
Le lendemain, je joue du balai avec Joëlle, Marc range la sono, J’y
aligne les cadavres, Marco sourit au voisin… Les têtes sont lourdes.
La fête est finie. Une de plus qui restera dans les annales de notre
communauté de panomaralaan.
Je vous conte cette fiesta car c’est cette nuit-là que pour
la première fois je vis Pierre D’haenens (car c’était
lui), entrepreneur, maçon, toiturier, bricoleur, ébéniste,
ardoisier et… grimpeur! Et alors me diriez-vous ? Je vous éclaire,
puisque ce nom ne vous dit rien : Pierre est le fondateur, avec Michel Van
Slijpe et Lambert Martin de la société belge « Alpi-in
» : première constructrice de structure artificielle d’escalade,
cette société a équipé la plupart des premières
salles en Belgique. C’est donc ce vendredi que Pierre nous raconta ses
essais de fabrication d’un système de mur d’escalade artificiel
composé de panneaux de triplex perforés, résinés,
avec des prises non de pierre ni de bois ni de brique ni de béton mais
faites d’un mélange de résine et de sable… Je n’ai
rien compris aux termes techniques mais, en tant que grimpeuse à temps
plein maudissant les jours pluvieux, j’ai été surintéressée
: enfin pouvoir grimper dans mon salon ? Au petit-déj ou en after eight
? Et inventer une quantité infinie de mouv’s de mon choix ?
Je connaissais par cœur le mur extérieur de l’Adeps à
Woluwé, d’y avoir usé mes doigts, mes mains sur son béton
arrache-peau et ses briques savonneuses aux côtés de Pico, Jean-Marc,
Jean, Alec, Arnould… On n’en pouvait plus de tourner en rond,
monter descendre, à une main, un pied, un œil. Lassitude, dégoût
presque, mais avec le mur touristoche à mort du Cinquantenaire et le
pont glauque et atroce du parc de Woluwé, c’était notre
seul lot à nous pauvres Bruxellois. Souvent, de retour vers ma famille
Liégeoise, avec Villany, Domi, Lorenzi et Charly… on ponçait
ses empreintes et tordait ses articulations sur le mur du Sart- Tilman en
se creusant la tête pour trouver de nouveaux mouv’s plus retors
encore.
A part ça, c’était tout. Nada. Niet. Nothing else! On
prenait donc souvent la Deuch de l’un ou la Diane de l’autre pour
rouler 2 heures durant jusqu’à Freyr. Par n’importe quel
temps. Et souvent on revenait le rouge aux joues, heureux d’avoir joué
avec les éléments, mais aussi parfois rincé, frigorifié,
sans le sous ni la croix dans la poche.
L’escalade se pratiquait pour beaucoup dans le but premier d’un
séjour en montagne et peu nombreux étaient les grimpeurs qui
pratiquaient exclusivement la falaise. Les gars commençaient à
bouffer du 8a et les filles du 7a. Arnould, Domi et moi avions déjà
participé à 1 ou 2 compét’s internationales en
rocher : Arco et Bardonecchia en Italie et Troubat dans les Pyrénées
françaises. On rêvait d’une compét chez nous. C’était
utopique sur nos rochers et avec nos averses.
Je n’osais donc trop y croire à ce projet de mur de salon, salvateur
pour enfin m’entraîner un peu plus sérieusement et être
plus confiante face aux Catherine Destivelle, Isabelle Patissier, Lynn Hill
et autres charmantes « bêtes » du moment.
Jusqu’à ce dimanche de septembre 86, où « Alpi-in
», nouvellement fondé, exposa sa première œuvre à
Freyr, derrière le Chamonix : un mur de 6 m de haut sur 3 m de large…
mobile ! Grâce à un système de manivelle, il était
possible de l’incliner jusqu’à 35°! Tel un Alien devant
des terriens méfiants, curieux et intrigués, il était
tâté, caressé, agrippé, regardé du coin
de l’œil dédaigneux par certains mais surtout détaillé
et admiré par la plupart.



Hector ....

.... 20 ans Après

Isabelle Dorsimond



15 janvier 87, le n° 28 de la rue Terre Neuve est loué. Une ancienne
usine de chaussures. La colonne centrale était telle que vous la connaissez
actuellement mais entourée complètement de quatre paliers bordés
de balustrades sur 2 étages. Le rez-de-chaussée fut séparé
en 2, avec « Alpi-in » sur l’espace de ce qui est actuellement
le bar et le grand toit. La conception des prises revenait principalement
à Jean-Marc Arnould, engagé dès le début, pour
son expérience de falaisiste. Les moules de prises se remplissaient
de résine, les panneaux se perforaient, les tee-nuts s’enfonçaient,
les structures d’acier se soudaient… Sur l’autre partie
trônait le mur mobile, attendant d’être vendu. Les copains
bruxellois et liégeois venaient tester les nouvelles prises et, malgré
(à cause de cela aussi peut-être) les vapeurs épouvantables
de résine, nous étions tous euphoriques.
Le but était bien sûr d’installer un mur fixe, permanent.
La motivation et le projet étaient là mais pas les tunes! Fallait
donc exploiter notre moitié de location pour financer ce mur : Les
locations à Bruxelles n’étaient pas encore exorbitantes
comme maintenant mais n’empêche, les 12.000 fb, fallait les sortir
tous les mois.
On décida donc de demander une cotisation aux grimpeurs venant grimper
sur le mur mobile 2x4h semaine. Un abonnement annuel, un fixe. Je pense que
nous avons opté, après beaucoup d’hésitations et
de discussions pour 1000fb. Mais, devoir payer pour grimper était nouveau
pour tous. Seule existait la cotisation annuelle du CAB qui donnait l’accès
aux falaises, droit à une assurance et à des réductions
dans les refuges, ce qui intéressait beaucoup plus les montagnards
que les grimpeurs. On a flippé un moment. Vont-il accepter de payer
pour grimper dans ce bâtiment glauque, puant et bruyant ? Vont-ils avoir
envie de venir s’enfermer, de se faire violence sur ces panneaux de
bois? Vont-ils trouver cela aussi plaisant, envoûtant que l’espace,
la hauteur et la majesté de Freyr ? Certains nous prenaient pour des
fous, des inconscients. On les a écoutés ces jaloux, ces négatifs,
ces conventionnels, le sourire aux lèvres et la crampe au ventre. Et,…Philippe
Leloup fut notre leader. Pour ceux qui l’ont connu, vous pouvez imaginer
sa courtoisie quand il versa sa cotisation et sa sincérité quand
il nous souhaita une bonne continuation. Puis les autres suivirent, des quatre
coins de la Belgique, d’Allemagne, de Hollande, de France et du Luxembourg
!
Ce fut le début d’une collaboration mémorable, d’un
boulot considérable. Tous étaient animés par la même
envie d’innover, d’investir, de construire. L’asbl «
sélété » dirigée par Pol Van Sint Jan (oui,
le père de Serge et Michel, Gasp pour les anciens), qui s’occupait
de jeunes en difficulté, s’est jointe à nous. On avait
une énergie débordante, une motivation d’enfer et, très
rapidement le premier mur fixe s’éleva, vertical, entre les deux
colonnes cylindriques de soutien du bâtiment, à gauche, sur toute
la hauteur de la salle : 11m de haut sur 4,5 m de large. L’accès
au mur se faisait par un escalier qui menait au premier étage, où
les grimpeurs étaient accueillis au bar (rapidement construit aussi
!), situé dans la pièce derrière le nouveau dévers
(cordes 20 et 21 actuellement) puis, par un des paliers, un autre escalier
de bois, très large les menaient au centre de la salle.
Le Concept de la salle d’escalade indoor privée était
née. Une première mondiale !! Suite dans le prochain numéro…
1988 : le premier championnat de Belgique d’escalade en salle ! 70 grimpeurs
envahissent la salle pour s’arracher le premier titre de Champion de
Belgique….
Isabelle Dorsimond