
Dans « Ardennes et Alpes », vous avez pu lire un article, avec
les renseignements pratiques et techniques sur l’expédition de la section
au Gurla Mandata. Pour « Par Monts et par vaux », les auteurs
vous livrent un récit plus intimiste pour
vous faire partager les grands moments de cette aventure au bout
du bout du monde.

LA TRAVERSEE DU HAUT PLATEAU DU
TIBET
Le 24 mai 2005, nous embarquons à Roissy-Charles
de Gaule, emportant 120 kg de bagages. Auparavant, 240 kg de fret ont déjà
été envoyés, et c’est avec joie que nous retrouvons à Katmandu nos amis népalais
du Paldor et du Pisang.
Dès le 27 mai, le transfert de Katmandu vers la frontière
se fait en bus confortable par la "route de l’amitié", suivi de
quatre jours de pistes en jeep 4x4, direction plein ouest sur le plateau tibétain,
vers les sources du Brahmapoutre, le lac Manasarovar et la montagne sacrée,
le mont Kaïlash.
Nous connaîtrons lodges obscurs, ensablements, pluies
et maux de têtes car la montée en altitude se fait le premier jour de 2200
m à 4900 m. Nous traverserons de superbes déserts de rocailles et de sable,
voyant défiler sur notre gauche, jour après jour, des géants de l’Himalaya,
des lacs d’un bleu profond et des cieux chavirés, avant de nous poser au BCP
(base camp parking) à 4600 m.


CAMP 1 6300m
Personne n’est plus vraiment malade et nous sommes
maintenant bien acclimatés. Pasang organise l’équipement des camps d’altitude
et dès le 6 juin les portages commencent. Le cheminement se fait le long du
glacier par un pierrier difficile et instable, épuisant tant il est chaotique.
Edouard qui manque de souffle, doit redescendre. Un premier dépôt est établi à 6050 m et le couloir à 45° qui mène
au camp 1 est équipé de cordes fixes qui facilitent la progression. Le 7 juin,
repos; mais ce jour-là, le vent s'est tellement déchaîné qu’il emporte la tente dôme à plus de 500 mètres.
Tous nos équipements sont éparpillés, les malles sont renversées, béantes,
le téléphone aussi en a pris un coup. Tous se mobilisent pour rassembler le
matériel et il faudra quatre heures de travail acharné à nos « Mac Gyver »
improvisés pour réparer et restaurer leur refuge, indispensable à la survie.
Deux cordes d’escalades sont sacrifiées pour l’arrimer au sol.
Dès le lendemain, malgré des conditions climatiques
médiocres, les portages reprennent et le camp 1 est installé au droit d’un
petit col entre la fin de la moraine et le glacier supérieur. La vue sur l’impressionnante
face Nord est grandiose.
Le 11 juin, malgré un ciel gris et 10 cm de neige
fraîche, encordés, nous attaquons le glacier supérieur pour tracer un itinéraire
à travers les nombreuses crevasses. Les plus importantes sont équipées de
cordes fixes ainsi qu’un passage raide entre les séracs. La route vers le
camp 2 est ouverte et à 6600m nous déposons le matériel avant de redescendre
vers le camp de base. Au loin la vue rejoint le mont Kaïlash et le lac Manasarovar,
2000 mètres plus bas.
Un jour de repos est bien nécessaire pour reprendre
des forces et préparer la tentative vers le sommet, et ce n’est pas sans émotion
que nous obtenons un contact par téléphone satellite avec nos épouses et compagnes…


Ensuite il faut «faire» de l’eau. Une heure plus
tard, nous avons notre précieux liquide. «Faire» de l’eau devient une activité
essentielle à la survie. Ce soir, minute soupe, lyophilisé « hachis Parmentier »,
thé et comme dessert, un petit morceau de chocolat. Il faut vraiment se forcer
à manger. Procurer des calories à nos corps est indispensable pour éviter
l’épuisement et la descente obligatoire.
La nuit, je dors plus ou moins bien trois heures,
écrasé par la fatigue. Puis le temps passe très lentement entre somnolence,
rêves et cauchemars à répétition.



16
juin au camp2
Nous voyons arriver le jour avec plaisir mais c’est
sans compter les caprices de la météo : « no start, too much windy »
nous déclare Pasang depuis sa tente. En effet, cela souffle fort au point
de plier les arceaux de la tente qu’il faut maintenir à la main. Le temps
passe lentement …eau…sieste…thé… En début d’après-midi, la
force du vent semble faiblir mais la température à l’intérieur de l’abri monte
sans cesse pour atteindre les 36°C. La chaleur, l’inactivité, le manque d’oxygène,
le manque de sommeil pèsent très fort sur nos organismes et notre moral. Demain,
soit on tente l’ascension soit on redescend et c’est la fin de l’expédition.
Souper, encore se forcer, lentement, à absorber la nourriture. On se prépare
pour la deuxième nuit au camp 2. « Tomorrow, we start, five o’clock, Chinese time,
OK ?» OK
répondons-nous en chœur à travers la toile. Ainsi les dés sont jetés, nous
allons tenter le sommet et nous n’aurons qu’une chance.
17
juin le sommet
05h00, nous faisons de l’eau. Thermos de thé et barres céréales sont dans
le sac. Un dernier check : gants, passe-montagne, jumar. Nous voilà partis
à la pointe du jour. Bon dieu, que c’est beau ! Pasang, Yves et moi dans
cette immensité immaculée…La marche est lente mais continue, uniquement interrompue
au passage des crevasses. Nous remontons une grande
selle glacière. Je compte mes pas, un vieux truc acquis à l’armée pour trouver
un rythme. 1,2 –2,2 – 3,2 …7,2 – 8,2 arrêt ! j’arrive à enchaîner 15
doubles pas entre chaque arrêt. Exploit risible quand on voit le chemin qui
reste à parcourir. Sur notre droite, une grande muraille qu’on longe à n’en
plus finir. J’ai l’impression d’aller au bout du monde. « En altitude,
il faut d’abord être un animal sauvage et ensuite un athlète. C’est la seule
activité sportive où il faut savoir survivre ». Les séries de 15 pas
se réduisent à 10. Une gorgée de thé, une demi barre partagée. Notre sherpa
s’arrête au pied d’un couloir de neige. Les cordes sont sorties des sacs et
il part en premier les installer. La pente de neige est de +/-50° et nous
passons la rimaye, surmontant le dernier obstacle avant le sommet. Il n’est
plus question d’enchaîner des séries de pas mais bien d’en faire deux sans
s’arrêter ni suffoquer. Il commence à neiger doucement. Il nous faut encore
deux heures pour franchir les 100 derniers mètres après la rimaye (Yves peut
dire pourquoi) … et le sommet est là. Victoire, nous y sommes!
Thé,
photos, restes de barres céréales, et Pasang nous presse pour la descente
car le brouillard arrive. Nous utilisons les cordes fixes pour descendre en
rappel et nous nous retrouvons sur le glacier. La descente continue lorsque
le brouillard se transforme en « white out ». Heureusement, nous
sommes encordés et parvenons à nous rejoindre, mais nous avons perdu la trace.
Pasang s’accroupit, tend la main vers la neige et chante des mantras entrecoupés
de sifflements. Il pivote lentement et recommence ses incantations… le temps
passe et une trouée dans cette ouate immaculée apparaît. Notre sherpa se lève
et retrouve le chemin. C’est maintenant la nuit depuis un bon moment. Le ciel
est étoilé et un croissant de lune brille. Yves passe devant et nous guide
dans un environnement superbe et grandiose. Il est minuit lorsque nous pénétrons
dans nos abris de toile. Faire de l’eau, se réhydrater et s’écrouler…Je crois
que c’est ma meilleure nuit sur ce caillou immense. (fin du récit)
18
Juin au camp de base
Nuit de toutes les angoisses où personne ne dort.
A l’aube cela fait 38h que nous n’avons
plus eu de contact avec l’équipe de pointe. La journée précédente s'est écoulée
en vain à fixer la montagne avec les jumelles en espérant apercevoir un signe
de vie. Palde et Dale viennent de partir au camp 1 « pour aller voir »,
lorsque le contact avec le camp 2 est rétabli : « Nous avons été
au sommet hier vers 17h30’ et nous descendons ce matin ».
Joie et soulagement de les savoir sains et saufs;
et ils nous reviennent victorieux! Le moral remonte à 100%. et nous partons
à la rencontre de nos « summiters ». Vers 6000 m, nous les retrouvons
le long du glacier, marqués mais heureux, ils tiennent à peine debout. Après
les embrassades, félicitations, et photos pour fixer les regards, ils racontent
leur long cheminement vers le sommet. Nous terminons tous ensemble la descente,
moment de grâce qui marque le plaisir de la victoire et la fin d’une aventure
qui se termine bien. Shandra, le cuisinier, nous accueille avec le traditionnel
"jus d'orange".
Au camp de base, nous avons tous trinqué à la victoire de l’équipe. Seule ombre au tableau : impossible de faire partager notre joie avec la Belgique, la batterie a rendu l’âme, elle ne charge plus !!
Le Retour en Fanfare
Les yackmen sont venus pour reprendre le matériel
et après un dernier regard sur les pénitents de glace, gardiens de la montagne,
nous quittons le domaine des dieux pour retrouver 1000m plus bas, le camp
de base parking, notre officier de
liaison chinois et les véhicules.
Mais auparavant, dans la descente, grâce à une batterie
provisoire, nous sommes parvenus à contacter nos familles par téléphone, pour
les rassurer.
Trois jours de pistes, avec des images plein les
yeux, une sérénité bienfaisante et l’envie de rejoindre les nôtres au plus
vite. Nous serons contraints de rouler 15 heures d’affilée pour sortir d’une
province contaminée par une maladie contagieuse dont nous ignorons tout.
Le retour à Katmandu est festif, nous y sommes choyés
par nos sherpas et Bhim, le directeur de l’agence. Au cours de notre périple,
nous avons pu apprécier leur professionnalisme non dénué de gentillesse, dont
nous les remercions.
Le 27 juin, nous quittons Katmandu et 24h plus tard
nous retrouvons avec beaucoup d’émotions nos épouses et compagnes à l’aéroport
de Roissy-Charles de Gaule à Paris.
Le soir dans les jardins de l’avenue Wiener, une
centaine d’amis sont venus fêter notre
retour, ultime surprise, en fanfare : celle de la Galafronie…qui partagera
avec nous les joies d'un BBQ.
La
Bande des quatre
Ces quelques lignes pour rappeler que la destruction
des âmes et des corps continue au Tibet, dont l'indépendance millénaire s’est
arrêtée lors de l’invasion communiste.
Ni la beauté du pays traversé, ni l’expérience
fructueuse, vécue en haute altitude ne peuvent masquer le déni de justice
que subissent les Tibétains.
Lhassa est méconnaissable : la paupérisation,
la drogue, la prostitution y sont le lot quotidien de bon nombre de ses habitants.
La visite de quelques rares monastères reste possible, mais sachons que six
mille autres ont été détruits.
Le plus jeune prisonnier politique du monde
est tibétain; comment comprendre qu'un enfant de six ans déclenche tant de
remous ? L’occupant, va-t-il aussi mettre la montagne en prison ?
Qui a écrit : « Une étincelle peut mettre le feu à
toute la plaine » ?
Ironie de l'histoire : c'est Mao Tsé-toung.
Souvent notre témoignage reste le seul espoir
des Tibétains, leur seul relais possible pour se faire entendre, juste quelques
lignes.
Edouard