neige bien tassée
sur la trace (et profonde à côté) suivie de 2 pentes à 40 degrés séparées
par une épaule qui fait croire erronément que l’on arrive. Quelques crevasses
se franchissent aisément. La partie finale protégée par une corde fixe
est aujourd’hui facile, les crampons mordent bien la glace recouverte
d’une fine couche de neige. Je ne me relie pas à la corde fixe. Alors
que quelques jours auparavant, lors de la première tentative, j’étais
arrivé par temps couvert à la nuit tombée et que j’avais grimpé ce passage
en rampant ! En effet, montant à skis, j’avais laissé crampons et
piolets 3 heures plus bas pour m’alléger. Erreur, erreur …
Après
6 heures de marche, nous voila arrivés aux tentes montées lors de l’ascension
précédente. Nous organisons la soirée : collecter de la neige, la
faire fondre, boire, manger, s’installer dans nos plumes.
Pour
m’alléger, j’ai choisi de ne pas monter mon sac de couchage et de dormir
habillé avec le sur-pantalon en duvet et la veste en duvet. Koen m’a prêté
un sac de couchage intérieur en polaire (700 gr). Et je recouvre le tout
d’un sac de bivouac en gore-tex. Pour les pieds, grosses chaussettes et
pied d’éléphants en duvet. L’ensemble n’a pas le confort du sac de couchage
mais est assez chaud. Mon calcul est que de toute façon j’emmenais pantalon
et veste duvets pour aller au sommet et qu’en dormant dedans je pouvais
faire l’économie de monter les 2.6 kg du sac de couchage.
13.05.02
Montée
vers le C2 à 6900m.
Vers
6h00 le soleil commence à réchauffer notre tente. La nuit la température
est descendue vers les moins 15 degrés. Nous réchauffons l’eau de nos
gourdes placées bouillantes la veille dans nos sacs de couchage (ou ce
qui en fait office dans mon cas) et faisons fondre de la neige pour notre
petit déjeuner.
Le beau
temps continue de nous accompagner.
Une
forte montée à 45 degrés teste notre endurance et notre motivation. La
montée se termine par une épaule dont le dôme de glace teste quant à lui
notre technique et notre engagement : dévisser ici, c’est partir pour
une longue glissade de quelques centaines de mètres qui se terminerait
dans un sérac, soit l’inconnu ! A ma première montée, j’avais contourné
l’obstacle car je montais à skis. J’ai abandonné cette fois
les skis car leur avantage n’est pas significatif, cela fait 5 kg en plus
à monter et mon niveau à skis n’est pas suffisant pour descendre vite
avec un gros sac sur le dos [de plus, en descendant précédemment du C2,
les skis ne m’avaient pas évité de tomber dans une crevasse qui s’est
ouverte à mon passage; enfoncé à mi-poitrine, j’en avais alors réchappé
de justesse !]. Après le passage technique, une longue montée en pente
douce nous amène à domicile. Facile cette fois, comparé à la précédente,
lorsque j’avais terminé à la boussole dans le brouillard !
14.05.02
Montée
vers le C3 à 7340 m. Pasang et Nima [le sherpa de Sue] sont arrivés la
veille. Seul Pasang nous accompagne car Nima ne se sent pas bien. Nous
sommes depuis le départ décidés à ne pas utiliser d’O2, mais je demande
à Pasang d’emporter une bouteille, pour la sécurité au cas où… , et une
tente.
D’abord
une longue montée douce de 2 heures nous amène à 7000m, en enfilant une
vallée suspendue, vers le pied d’une montée de 340m à 45 degrés en terrain
mixte : neige suivie de roche et neige. C’est équipé de cordes fixes qui
assurent une meilleure sécurité. Il faut 3 à 4 heures pour monter ce couloir.
Je le grimpe mieux que la première fois lorsque j’avais voulu m’arrêter
pour “piquer un petit somme” (idée dont Marc m’avait judicieusement
détourné…) tellement j’étais exténué.
La montée
est exténuante par l’oxygène qui manque de plus en plus et par la difficulté
de bien poser ses pieds. La neige est trop dure pour taper de la pointe
du pied et creuser des marches. Il faut placer ses pieds en canard pendant
des heures, on alterne avec une position en crabe, le corps de côté par
rapport à la pente au lieu de lui faire face.
Toujours
le beau temps avec nous. Pourvu qu’il tienne : notre première tentative
avait avorté à la dernière minute… Cette fois-ci, j’ai bien convenu avec
Pasang que nous prendrions un jour de réserve si nécessaire. Mais il n’apprécie
pas fort de rester une nuit de plus à 7340 m.
15.05.02 Summit day !
C3 à 7370 m
Réveil
à 01h30 : Pasang passe la tête
hors de la tente : beau temps ! Nous partons à 03h15 dans le noir
sous les étoiles. Depuis une semaine nous ressentons que le temps est
plus chaud. Il doit y avoir moins 15 degrés. Mais ici, avec le vent et
l’altitude qui va augmenter et le temps qui peut changer, j’ai prévu des
couches de vêtements supplémentaires. Nous sommes tous trois, - Sue, Pasang
et moi -, en forme et motivés.
Nous
commençons par une montée douce en traversée. Pasang est en tête. Il découvre
dans le noir complet l’extrémité de la première corde fixe. Nous plaçons
notre jumar, plus par sécurité que pour se hisser. Ensuite, c’est la ligne
droite vers le sommet. 45 a 50 degrés, sur le fil de l’arête ou sur son
versant gauche, sur la neige ou la glace, dans l’air qui manque [en pomper
plus en accélérant la respiration ne donne pas de résultats, il n’en reste
que 25 % !]. Les cordes fixes sont intermittentes. A ces passages nous
montons en libre. Des débris de cordes abandonnées par des expés précédentes
apparaissent parfois sous la neige. Je
monte avec la motivation qui me vient de mes compagnons absents et les
encouragements de tous mes amis dans la tête [je dois arriver en haut
pour que l’expé soit un succès].
C’est
difficile de regarder le paysage, la pente nécessite de l’attention. Je
veux regarder derrière moi, pour découvrir l’espace qui, immense, doit
se découvrir après le lever du jour, mais dans du 45 -50 degrés gelés
on ne pas fait demi-tour comme sur un trottoir. Seul le cou peut se tordre
pour jeter un coup d’œil.
Nous
arrivons à un ressaut rocheux. Une
roche jaune particulière, très dure, mon piolet n’arrive pas à en casser
un morceau (pour le souvenir du sommet). Les cordes fixes sont effilochées
et n’inspirent pas confiance. Quelques
pas d’escalade en 4 – à 7900m d’altitude permettent de passer. Ensuite
un petit couloir laisse voir … le sommet.
Pasang
est assis sur une pointe de neige. Mais non, c’est une dent sur l’arête
finale. Le sommet est plus loin, il semble tellement loin, mais ce n’est
qu’une illusion car j’y arrive finalement assez vite. Mes sens sont probablement
sous l’effet de l’hypoxie! L’arête à 45° laisse la place pour les deux
pieds, les versants plongent vertigineusement … jusqu’en bas, aux glaciers
qui quittent la montagne vers la plaine.
Le temps
a changé, les nuages couvrent tout le nord , le vent s’est levé, je marche
comme un automate parce que j’ai commencé et qu’il y a un endroit où je
veux aller, un pied en avant, 5 respirations, l’autre pied, respirer,
avancer. Il est difficile de trouver un rythme.
Trop vite laisse pantelant, hors
haleine, trop lent fera arriver au sommet trop tard dans la journée et
il faudra encore descendre. Et puis le temps se couvre, il ne faut pas
traîner. J’aime avancer de façon continue en m’arrêtant le moins possible.
Marc lui préférait forcer pendant 35 pas, reprendre son souffle, repartir.
Mais ici, au-dessus de 7000m, même boire une gorgée à sa gourde, soit
sauter une respiration pour avaler, laisse haletant pendant plusieurs
respirations pour retrouver son souffle.
Cette
fois, Pasang et Sue sont bien au sommet ! J’arrive. Il est 11h 15. Le
sommet secondaire à 8012m est atteint. Pas d’émotion particulière, je
suis trop crevé. Photos, congratulations de pure forme. Le sud est couvert
de nuages. L’est montre des tas de montagnes : Everest, Cho-Oyu et tous
leurs copains, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de les identifier maintenant.
Le sommet est pointu comme une flèche, il y a juste la place pour 2. Le
sommet principal de 8046 m est très loin, au bout d’une arête cornichée
de quelques centaines de mètres. Pasang a fait 6 fois le sommet secondaire
sans jamais aller plus loin. Je sais que la majorité des expéditions s’arrêtent
ici. Au départ j’avais l’intention d’aller au sommet principal, mais vu
ce que je vois … je choisi aussi d’arrêter. Le temps qui a changé, le
vent, la fatigue et tout ce qui est à redescendre n’invitent pas à chercher
à rejoindre ce sommet-là. Tant pis pour
le débat de savoir si en arrivant au sommet secondaire on peut
vraiment considérer avoir grimpé le Shishapangma. Restons en vie… Je considère
qu’un bon alpiniste est celui qui revient pour raconter ce qu’il a fait.
La descente
s’entame doucement avec prudence. Parfois un oeil vers le paysage, attention
à poser ses crampons pour ne pas glisser. Nous croisons 3 Autrichiens
vers 13h30. Ils sont à mi-montée, c’est tellement tard!
Ils n’iront pas au sommet. 15h15, me voila de retour avec Sue au
C3. Pasang quant à lui descend au C2, il ne veut pas rester 2 nuits de
suite si haut au C3. Nous sommes contents mais épuisés. Nous faisons fondre
de la neige pour notre cuisine spartiate, mais ce n’est que par souci
de survie, nous n’avons pas faim et à peine soif. Dormir surtout!
16.05.02
Camp
3, 7370 m
Il nous faut des heures pour enfin démarrer. Nous
resterions toute la journée dans nos plumes. Mais il faut se forcer à
bouger, à poser tous les gestes de survie. Fondre de la neige, boire,
manger un peu, enfiler ses vêtements, lacer les chaussons intérieurs,
chausser et fermer les coques plastiques, vérifier le baudrier, ranger
le matériel, faire son sac à dos, démonter la tente. Tous nos gestes sont
lents. La respiration est vite haletante. L’air expiré a gelé sur les
parois de la tente. Des flocons de neige tombent lorque nous heurtons
les parois de la tente. Levés à 5h, il est 10 h lorsque nous partons avec
une tente mal pliée dans le vent. Mais le temps est beau. Nous entamons
la descente de 340 m à 45 degrés. Je descends en rappel un petit mur verglacé
et évite de justesse de me briser une cheville en pendulant. La fatigue
fait faire des erreurs. Sue s’arrête au C1, assez pour elle ! Je veux
aller à l’ABC pour bien dormir, mieux manger, et téléphoner en Belgique.
J’arriverai à 20h15 en laissant la tente au C1 [moins 5 kg] et mon sac
à dos au dépôt [moins 13 kg]. Il me faudra 5 heures [sans rien porter]
pour parcourir les derniers 4 km qui se font normalement en 2h [avec une
charge]. La traversée de l’ice fall est aussi marquée par le danger. Il
fait tellement chaud que des rivières
commencent à couler dans le glacier, que des bassins et des étangs
se forment entre ses vagues gelées. Par quatre fois , la glace fondante
m’absorbe jusqu’au genou. Plusieurs fois, il faut contourner des zones
fondues et trouver un nouveau cheminement.
Une
dernière heure de marche à la frontale et enfin j’arrive au camp de base :
retrouvailles chaleureuses de Marc et Georges, et félicitations du cuisinier,
Khosi, et de son aide, Krishna. Khosi me sert un bon repas avec des frites !
Avant d’aller dormir, un coup de téléphone satellite à ma compagne qui
sait que beaucoup d’accidents mortels se passent à la descente et qui
a angoissé toute la journée. La voilà rassurée, ainsi que toute la famille.
17.05.02
– 20.05.02
Nous
attendons Sue qui revient vers 11h00 du camp1 et nous ouvrons la bouteille
de champagne pour fêter la réussite de l’expédition.
Nous
nous occupons des opérations de rangement du matériel et du retour à KTM,
retour qui sera émaillé encore de quelques souvenirs : les conducteurs
de yaks qui perdent leur chargement, la traversée à gué du torrent glaciaire,
la route défoncée en 4x4 (dur pour la côte brisée de Marc), l’hôtel humide
de Zangmu, le passage de la frontière chinoise, la route bloquée par un
glissement de terrain, le taxi presque
fou qui nous ramène à Kathmandou, la douche dans l’hôtel 5 étoiles où
Sue a pu nous avoir des prix incroyables.
Kathmandou
nous retrouve le 20.05.02 vers 14h30.
Plaisirs
de retrouver la chaleur, la végétation, les odeurs, des fruits frais,
de voir du monde …
Corvée
de préparer les 262 kg de matériel qui rentrent par air-cargo…
25.05.02
Aéroport de Bruxelles National
L’aventure
se termine sous les applaudissements de nos nombreux amis qui sont venus
nous acceuillir. Mais ce n’est qu’une fin provisoire, car maintenant nous
allons digérer l’aventure.
Est-ce
que gravir un 8000m cela change un homme ?
Johan de Bruyn
Chef de l’expédition
Belgian
Shishaspagma Expedition 2002
EPILOGUE de l'EXPEDITION
SHISHAPANGMA 2002 ( 8012 m )
L'expé
est un succès, au moins un des membres, moi-même qui était le chef d'expe, est
arrivé au sommet. Cependant cette réussite est l'oeuvre de tous : chacun des
5 membres en particulier et tous nos supporters au pays.
Au cours
de la dernière phase de l'ascension, en route vers le sommet, dans l'air
de plus en plus rare, mes compagnons étaient présents dans ma tête [Courage,
Johan, vas-y, il faut réussir !]. Tous nos amis étaient présents aussi
[Attention, Johan, ne mets pas ta vie en danger !].
Pas
après pas, heures après heures, attentif à la beauté de la montagne,
aux couleurs du jour qui se levait, aux pentes vertigineuses qui se dévoilaient, à
la glace traître, à la neige gelée, à la façon de planter ses
crampons et son piolet, au froid au bout des orteils, des doigts, du nez,
attentif à rester en équilibre contre le vent, à rester vigilant, à
ne pas sombrer dans une torpeur d'automate qui marche et ne regarde plus
vraiment où il va, avalant l'air glacé à grandes goulées [mais les
muscles en réclamaient plus !], j'ai enfin atteint le sommet, avec cette
présence mentale de vous tous.
Souvent
au cours de l'expé et lorsque j'étais en route vers le sommet, j'ai du
faire appel à toute mon obstination pour continuer. L'expé s'est
jouée, pour chacun de nous, non seulement sur le plan physique mais aussi,
et combien !, sur le plan mental.
Les
5 membres ont rêvés, préparés l'expé. Sur la montagne, chacun est monté
et descendu du camp de base vers les camps intermédiaires pour apporter
du matériel, chacun a partagé peines, angoisses, excitations, plan d'ascension,
évaluations du climat, grands froids, grand soleil, grand vent, discussions
avec les sherpas, ...
Je reprends
ci-dessous quelques phrases d'encouragement que ma compagne avait
fait parvenir aux camarades qui avaient dus abandonner :
"L'expé
: que de retentissements a, a eus et aura encore cette aventure
pleine de paradoxes : si humaine et si inhumaine..., si excitante
et si
dure, tantôt extrêmement frustrante et tantôt si galvanisante, une
présence tellement dans l'action et tellement dans l'attente, une
montagne si terrible et si magique, si froide et si chaude..., un
projet
si construit et une réalisation pleine de tant d'impondérables.
Tous les membres de l'expé ont porté ce projet, tant de joies
et de
souffrances ont été vécues sur cette montagne. Je me dis qu'il doit
s'en
être passé des choses dans leurs coeurs et leurs têtes, avec des sommets
d'espoir et des abîmes de désespoir, avec de la colère et de la sagesse,
avec de la patience et du "rongeage" de frein, de l'épuisement,
avec des questions existentielles énormes."
Un mantra, un verset d'une prière tibétaine boudhiste,
revient souvent dans certaines prières, et nous donne le mot de la fin
:
"Tout
ce qui devait être fait, a été accompli."
Johan
de Bruyn
Et voici
enfin un poème qu’un copain a rédigé en mon honneur lorsqu’il a appris
mon succès .
QUATRE MILLE ET SIX FOIS MOI-MEME
Huit mille douze mètres,
Quatre mille et six fois moi-même,
Monter, grimper, surplomber, m'élever,
Je suis à bout de forces,
Mes frères tombent, s'écorchent, s'arrêtent,
Le doute me prend, me reprend, me retourne,
La poche translucide qu'il tisse autour de moi,
Me donne l'envie de m'y laisser aller,
De m'y glisser et de me relier à ce qui a existé,
avant la souffrance,
Mais j'ai au fond de moi,
Ce petit quelque chose,
Molécule élémentaire,
Torrents, volcans, ouragans auraient
peur de s'y mesurer,
Ce n'est pas de force qu'il s'agit mais
de mon désir de m'élever,
Huit mille douze mètres,
Quatre mille et six fois moi-même.
Signé :
Héracli Tzafestas